Tendre Jeudi
Un blog avec de la lecture dedans

(Parenthèse 3)

Quand j’ai eu 16 ans, mon père est entré dans ma chambre pendant que je bouquinais. Je me souviens parfaitement que je lisais 1984 de George Orwell, mon frère me l’avait offert en me disant que ça changerait ma vie.

Il ne s’était pas trompé.

Mon père me demanda comment j’allais, ça allait, j’aimais bien mon livre. Il m’a dit que c’était un bon livre. Pour un prof de littérature, j’avais trouvé ça un peu chiche.

Il inspira. Il voulait me parler de quelque chose d’important, je ne l’avais pas vu aussi grave depuis la mort de ma mère, alors je m’inquiétai.

Il s’assit sur le bord du lit, se tourna vers moi et me dit qu’on devait parler sexualité.

Je suis devenu tout rouge, je ne m’attendais pas à ça, il devait savoir qu’Alice et moi couchions ensemble, il allait m’engueuler à coup sûr.

Il inspira de nouveau, mal à l’aise, et me fit remarquer que ça faisait longtemps que j’étais avec Alice, que c’était une chouette fille et que ça devait commencer à nous titiller un peu.

Je ne voulais pas avoir cette conversation. J’avais peur qu’il m’explique comment m’y prendre, mon père était très ludique, je le voyais déjà me mimer l’acte.

C’était un moment hyper délicat, mais il l’était pour lui aussi, je le sentais bien.

Il lâcha un rire nerveux et me raconta que c’était ma mère qui avait parlé de ça à mon frère.

Mon père est très timide, il a du mal à parler de certains sujets. Dans un repas entre amis, il ne parlera jamais plus fort qu’un autre pour exprimer son point de vue. La plupart du temps, il évite les sujets politiques mais quand il entend des énormités, il se met en mode professeur et explique les choses. C’est rare qu’on le coupe, mon père impose le respect, je crois que ça vient de sa voix.

Mais voilà, parler sexe avec moi, c’était très compliqué…

Je lui ai dit qu’il n’avait pas à s’en faire, qu’Alice prenait la pilule et que nous savions ce que nous faisions.

Il me regarda sidéré. Il prit soudainement conscience que je n’étais plus un enfant, que je m’étais débrouillé sans lui, que j’avais grandi sans qu’il l’ait vu.

Il se leva, livide, éclata en sanglots et s’excusa de ne pas avoir été le père parfait.

Je me levai à mon tour, les larmes envahirent mes yeux, je le serrai dans mes bras et il me serra dans les siens. Je lui dis qu’il avait fait ce qu’il pouvait, que nous avions tous fait comme nous avions pu, et qu’il n’avait pas à culpabiliser d’être un homme avant tout.