Lisa says – Nouvelle – 1ère partie

Lisa se réveilla dans un lit qui n’était plus vraiment le sien. Il l’avait été pendant des années, mais depuis qu’elle avait quitté cet appartement, elle ne le considérait plus comme à elle. La veille, elle avait profité de la journée avec sa mère et sa sœur. Elles avaient, comme à leur habitude, fêté Noël en famille. Elles avaient d’abord cuisiné, puis avaient passé le repas à se rappeler de vieux souvenirs, certains dataient de l’époque où elles vivaient encore en République Dominicaine. Elles avaient parlé en espagnol même si leur mère les avait obligées à toujours parler en anglais.
A Noël, la règle ne s’appliquait pas.

Lisa se leva péniblement avec un léger mal de tête. La bouteille de vin blanc qu’elles s’étaient partagées lui laissait un amer et douloureux souvenir. Elle se traîna jusqu’à la cuisine, les autres dormaient encore. Elle se prépara un café, quelques tartines de confiture et de l’aspirine.

Elle tira le rideau de la fenêtre de la cuisine tout en se réchauffant avec son bol de café. Le ciel du Queens était gris. Elle grimaça à l’idée de devoir travailler un 26 décembre. Malgré la grisaille, malgré le froid, elle avait envie de prendre des photos de New York, sa ville d’adoption. Elle se rappela qu’elle avait mis son appareil dans son sac et qu’elle avait une pellicule de rechange que lui avait donné Clark. Il en avait tout un stock dont elle ne connaissait pas la provenance, mais comme il se contentait de les distribuer, disait-il, elle n’en prenait pas ombrage. Elle sourit en pensant à lui et au baiser qu’ils avaient échangé. Elle ne savait pas quoi penser de cet échange sinon que ça avait été plutôt agréable.

Après la douche, elle s’habilla et embrassa sa mère qui venait de se lever et de prendre la dernière aspirine.

Elle enfila son bonnet, son manteau, vérifia qu’elle avait bien sa carte de métro, ouvrit la porte d’entrée, fut saisie par le froid et se faufila dehors. Elle fouilla dans son sac et récupéra ses écouteurs. Elle alluma son téléphone et se demanda comment elle avait pu oublier de l’allumer. Elle remarqua qu’elle n’avait plus beaucoup de batterie et se nota intérieurement de la recharger au magasin. Elle longea la route en évitant les flaques verglacées. Elle sélectionna un album de musique et regarda ses messages tout en descendant les escaliers menant au métro.

Clark lui avait envoyé un texto dans la nuit lui souhaitant un Joyeux Noël et lui disant qu’il pensait à elle et qu’il espérait la voir très bientôt. Tandis qu’elle prenait place dans le métro, une notification lui indiqua qu’elle avait des messages sur Facebook. Elle vérifia qu’elle était dans le bon train, direction Brooklyn, et entreprit de répondre à Clark.

Elle resta figée un moment à regarder son écran blanc, incapable de savoir ce qu’elle voulait lui raconter. Clark et elle se connaissaient depuis six ans maintenant, elle ne l’avait jamais vu comme un potentiel petit ami. Ils étaient très complices, s’envoyaient des textos tout le temps, parlaient de leurs amours, de leurs déceptions. Leur relation avait soudainement changé. Elle ne savait ni quoi lui dire, ni quoi en penser. Se voir oui, mais pour quoi faire? Elle pensa à l’inévitable, au sexe, se voyait-elle faire l’amour avec lui? Elle appuya sur le bouton de mise en veille, posa sa tête contre la paroi du wagon et se félicita de l’effet de l’aspirine sur les résidus d’alcool. Elle ferma les yeux un moment pour se laisser porter par la musique et penser à autre chose.

Peine perdue.

Malgré la musique, elle entendait le rythme des wagons sur les rails. Elle avait pris cette ligne des milliers de fois, la connaissait par cœur, reconnaissait souvent les visages des voyageurs. Elle aimait croire que c’était un véritable voyage que d’être là. Quand elle voyait des touristes s’émerveiller d’être dans le métro de New York, elle essayait de récupérer un peu de leur énergie pour s’émerveiller aussi à son tour. Elle aimait s’occuper l’esprit en imaginant la vie de certains passagers. Celui-ci était gardien de musée, c’était facile, il portait fièrement son costume, celle-là travaillait dans une banque et détestait son travail. Lui aurait pu être basketteur professionnel mais s’était gravement blessé au genou, il était depuis ouvrier du bâtiment. Celle-ci avait sa propre agence de communication, mais ça ne marchait guère et en plus son mari la trompait.

