Parenthèse new-yorkaise – Nouvelle

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Mon amoureuse, pendant notre voyage à New York, elle a les yeux qui brillent tout le temps. Elle adore entrer dans les boutiques, pas autant pour acheter (un peu quand même), mais surtout parce que dès qu’on entre, un vendeur ou une vendeuse nous dit bonjour et nous demande comment on va. Alors elle répond qu’elle va bien, puis elle demande à son tour comment le vendeur ou la vendeuse va, et systématiquement, le vendeur ou la vendeuse est étonné(e) et ravi(e) qu’elle le lui demande!

Et rien ne fait plus plaisir à ma chérie que d’étonner les gens!

Son moment préféré, c’est lorsqu’on quitte la boutique et qu’elle lance un ba-baaaaaaaaaaaille collégial en guise d’au-revoir, relique bourgeoise d’un vieux film dont la réplique et l’intonation ont dû se graver dans son inconscient.

Je me moque bien entendu, mais au fond j’aime bien ça. Le naturel avec lequel elle le dit, et surtout la bonne humeur et le bonheur que ça lui procurent… Elle se sent si bien à l’autre bout du monde, dans une ville trop grande, trop polluée, trop habitée, que j’en suis émerveillé.

On s’y projette malgré tout, pour le jeu, pour rêver d’une vie ailleurs, meilleure bien sûr, plus facile.

New York nourrit le fantasme. On peut être n’importe qui, n’importe quel personnage de film ou de série. N’importe quel héros de roman ou de comics. Tantôt je suis David Aaronson, tantôt Isaac Davis. Tantôt Richard Castle (bien que je préfère plutôt Malcolm Reynolds), tantôt Spiderman. Quand je ne suis pas John McLane, je suis Frank McCourt. Quand je ne suis pas Monty Brogan, je suis Snake Plissken. Je peux même être un joueur des Knicks si je veux! John Starks ou Anthony Mason, Allan Houston ou Larry Johnson. Je peux choisir n’importe quel métier, n’importe quel quartier, j’ai l’impression de tout connaître, d’avoir tout vu au ciné ou à la télé!

J’ai l’impression de reconnaître chaque visage croisé, personnages secondaires aperçus à la télévision, figurants de passage au mauvais endroit au mauvais moment, faux cadavre en apnée, membre d’un jury, spectateur d’un drame, inspiration d’un personnage de comics. J’ai envie de tous leur parler, leur demander ce que ça fait de vivre perpétuellement dans une fiction, mais je sais bien que je me fais mes propres histoires. La plupart de ces gens survivent tant bien que mal dans un espace inadapté à l’épanouissement personnel, lieu de tensions et de stress, flux inépuisables, mouvements perpétuels, existences sans repos.

Je me projette dans cet endroit en omettant tous les mauvais côtés. Je ne vois que musée à ciel ouvert, expositions, possibilités, opportunités, concerts, matchs de basket. La propagande hollywoodienne a fonctionné sur moi, je me vois vivre le rêve américain que personne n’a jamais vraiment vécu.

Je regarde mon amoureuse lever la tête devant chaque building, prendre des photos, là un taxi jaune, là une cabine téléphonique comme à la télé, là un pont, là un écureuil. Ce n’est pas le dépaysement, tout cela semble si familier. Le plaisir est indescriptible.

Elle est curieuse. Tout l’intéresse même si tout ne lui plaît pas. Venir ici est un luxe immense, un privilège. Nous le savons bien. Deux années plus tôt nous vivions avec un smic et une bourse d’étude. Nous avons mis de l’argent de côté mais on ne peut pas tout se permettre. Pas de concert, pas de comédie musicale, pas de match de basket.

C’est Noël alors on s’offre un petit resto, c’est douillet, on s’y sent bien. Au supermarché, on a fait une folie, nous nous sommes achetés du Roquefort. Dans nos bagages, nous y avons glissé du vin et du foie gras. Le 24 au soir, dans la chambre d’hôtel, nous sommes heureux de partager un petit repas. Nous avons trouvé du pain, du vrai pain, nous avons été chanceux, nos économies partent dans des petits plaisirs luxueux, tant pis, nous ne le ferons qu’une fois. Notre couple, notre histoire, en vaut la peine. Mon amoureuse en vaut la peine.

Je sais que New York c’est surtout mon rêve, mais quand je vois ses yeux briller, je sais qu’elle ne regrette pas, je sais qu’elle est heureuse.

Elle a fait une liste de choses à faire à New York, une top liste sur laquelle elle sera intransigeante. Elle a tout noté pour ne rien oublier: m’embrasser au sommet de l’Empire State Building, m’embrasser à Time Square, m’embrasser sur le Pont de Brooklyn. Elle ose même demander à une inconnue de nous prendre en photo au-dessus de l’East River.

Quand on est à Lyon et qu’on se promène et que nous découvrons une nouvelle rue, je l’embrasse. C’est devenu un jeu. A nos débuts, je l’arrêtais dans chaque avenue, boulevard, impasse, et l’embrassais. Je lui disais, « on s’est jamais embrassés dans cette rue! » et alors on s’embrassait et on repartait. Huit ans plus tard, à New York, je l’embrasse dès que nous empruntons un nouveau chemin, parfois, je fais des détours juste pour avoir un baiser. Parfois je l’embrasse deux fois dans une même rue, parce qu’à New York, les rues sont estampillées ouest ou est, alors c’est une bonne occasion d’obtenir un baiser.

