Tendre Jeudi
Un blog avec de la lecture dedans

(Parenthèse 13)

J’ai toujours aimé aller à la fac. Au début j’avais pas mal de route à faire, bus, métro, tramway, mais ça n’était pas déplaisant. Je me posais dans un coin, j’avais ma musique dans mon lecteur mp3, j’étais plutôt satisfait. J’avais à l’époque un de ces lecteurs où tu mettais vingt-quatre chansons maximum et t’étais super content quand tout rentrait ! Alors il fallait bien choisir les titres. Si je voulais écouter les Beatles, il fallait sacrifier tant de morceaux qu’au final, j’écoutais un autre groupe ! Alors je passais à Dire Straits, mais fallait éviter les live où les musiques durent plus de dix minutes. J’appréciais le trajet jusqu’à la fac, parce que ça me permettait de m’isoler et d’écouter tranquillement mes chansons préférées judicieusement choisies, pendant que je m’enfonçais tendrement dans des rêves illustrés par foule de filles.

J’ai toujours apprécié me réfugier dans des rêveries idiotes pour vivre des situations improbables avec des filles que je ne connaissais pas ou si peu. Du coup, grâce à un entraînement d’une quinzaine d’années (j’ai dû commencer à m’échapper de la sorte en primaire), je pouvais donner une personnalité hyper complexe et réaliste à n’importe quelle fille que j’apercevais dans un métro ou un tramway (n’importe où à vrai dire).

Après le départ d’Alice, il m’était pratiquement impossible de trouver une jeune femme qui correspondrait aux standards que je m’étais fixés. Simplement parce que ce n’était humainement pas possible. En même temps, croire qu’il y avait quelque part une nana capable d’aimer à la fois les jeux vidéo, le basket, le surf, la science-fiction, le cinéma d’action, The Thing, Conan le Barbare, Rocky et qui en plus de tout ça combattait les vampires la nuit, c’était un peu optimiste… Du coup, les déceptions s’accumulaient, à peine compensées par de faibles rêveries sans guère d’imagination…

Un peu avant qu’Alice et moi nous mettions ensemble, il y a eu Estelle. Elle avait 11 ans tout comme moi, et je lui plaisais. Je n’ai jamais trop su pourquoi, mais je lui plaisais !

Alors une copine à elle est venue me voir, j’ai perdu son prénom. Elle m’a demandé comment je trouvais Estelle, j’ai dit que nous avions le même emploi du temps, c’était facile. Elle m’a regardé avec des grands yeux, a secoué la tête et m’a demandé si je la trouvais mignonne et j’ai dit qu’Estelle était jolie.

Trois minutes après, des gens que je ne connaissais pas sont venus me voir pour me demander si c’était vrai que je voulais sortir avec Estelle, et que je n’avais pas le droit de le faire parce que Machin était déjà sur le coup, ce à quoi j’ai simplement répondu : j’ai juste dit à celle dont j’ai perdu le prénom que je trouvais Estelle mignonne ! Il y a eu des “ah ouais c’est vrai il veut se la faire !”, des “Machin va lui péter la gueule !” (Je n’ai jamais su qui était ce Machin, mais durant bien quatre semaines, je regardais régulièrement autour de moi pour voir si quelqu’un ne m’épiait pas dans le but de me faire la peau.).

Bref.

Estelle, qui était dans ma classe, n’est ni venue me voir, ni me parler, comme je l’avais espéré. Alors le soir, chez moi, je me suis prêté à quelques rêveries. Est-ce que je devais l’embrasser directement avec la langue ? Est-ce que ça serait agréable ? Est-ce que je devais poser mes mains sur ses fesses ? Et comme je bandais rien qu’à l’idée de l’effleurer, comment est-ce que je pourrais cacher cela ? J’ai réfléchi et me suis dit que de plaquer mon sexe entre ma jambe et l’élastique de mon slip devrait m’éviter tout embarras.

Je me suis juré d’aller la voir le lendemain pour lui demander de sortir avec moi, mais ledit lendemain, celle dont j’ai perdu le prénom est venue à ma rencontre et m’a dit qu’Estelle me trouvait aussi mignon, mais qu’elle n’était pas certaine de ses sentiments.

Ses sentiments ?, me suis-je dit la quéquette coincée dans l’élastique de mon slip. Qu’est-ce que ça pouvait bien signifier ? Je n’ai rien dit, j’ai fait le gars qui pigeait, mais je ne comprenais rien. J’en ai parlé à mes potes, je leur ai dit qu’elle n’était pas certaine de ses sentiments, j’étais curieux de leurs réactions, savaient-ils de quoi elle parlait ?, et ils ont fait comme moi, semblant de capter.