Elle ouvrit les yeux et regarda autour d’elle. Aucun visage ne lui était familier aujourd’hui.
Elle repensa à Clark.
Au fond, se dit-elle, elle avait toujours rêvé d’un garçon comme Clark, un homme gentil, attentionné, débrouillard, avec ce petit brin de folie qui faisait tout son charme. Clark était franc, plein de vie, elle se reconnaissait en lui, peut-être un peu trop. Elle ne savait plus. Pourtant ce soir là, lorsqu’ils s’étaient embrassés, tout lui semblait parfait. À la fois le bon moment, mais aussi le bon baiser. Bien sûr, ils avaient un peu bu, mais pas trop non plus, pas assez pour se cacher derrière l’excuse de l’alcool. Elle avait eu envie de ce baiser et l’avait rendu sans aucune hésitation. Mais aujourd’hui, elle hésitait.

Elle poussa la porte du magasin et salua ses collègues. Ils n’étaient que trois ce matin, c’était pourtant le boxing day. Le patron n’avait guère soldé, estimant qu’il vendait assez de vêtements toute l’année et qu’il était hors de question de solder des fringues pour des gens qui ne reviendraient pas de sitôt. Priorité aux clients fidèles.

Lisa bossait à mi-temps comme vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter. C’était une marque locale créée par des stylistes de Brooklyn qui avaient ouvert de nombreuses boutiques dans tout New York et qui jouissait d’une bonne renommée. Les gens aimaient porter la marque qui savait allier vêtements classiques et originaux. Lisa appréciait travailler pour cette entreprise, même si elle n’aimait pas beaucoup être vendeuse. Au fond, elle espérait qu’un jour elle pourrait prendre des photos des vêtements et des mannequins. Elle voulait croire qu’elle était une artiste, une photographe. Elle croyait aux opportunités, qu’elle aurait un jour sa chance et qu’elle saurait la saisir quand elle se présenterait. Puis elle réfléchissait un peu et se disait que ça n’arriverait jamais. Que les gens comme elle ne réalisaient jamais leurs rêves.

La matinée, comme prévue, commença calmement. Quelques clients vinrent jeter un coup d’œil dans la boutique mais furent vite déçus. Les t-shirts qui avaient tant de succès n’étaient pas soldés.
Un homme semblait fouiller plus que les autres et Lisa se dit que celui-ci avait sans doute envie d’acheter. Il portait un manteau noir tombant jusqu’aux genoux et un sac à dos gris.
Elle s’approcha de lui et lui demanda s’il avait besoin d’aide. Il ne répondit pas. Vexée, Lisa s’approcha un peu plus et insista:

– Vous avez besoin d’aide, Monsieur?

Il se retourna, la regarda, sourit et lui répondit:

– Merci, je suis bien!

Puis il retourna à ses t-shirts.
Lisa haussa les épaules et fila derrière la caisse. Quelques minutes plus tard, l’homme posa deux t-shirts devant elle. Lisa remarqua qu’il avait un très joli visage. Son regard était fermé mais dès qu’il souriait, il semblait inviter le monde entier à la discussion.

– Vous avez trouvé tout ce qu’il vous fallait?, demanda-t-elle comme on le lui avait appris.
– Oui merci, répondit-il.
– Vous avez un compte client?

Il fronça les sourcils, il semblait ne pas avoir compris.

– Pouvez-vous répéter s’il vous plaît?
– Bien sûr! Voulez-vous que je vous inscrive sur notre liste de clients?
– Oh! Rétorqua-t-il, non je suis bien, je viens de France, je n’ai pas l’occasion d’aller ici souvent.

Elle sourit en l’écoutant parler, hésitant sur chaque mot. Elle remarqua l’appareil photo autour de son cou et se demanda s’il était photographe ou juste un touriste photographiant à tout-va.

– J’ai vu un film français il n’y a pas très longtemps, lui dit-elle.
– Ah? Quel était le titre?
– Hum… Je ne m’en souviens pas… Désolée, je n’ai pas la mémoire des noms… Mais y’avait des gens qui dansaient dedans.

Il sourit. Elle aimait son sourire. Les rides autour de ses yeux se plissaient quand il souriait, dévoilant derrière un regard sévère un homme joyeux. Elle n’arrivait pas à lui donner d’âge, sans doute moins de 30 ans. Voyageait-il seul? Il y a des gens qui voyagent seuls? Peut-être que c’était un solitaire. Elle avait toujours été intriguée par les gens qui aimaient être seuls.