Les journées sont fatigantes, nous marchons beaucoup. Parfois nous prenons le métro quand même, et une fois nous prenons le téléphérique pour nous rendre sur Roosevelt Island. La vue sur Manhattan est magnifique, la nuit tombe, les lumières s’allument, c’est assez difficile d’imaginer l’incroyable énergie qu’il faut pour alimenter une telle ville. Tout cela est complètement démesuré, inhumain. Je suis à la fois impressionné et effrayé. Tous ces immeubles, toutes ces lumières, les étoiles qu’on ne peut voir, je suis fasciné par la capacité de l’être humain à bâtir des choses qui le dépassent, à sans cesse repousser les limites, au point de les dépasser et de déséquilibrer notre environnement.

Elle marche quelques pas devant moi, elle regarde Manhattan s’éclairer. Quitterait-elle la France pour une folle aventure ailleurs? Me suivrait-elle ici si un jour j’éprouvais le désir de m’y installer? Je n’arrive pas à imaginer ma vie sans elle. Parfois, sur le ton de l’humour, je lui dis qu’on va ouvrir un restaurant à New York, un restaurant de croque-monsieur, on ferait venir les meilleurs fromages de France, on ferait du bon pain de mie, rien d’industriel, et puis on proposerait différents types de jambons, du cru, du cuit, du fumé, de l’aromatisé. On ne proposerait pas de sodas, mais des jus de fruits frais, du bon vin, du blanc, du rouge, du doux. On l’accompagnerait de salade, pas de frites. On proposerait en dessert des salades de fruits frais ou des tartes maisons. Parfois une pâtisserie, des choux, des choses comme ça. Notre restaurant cartonnerait, parce que ça serait bon, et qu’on recevrait bien les gens, qu’on serait gentils, commerçants et qu’on dirait ba-baaaaaaaaaaaille aux gens. On mettrait des photos sur les murs, des photos de jeunes photographes qui veulent se faire connaître, et parfois aussi des peintures si elles nous plaisent. Ça serait familial mais aussi un peu branché parce que c’est Français. On inciterait les gens à s’assoir pour manger, pas à rester debout et à vite avaler. On les inviterait à apprécier, à découvrir les différentes saveurs de fromages. On ne ferait que du bio, et on veillerait au bien-être animal.

J’observe mon amoureuse. Je l’ai toujours observée. J’ai toujours aimé la regarder. Essayer de la comprendre, savoir ce qu’elle pense, ce qu’elle désire. Je suis heureux avec elle ici à New York. Elle n’est pas stressée, pas tendue, elle ne pense pas à son travail, elle ne pense pas au renouvellement de son contrat, de son CDD, elle profite. Bien sûr, je la soupçonne d’y penser de temps en temps, quand elle a un moment, dans la douche, ou juste avant de s’endormir. Mais elle profite, elle sourit tout le temps, mon dieu qu’elle est belle quand elle sourit! Mon cœur s’envole quand elle rit, quand elle me dit que je suis bête, quand elle me sert contre elle.

La Statue de la Liberté, Central Park, la Cinquième Avenue, le MoMA, le Met, Brooklyn, Chelsea, la High Line, Grand Central Terminal, le Musée d’Histoire Naturelle, tout va si vite, on essaie de profiter, de tout regarder, de souffler, d’enregistrer chaque souvenir. J’ai peur d’oublier certaines choses, d’oublier des moments. Je lui tiens la main, je la sers tout contre moi malgré son gros manteau et son bonnet. Tout va trop vite, le temps s’accélère, on nous refuse le privilège de profiter, nous ne pouvons rester, tout va trop vite, le voyage est déjà derrière nous, l’avion s’envole, je me repasse le film, tout ce qu’on a vu, tout ce qu’on n’a pas vu.

La ville s’éloigne, et avec elle quelques rêves, quelques fantasmes qui deviendront d’obscures souvenirs, des conversations pleines de nostalgie, tu te rappelles ce monsieur qui nous a vendu des photos et qui nous en a offert une?, tu te souviens de l’écureuil qui a mordu la dame qui a essayé de le caresser?, tu te souviens du joueur de piano au milieu de Madison Square Park?, tu te souviens de ce fabuleux cheesecake?, tu te souviens de toutes les rues où nous nous sommes embrassés?

La ville s’éloigne, la réalité reprend ses droits. Notre vie n’est pas un voyage. Nous reprendrons le travail, mettrons un peu d’argent de côté, ferons des projets, rêverons à des contrées lointaines, peut-être une île, peut-être un massif.

Je regarde mon amoureuse. Ses yeux ne brillent plus. Je connais ce regard. Elle pense à notre retour en France, à notre précarité, à notre manque de moyens, à nos ambitions datées et refoulées. Elle pense aux efforts que nous allons devoir faire pour nous offrir de nouveau un beau voyage, peut-être que nous n’y arriverons pas. Peut-être que son CDD ne sera pas renouvelé, peut-être qu’elle sera au chômage, peut-être qu’elle n’arrivera pas à retrouver du travail.

Six mois plus tard, son contrat a bel et bien été renouvelé. Moi j’ai été licencié par une boîte engendrant des millions d’euros, qui justifie mon licenciement par une baisse des bénéfices, comme si un salaire de 1500 euros pouvait mettre en danger leur entreprise. Je repense alors au restaurant que j’ai cru possible d’ouvrir, je repense au sentiment de sécurité que nous ressentions à New York loin de tout, loin de notre réalité.

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