Le froid de Buck Mulligan – Court récit emprunté

Prenez la première phrase d’un roman choisi au hasard dans votre bibliothèque, et écrivait quelques lignes. C’est l’objet dans cette rubrique! S’amuser avec les débuts de romans des autres!

Tiré d’Ulysse par James Joyce

En majesté, dodu, Buck Mulligan émergea de l’escalier, porteur d’un bol de mousse à raser sur lequel un miroir et un rasoir reposaient en croix. Il posa le miroir sur la table et se servit un verre d’eau qu’il but d’un trait. Il empoigna le miroir et se regarda. Il avait une barbe de quelques jours, cinq max, se dit-il. Il passa sa main sur ses poils, ils étaient rêches ; il fit une moue, se regarda de nouveau, haussa les épaules et reposa le miroir. Ça ne serait pas pour aujourd’hui. De toute façon, la mousse était passée…

Il faisait froid et humide dans la maison, le chauffage était allumé seulement dans le salon où il s’apprêtait à aller. Il aurait voulu mettre du bois dans la cheminée, mais il n’en avait plus et n’avait pas les moyens d’en acheter.

Janvier commençait à peine, il ne touchait plus le chômage depuis trois mois, n’avait pas d’argent de côté et se demandait comment il allait payer le loyer.

Il attrapa un roman, s’installa dans le fauteuil et comme il avait froid, il couvrit son corps avec la couverture, ne laissant que sa tête et ses mains dépasser.

Il faisait vraiment froid. La maison n’était pas isolée, ou très mal, et quand il y avait un peu de vent, il sentait l’air traverser les murs sous les menuiseries des fenêtres.

D’ailleurs, le vent s’était levé et il frissonnait sous sa couverture. Il enfila un bonnet tandis que des larmes coulaient sur ses joues. Il essuya son nez avec son index et reprit la lecture de son livre.

Entre les pleurs et le froid, il n’arrivait pas à se concentrer sur sa lecture. Il craquait, il le sentait, il essayait de tenir bon mais il pleurait désormais sans pouvoir s’en empêcher. Il sanglotait parce que sa vie, parce que son existence était misérable, parce qu’il ne parlait plus à personne, parce qu’il mangeait à peine, parce qu’il était seul et abandonné. Il pleurait toutes les larmes de l’enfer, de cet enfer qui vous attend, qui vous broie, de cette société qui vous abandonne si vous n’êtes plus productif, si vous devenez un parasite avait-il pu lire dans des conversations Facebook quand il avait encore Internet.

Il faisait atrocement froid dans sa maison, mais aussi dans son cœur vidé. Vidé de toute envie de se battre, vidé de toute vie, empli d’un froid sombre et profond dont on ne ressort pas indemne… si on en ressort.

Il finit par se lever, abandonna sa couverture sur le sol et ouvrit la porte. Le froid l’empoigna… et il marcha.

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