Il paya et la remercia. Elle le remercia en retour et lui souhaita une bonne journée.
Alors qu’il se dirigeait vers la sortie elle lui lança un merci en français. Il s’arrêta, se retourna et la regarda. Il lui sourit chaleureusement et continua son chemin. Le cœur de Lisa s’accéléra d’un coup. Lorsque la porte se referma derrière lui, elle sentit un pincement vif et désagréable dans sa poitrine. Quelque chose de l’ordre du regret. Qu’est-ce qu’elle aurait pu dire d’autre? Elle se résigna à ne plus jamais le voir et se rappela qu’elle n’avait toujours pas répondu à Clark.

14 heures. Elle avait fini sa journée. Elle ramassa ses affaires, débrancha le chargeur de son téléphone et vérifia l’appareil photo dans son sac. Elle se dit qu’il était encore tôt et qu’elle pourrait aller prendre des photographies du pont de Brooklyn en passant par Brooklyn Heights où elle rêvait de vivre.

Elle s’acheta un sandwich, une bouteille d’eau, et se dirigea vers le quartier de ses rêves, ses façades rouges, ses marches et ses petits jardins. Elle quitta la foule de Fulton Street pour le calme d’un quartier résidentiel de plus en plus convoité, qu’elle traversa tout en mangeant son sandwich.

Son appareil autour du cou, elle prenait quelques clichés de temps en temps quand quelque chose accrochait son œil. Avec son vieux reflex mécanique, chaque photographie devait être préparée minutieusement. La veille encore, elle expliquait à sa mère et à sa sœur que ses photos préférées étaient celles qui n’étaient pas prévues, les tranches de vies qu’on immortalise lorsqu’on les rencontre.

Elle se dirigea vers la promenade le long de l’East River. De là, elle y verrait le Brooklyn Bridge, Manhattan et la Statue de la Liberté. Tiens, se dit-elle, elle n’était pas française la Statue de la Liberté? Elle fouilla dans ses souvenirs d’école mais n’était pas capable de se rappeler le nom du sculpteur.

Lorsqu’elle arriva sur la promenade, un vent glacial tenta de pénétrer à travers son écharpe. Elle s’encouragea intérieurement en espagnol et s’approcha de la barrière. En-dessous, des voitures circulaient tandis que des bateaux se croisaient sur la rivière. Sur sa droite, un homme avec un bonnet noir et un sac à dos gris prenait des photos de la rive en face. Il ressemblait à son touriste français. Long manteau noir… Elle l’observa un peu plus attentivement. Et si c’était lui? Avec le bonnet, elle n’était pas sûr.

L’homme regarda autour de lui et la fixa. Il pointa son objectif dans sa direction puis le baissa. Une quinzaine de mètres les séparait. Il la regarda, regarda de nouveau dans son objectif puis le rebaissa. Il s’approcha d’elle, le regard fermé, comme s’il était embêté, gêné. Elle sentit son cœur s’accélérer dès qu’elle fut certaine que ce fusse lui. Lorsqu’il arriva à sa hauteur, il commença à sourire. Lisa sourit à son tour.

– Tu es la fille du magasin qui a vu un film français! Lui dit-il d’un air malicieux.
– C’est bien moi! Combien de temps restes-tu à New York? Enchaîna-t-elle.
– Une quinzaine de jours.
– Et tu fais quoi dans la vie?

Il prit un air sérieux. Lisa comprit qu’il cherchait ses mots.

