Zéro social – Nouvelle

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– On fait un selfie?

Putain, de quoi parle-t-elle? Se dit-il.

– Un selfie? Pour quoi faire?

– Pour mon compte Instagram! Pour que ça fasse un souvenir!

Un souvenir? Mais un souvenir c’est dans la mémoire, pas sur un foutu site web! Elle l’a énervé.

– Je sais pas… Dit-il en masquant sa colère.

– Allez! Te fais pas prier!

Il a envie de l’envoyer chier. C’est ce qu’il devrait faire, il le sait, mais s’il le fait, et il en a très envie, il ne la baisera pas, et il en a aussi très envie.

– On peut faire une photo oui, mais pourquoi la mettre sur Instagram?

– Pour partager!

– Avec qui?

– Avec tout le monde!

Tout le monde? Mais je m’en fous de tout le monde!, pense-t-il.

C’est quoi cette manie de se mettre en scène sur les réseaux sociaux? Et puis de quel droit elle veut me montrer comme on brandit un trophée? Notre rendez-vous serait davantage réussi avec des cœurs sous la photo?

– Allez, je te fais marcher! Allons-y! Faisons une photo! Dit-il à contrecœur.

– Ah! J’ai eu peur!

Il sourit aussi honnêtement que possible, donnant le change à cette femme qui veut que tout soit parfait, mais surtout comme elle le désire. A aucun moment elle ne s’est demandée ce qu’il aurait voulu lui. Elle est enfermée dans son rôle, ses certitudes, dans sa mise en scène. Il faut aller dans ce bar à thé parce que c’est trop bien et les tasses sont superbes, c’est magnifique sur les photos, et il est obligé de commander du thé alors qu’il trouve ça éperdument dégueulasse. Elle n’a certainement pas conscience des efforts qu’il fait pour espérer la baiser. Pour elle tout semble naturel parce que c’est écrit sur son script.

Elle lance son application, choisit un filtre pour la photo, hésite, hésite encore, puis met un petit texte qui accompagne la photo. Elle dit qu’elle est avec Jules, et qu’elle passe un excellent moment! Super rencontre! Conclue-t-elle.

@coramel, qui est fière de son pseudo, a posté une nouvelle photo.

Personne ne sait qui est Jules. Ils ne doivent même pas savoir qui a posté la photo. Pourquoi a-t-il accepté une telle chose? A-t-il à ce point si peu de fierté qu’il en est à espérer se taper une fille en acceptant un selfie? Quel crétin!, se dit-il.

Il la trouve belle, ses cheveux châtains avec des teintes blondes parfois, une peau blanche qu’elle essaye d’assombrir avec du fond de teint, son nez droit pas trop long, ses lèvres charnues, bouche légèrement portée vers le bas, comme si elle était toujours triste. Ses yeux marrons ont une allure tendre et affirmée à la fois. Elle s’est faite une couette, porte une écharpe épaisse, un pantalon noir, et un long manteau. Elle est plutôt classe mais n’en fait pas trop non plus. Elle veut être présentable mais pas ouvrir la porte au n’importe quoi, mais pas la fermer non plus, sait-on jamais sur quoi elle peut tomber. Elle laisse quelques blancs dans son scénario. Lui, il porte un jean et un pull léger gris avec des baskets blanches.

Elle est agréable à regarder, et même à écouter parfois. Elle n’est pas bête, mais se focalise sur sa personne, sur comment doivent être chaque instants de sa vie pour les mettre en valeur pour ses amis Facebook et tous les autres inconnus qui la suivent de près ou de loin.

