Norman, tel qu’il est – Court récit emprunté

Prenez la première phrase d’un roman choisi au hasard dans votre bibliothèque, et écrivait quelques lignes. C’est l’objet dans cette rubrique! S’amuser avec les débuts de romans des autres!

Tiré de Moonbloom par Edward Lewis Wallant

Une fois de plus victime de sa propension à faire l’imbécile, Norman s’était entièrement ligoté avec le fil torsadé du téléphone, mais, enfin immobilisé, il se calma. Il s’en voulut d’abord de persévérer à avoir un téléphone avec fil, plus personne n’en utilisait depuis 20 ans, mais cela lui permettait de se targuer d’être un peu différent de la masse, et ça, ça comptait beaucoup pour lui. Il avait été l’un des premiers – d’après lui – à avoir laissé pousser sa barbe, en prendre soin et la tailler, il se définissait comme le premier des hipsters, végétarien avant l’heure, non par choix mais parce qu’une tique l’avait rendu allergique, il évitait de s’en vanter, faisant passer cela par un choix raisonné et politique. Mais là, sa barbe coincée dans le fil de son téléphone, il maudissait son autre propension, celle à vouloir sortir du lot alors qu’il ne valait pas mieux que les autres.

Il tenait son blog, se livrant à ses lecteurs assidus, ne les privant de rien, leur racontant les moindres détails de sa vie. Il estimait que le 21e siècle était le siècle de la fin de la vie privée, qu’il ne fallait plus se cacher, qu’il fallait être qui on voulait être et le partager.

Bien sûr, par respect pour ses conquêtes, il ne mentionnait ni les noms des femmes avec qui il couchait, ni les noms des hommes avec qui il couchait aussi. Il avait une théorie, il avait beaucoup de théories. Pour lui, l’hétérosexualité était une norme sociale, un ancrage culturel. Pour lui, on était tous bisexuels. Il avait eu des débats animés sur la question, en particulier avec ses amis gays qui lui expliquaient qu’il n’y avait aucune chance qu’ils soient excités par une femme. Il haussait des épaules et balayait d’un revers de la main cet argument. S’ils le voulaient, ils le pourraient. Il se faisait alors traiter de con, mais au fond il savait qu’il avait raison.

Il écoutait donc son père au téléphone qui s’inquiétait de sa vie dissolue. Ce dernier ne pouvait s’empêcher de lire son blog et il ne comprenait pas comment son fils pouvait autant aimer se mettre à nu. De même qu’il ne supportait pas le selfie quotidien de son fils torse nu montrant ses abdos – et vu combien on voyait ses côtes, il devait peu se nourrir – car tout n’est pas que paraître dans cette société, Norman réussit à enfin libérer sa barbe du cordon et rétorqua à son père que personne n’aimait les gens intelligents, pour preuve, depuis la mort de maman, il ne s’était pas remarié. Son père raccrocha et Norman l’imagina le traiter de con.

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