La fatigue de John – Court récit emprunté

Temps de lecture estimé : 3 minutes

Prenez la première phrase d’un roman choisi au hasard dans votre bibliothèque, et écrivez quelques lignes. C’est l’objet dans cette rubrique! S’amuser avec les débuts de romans des autres!

Tiré de Last Exit to Brooklyn par Hubert Selby Jr.

Ils étaient vautrés tout le long du comptoir et sur les chaises. Ils avaient l’air d’avoir trop bu, mais ils avaient à peine terminé leur première bière. Ils étaient à vrai dire exténués, avaient travaillé 60 heures depuis lundi, et en ce vendredi soir de fête, ils n’arrivaient pas à profiter.

Ils n’avaient plus 20 ans, ils en avaient même le double, et le patron les regardait d’un mauvais œil car il savait qu’ils arrivaient à un âge où ils consommaient moins – ils avaient des familles à nourrir – mais où ils prenaient quand même de la place, ce qui l’obligeait à refuser des clients.

Le patron du bar était le frère du patron de l’usine. Ils avaient monté ce business fort rentable où le patron de l’usine donnait une paie misérable à ses ouvriers qu’ils dépensaient chez son frère qui avait des parts dans l’usine et dont l’autre frère avait des parts dans le bar. L’argent restait dans la famille et les ouvriers bossaient durs pour gagner un peu plus d’argent.

John se leva et sentit qu’il perdait l’équilibre. Soit il était à bout de force, soit cette bière était plus forte que d’habitude. Il salua tout le monde et tout le monde le salua d’un geste de la main. Ils se verraient lundi à 5h45 du matin, ils boiraient un café ensemble et se mettraient au travail à 6h.

Ils n’avaient pas beaucoup de temps libre la semaine, heureusement il y avait le week-end, mais le samedi ils devaient s’occuper de la maison, faire les courses et amener les enfants à leurs activités. Le dimanche, ils avaient le droit de faire la sieste dans le canapé tandis que les femmes et les enfants regardaient la télé. Puis ils se réveillaient et c’était aux femmes de dormir un peu. Il fallait bien se relayer.

Les enfants étaient plutôt sages le dimanche puis ils sortaient jouer dans la rue. John et sa femme ne faisaient plus l’amour car ils ne voulaient plus d’enfants. John se masturbait aux toilettes de temps en temps tandis que sa femme se caressait sous la douche. Ils n’avaient aucune idée de ce que ressentait l’autre, ils n’avaient pas la force d’y penser car ils étaient toujours fatigués.

Dans le voisinage – proche de l’usine, une femme ou un homme – finissait toujours par craquer. Elle ou il n’arrivait plus à se lever et à aller travailler. Pour la société, ce n’était pas bien grave, il y avait toujours quelqu’un pour remplacer un ouvrier. Celle ou celui qui craquait ne servait plus à rien et attendait que le temps passe. En général, elle ou il finissait par se suicider.

John, qui marchait sur le trottoir, vit arriver un camion. Il réfléchit assez vite malgré l’alcool et la fatigue et se dit qu’après tout, il pourrait se jeter sous les roues du camion et que tout ce calvaire serait terminé… Il continua son chemin jusqu’à chez lui, la maison était baignée dans le noir, tout le monde dormait. Il en fut terriblement attristé.

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