– Je suis bruiteur.
– Bruiteur? Répéta-t-elle étonnée.
– Oui, pour la radio.
– C’est vrai? C’est marrant comme boulot ça! Et ça te plaît?
– Oh oui! C’est passionnant! J’adore! En plus, je passe beaucoup de temps dehors afin d’agrandir notre banque de sons.
– Je ne pensais pas un jour rencontrer un bruiteur! J’imagine que tout le monde te demande de faire des démonstrations!
– Constamment oui!
– Et tu réponds quoi?
– Que sans matériel, je ne peux pas faire grand chose!
– Vraiment? Et tu peux faire quoi sans matériel?
– Ça me gêne de répondre à cette question!
– Tu me fais peur!
– Alors restons-en là!
– Ah non! Je veux savoir maintenant!
– Bon, à tes risques et périls! Mais va pas raconter à tous tes amis que les Français sont des gros lourds après ça!
– Promis!
– Bon… Eh bien… Je sais faire le bruit des pets avec ma bouche, avoua-t-il un peu embarrassé.
– Ah ah ah! Tout le monde sait faire le bruit des pets avec sa bouche!
– Tout le monde croit savoir le faire! J’ai pour ma part une certaine expertise!
– Tu vas devoir faire une démonstration si tu te vantes!
– Mon dieu… T’es la première personne avec qui je parle à New York, et je te parle de pets…
– Rassure-toi, j’ai eu pire comme conversation avec des hommes…
– Vraiment?
– Non, je n’en suis pas sûr en fait! Et elle éclata de rire.
– Ce n’est pas drôle, râla-t-il faussement. Comment me rattraper?
– C’est trop tard… Tu resteras à jamais le client qui pète…
– Mais j’ai pas pété!
– Je sais, mais à raconter à mes amis, ça sera plus marrant, tu comprends…
– Je comprends oui. Juste… Il hésita puis reprit. Est-ce que dans ton histoire, tu peux me rendre très beau? J’ai toujours voulu qu’on parle de moi comme quelqu’un d’excessivement beau!
– Tu en demandes trop, dit-elle amusée. J’ai beaucoup d’imagination, mais là, ça va me demander un effort incommensurable! J’ai mes limites!
– Toutes les Américaines sont aussi méchantes que toi? Demanda-t-il ironiquement.
– Tous les Français sont aussi naïfs que toi?
– Seulement ceux qui sont excessivement beaux!
– Tu dois donc être une exception! Dit-elle en explosant de rire.
– Tu sais, je pense sincèrement que la différence de culture m’empêche de comprendre ton humour…
– Allez, j’arrête de te taquiner! Et à part faire des bruits, tu aimes quoi?
– Voyager! Découvrir des gens, pas tous bien entendu… Y’a des gens plus agréables que d’autres…
– Gnagnagna!
– J’aime lire, j’aime le cinéma… Rien d’exceptionnel! Et toi?
– La photo, comme tu peux le voir! Le cinéma français muet…
– Pour quelqu’un qui aime les films muets, tu es bavarde!
– Oh! Mais il me cherche! Allez, juste comme ça, tes cinq films préférés!
– Wahou! Euh… Bon… Je dirais comme ça… Indiana Jones et la Dernière Croisade, Il était une fois dans l’Ouest… Luke la main froide, Rocky… Et… La Planète des Singes?
– Pas mal! Bons choix! Tu remontes dans mon estime! Lui dit-elle toute souriante.
– Vas-y, à toi, fais-moi rêver!
– Hum… Ah c’est dur! Je commencerais avec L’Impasse. J’aime tellement ce film! Puis Alien. Oh! Mad Max Fury Road! Ah la la! C’est trop dur! Ah oui tiens! Ghost in the Shell! Non! Princesse Mononoke! Et puis… Lost in Translation!
– Merde! J’aurais pu le prendre celui-là! J’aime tellement Bill Murray!
– Trop tard! Tu avais qu’à le choisir! Maintenant c’est gravé dans la pierre!
– En tout cas, j’aime beaucoup ton top 5! Beaucoup de femmes fortes!
– Oui hein? C’est important que le cinéma en montre davantage! Oh! J’ai oublié Amours chiennes!
– Ah non trop tard! C’est gravé dans la pierre!
– T’es pas gentil!
– Bon, écoute, j’ai le droit d’en changer un, tu as le droit d’en changer un, OK?
– OK! Donc, je prends Amours Chiennes et j’enlève Mad Max, même si j’adore trop la photo de ce film!
– Très bien! J’enlève Il était une fois dans l’Ouest, et je mets à la place… Shaun of the Dead!
– Hey! Bien joué! Risqué le film de zombies!

Il sourit et elle lui rendit le sourire.

C’était certainement quelqu’un de très curieux, se dit-elle, il semblait prêter attention à ce qui l’entourait, regardant partout, comme s’il voulait tout voir, tout entendre. Elle voulait le prendre en photo. Elle n’osait pas lui demander. Elle avait tendance à se déprécier parce qu’elle n’était que vendeuse. Souvent, elle avait senti qu’on la prenait de haut. Peut-être que ça n’était que dans sa tête. Mais cet homme en face d’elle ne lui donnait pas du tout cette impression. Il avait beaucoup d’autodérision et était très naturel.
Elle appréciait rencontrer des gens différents, des gens intelligents qui la poussaient à réfléchir. Elle se remettait souvent en question quand elle rencontrait quelqu’un, ne se sentant jamais à la hauteur de son interlocuteur.