A midi, comme j’étais externe, je suis rentré chez moi et j’ai regardé dans un dictionnaire la définition de sentiment. Y’avait écrit qu’un sentiment était une intuition avec l’exemple suivant : J’ai l’intuition qu’il va pleuvoir.

Estelle me trouvait donc mignon mais elle attendait de savoir s’il allait pleuvoir ou pas pour se décider à sortir avec moi. C’était compréhensible en même temps. C’est la honte pour une fille d’être toute mouillée, c’est un coup à voir ses seins, et les filles sont prudes à cet âge, et elles ont raison, parce que ça donnerait matière aux garçons à fantasmer davantage et à s’astiquer honteusement.

Je suis revenu au collège en début d’après-midi et j’ai dit à celle dont j’ai perdu le prénom que je comprenais ce que voulait dire Estelle, et que je voulais bien attendre, j’avais vu la météo, et ils annonçaient de la pluie les deux prochains jours.

Elle m’a regardé avec perplexité, sans doute ne s’attendait-elle pas à ce que je comprenne les sentiments d’Estelle aussi bien, et elle est partie voir sa copine en se retournant une ou deux fois, toujours avec ce regard qui en disait long sur l’étonnement que j’avais produit chez elle. J’ai observé la réaction d’Estelle qui semblait dubitative, mais aussi certainement admirative, j’avais dû marquer un point, c’était dans la poche !

Durant ces journées pluvieuses, j’imaginais quel beau couple nous allions former. Tout le monde nous envierait bien sûr ! Estelle expliquerait à toutes ses copines que j’ai été à l’écoute de ses sentiments et elles feraient des grands Oh ! et des grands Ah !.

J’ai enseigné mon savoir à mes potes qui étaient ébahis, et je peux vous dire avec certitude que tous mes copains du collège ont regardé quotidiennement la météo au moins jusqu’en Seconde.

Quand la pluie a cessé, je suis directement allé voir Estelle, sans intermédiaire.

– Salut ! T’as vu, il fait beau aujourd’hui.

– Oui.

– On ne va pas se mouiller, c’est bien parce que tu as mis un t-shirt blanc.

– Comment ça ?

– Bé on verra pas à travers comme ça.

– Pourquoi tu voudrais qu’on voit à travers ?

– Je ne veux pas, je dis que s’il ne pleut pas, tu ne risques rien.

– Euh, oui, d’accord…

– Enfin bref… Tu veux qu’on se voit après les cours ?

– Je sais pas… Je ne suis toujours pas sûr de mes sentiments.

– Oh ! T’inquiètes pas ! J’ai vu la météo hier, ça ne risque rien !

– Mais de quoi tu parles à la fin ?

C’est là que j’ai commencé à piger que quelque chose ne collait pas… Qu’on ne se comprenait pas. Et ça a été ma première expérience difficile de communication avec une fille. À défaut de pluie, ça sentait le vent…

– C’est à cause de Machin c’est ça ? Ai-je dit sur la défensive.

– Oui et non.

– Tu sais, plutôt que de me dire que tu préfères qu’il fasse beau, je préférerais que tu me dises que tu n’as pas encore fait ton choix.

– Quoi ?

– Non, c’est pas grave… De toute façon, ça n’aurait pas marché toi et moi… Nous sommes trop différents. Déjà, t’es une fille, et du coup, t’as pas les mêmes goûts que moi. Je suis sûr que t’as jamais joué à la console !

– Si, j’adore les jeux vidéo !

– Ah bon ? Mais tu joues à des trucs de filles avec des poneys et des licornes…

– Je joue à Zelda, Mario Kart, Super Metroïd, Resident Evil…

– Ah ouais… 

– Je peux t’en prêter si tu veux !

– Pourquoi pas oui… Et tu aimes les BD ? Tu dois penser que c’est pour les bébés…

– Non. Mon père en a plein ! J’adore Thorgal. Tu connais La Quête de l’Oiseau du Temps ? C’est génial !

– C’est ma BD préférée… Et en musique ? Tu écoutes quoi ?

– J’y connais pas grand-chose, ce qui passe à la radio, mais mon père a tous les disques des Beatles, et j’aime beaucoup, et Elvis Presley aussi. Tu connais les Kinks ? C’est vraiment excellent, je peux te prêter un disque si tu veux !

– Merde… Tu aimes tout comme moi…

– Et c’est pas bien ?

– Et le foot ? Tu aimes le foot ?

– Ah non, bof…

– Ah ! Je savais bien que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre ! A vrai dire, je n’aimais pas particulièrement le foot… Je m’y intéressais juste pour faite comme les copains…