Il a l’impression d’être dans une comédie romantique. Tout est calibré, réfléchi, elle a tout organisé, le temps file, l’heure de l’expo. Bien sûr il rencontre une copine à elle, elles veulent lui faire croire que c’est le hasard. La copine est jolie, pense-t-il. Il s’imagine un plan à trois, ça sauverait sa journée. La copine est avec un mec qui a l’air de se faire chier. Il est présenté comme le petit ami, son prénom est mentionné mais si vite oublié. Il a l’air coincé avec cette nana et voilà que les filles se mettent à marcher devant et les mecs traînent derrière. Elles ne regardent même pas l’expo, se contentent de discuter, se retournent parfois, rigolent un peu, s’excusent, disent qu’elles ne rigolent pas d’eux. Le copain de la copine s’arrête pour regarder une photographie. Jules ne sait pas s’il doit suivre les filles ou le copain de la copine, et il en a marre, il préférerait être chez lui plutôt que de se ruiner en thé dégueulasse et en expo où les photos ne ressemblent à rien. L’artiste a pris en photo des bocaux fermés dans lesquels il a mis tout et n’importe quoi. Là une gomme et un crayon, là un poisson, là une figurine pour gosses. Qu’essaie-t-il de dire? Que nous sommes tous enfermés dans nos propres existences? Que nous sommes séparés du reste du monde par une frontière transparente mais infranchissable? Et pourquoi ne pas exposer les bocaux du coup? On doit te féliciter d’avoir posé ton appareil sur un trépied et d’avoir appuyé sur un bouton pour photographier une photo dans un foutu bocal en verre?

Au bout d’un moment, les filles reviennent et proposent qu’ils aillent tous manger au restaurant. Il paraît qu’il y en a un nouveau à tester qui est trop bon.

Jules fait un calcul rapide. Tout cela lui a coûté déjà cher, il aurait pu s’acheter un jeu vidéo neuf, au lieu de ça son argent est passé dans une boisson amère et de l’art tout pourri en noir et blanc.

Il ne veut pas aller manger avec eux. Il veut rentrer chez lui, se connecter sur un site porno, tant pis pour la baise! Et puis elle serait capable de filmer tout ça pour le partager avec ses amis pour qu’ils sachent qu’elle a une intimité… Comme ces connards qui se prennent en photo après l’amour…

– Je vais vous laisser là, dit-il.

Coralie est étonnée. Elle n’a pas prévu qu’il dise non.

– Pourquoi? Demande-t-elle.

La vérité c’est qu’il n’a pas les moyens de se payer tout ça. La vérité c’est qu’il ne veut pas se retrouver avec de parfaits inconnus. La vérité c’est que tout ça l’emmerde profondément.

Elle le prend à part pour savoir si tout va bien. Il est presque honnête avec elle, lui dit qu’il aurait préféré rester avec elle, que ses amis sont sympas (il ment), mais que c’est elle qu’il veut connaître avant tout. Elle semble comprendre. Essaie de lui faire changer d’avis. A la fin elle lui demande ce qu’il préférerait faire.

Il n’a rien à perdre. Il tente le tout pour le tout.

– Je préférerais aller chez toi.

Un blanc. Elle ne dit rien, lui fait signe d’attendre, file voir sa copine qui semble faire un reproche à son mec.

****

Jules se réveille au milieu de la nuit, regarde l’heure sur son téléphone, les premiers métros vont bientôt être mis en service.

Il se lève délicatement, ramasse ses affaires, va dans la pièce d’à côté, remarque qu’ils n’ont même pas terminé la pizza commandée.

La soirée a été chiante, elle lui a parlé de sa passion pour le vernis à ongles et les paillettes, et quand il a voulu parler de sa passion pour les jeux vidéo, elle l’a coupé en lui disant de ne rien gâcher. Alors il l’a embrassée.

Il se rhabille, vérifie qu’il n’a rien oublié.

Il remarque le smartphone de Cora sur la table basse. Il hésite, regarde s’il est allumé. Il l’est.

Il va d’abord sur le compte instagram. Il y a dix-neuf likes sous la photo.

Putain mais c’est quoi cette manie? Tu crois que j’ai envie d’être placardé sur ton mur des souvenirs? Il est excédé.

Il supprime l’image.

Puis il va dans le gestionnaire de contacts et efface son numéro et son mail, puis il supprime leur historique de textos, enlève toute trace de lui dans le téléphone, puis s’en va.

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