La personne la plus intelligente qu’elle avait connu était une fille de son lycée qui avait obtenu une bourse pour Stanford et qui avait dû revenir vivre chez ses parents dans le Bronx parce qu’aussi intelligente qu’elle était, elle pensait que mettre des préservatifs était contraire aux principes de sa foi.

– Assez parlé de moi, dit-il, dis-moi qui tu es!
– Tu n’as rien dit sur toi! Dit-elle en râlant gentiment.
– Hum, c’est vrai… Mon nom est Jules.
– Geule?
– Jules. Djoulz si tu préfères.
– Jules, c’est bien.
– Et toi?
– Lisa.
– Layssa?
– Lisa.

Il sourit et l’observa un instant.
Lisa était une très jolie jeune femme. Elle le niait dès qu’on lui disait, mais les regards des hommes à son encontre ne faisaient aucun doute. Elle n’aimait pas qu’on lui dise, effrayée à l’idée de n’être résumée qu’à son physique.
Elle ne se trouvait pourtant pas très belle, pas comme ces filles des magazines ou à la télévision. Elle n’aimait pas la plupart des regards qu’on lui portait, elle se sentait agressée, jugée, méprisée. Cet étranger pourtant ne la regardait pas comme nombre d’autres hommes. Il était bienveillant, sécurisant.
Elle se demanda ce qu’il pouvait bien penser.

– Tu es très belle, lui dit-il.

Lisa le regarda, surprise. Ah non, se dit-elle, il est comme les autres, y’a que mon cul qui l’intéresse!

Pourtant son regard était différent, pas agressif, comme s’il lui parlait de la météo ou de son horoscope. Une certaine innocence se dégageait de lui. Elle sentit que le compliment était sincère, profond, et qu’il ne se limitait pas à son physique. Elle ne put s’empêcher de rougir. Elle espéra que ça ne se vit pas trop.

– Je suis désolé, enchaîna-t-il, je ne voulais pas te mettre mal à l’aise, je dis parfois un peu trop les choses qui me viennent dans la, euh… en tête… Ce que je veux dire, tu es une jolie femme, mais tu as surtout une beauté… Je ne sais pas comment le dire en anglais… Soleillante? Rayonnante? Lum…
– Merci, le coupa-t-elle. On dit rayonnante oui! Cela fait toujours plaisir, et on ne me l’avait jamais dit avec l’accent français…

Il rigola. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose puis se ravisa. Il observa l’appareil de Lisa pendant autour du cou et le prit entre ses doigts.

– Ce n’est pas un numérique, lui dit-il.
– Oui, c’est un vieil appareil.
– J’imagine que tu dois bien choisir tes sujets.
– Je ne prends que des sujets que je voudrais mettre sur mon mur.
– Et il y a beaucoup de photos sur tes murs?
– Une seule.
– Une?
– Oui, un portrait de ma mère que j’ai fait quand j’avais 16 ans.
– Et les autres photographies, tu en fais quoi?
– J’ai fait quelques expositions, mais en ce moment, elles sont rangées dans une boîte chez moi.
– J’aimerais aller chez toi…

Il y eut un silence. Jules réfléchit à ce qu’il venait de dire et écarquilla les yeux.

– Pardon! Je ne voulais pas dire que je veux venir à ta maison, je veux dire que j’aimerais voir ce que tu prends comme photos…
– Je l’avais compris comme ça, dit-elle en souriant pour le rassurer.
– Tu as un très beau sourire, lui dit-il.

Cette fois, il ne fit aucune grimace, aucune moue, il la fixait, la regardait parfois dans les yeux, parfois tout autour, comme s’il voulait connaître chaque trait de son visage.

– C’est gentil, finit-elle par dire. Tu fais souvent des compliments aux femmes?
– Seulement aux fans de Wes Anderson!
– Alors j’ai de la chance!

Une légère bourrasque refroidit les deux protagonistes qui contractèrent leurs épaules simultanément.
– Je voulais aller vers le quartier Dumbo, fit Jules. Tu voudrais venir avec moi?, demanda-t-il hésitant.

Lisa le regarda, un peu surprise par cette demande. Elle en avait envie, mais elle ne savait pas si c’était bien raisonnable. Après tout, elle ne le connaissait pas.

– Tu peux dire non, il n’y a pas de problèmes. Je comprendrai. Je suis un inconnu.
– Tu n’es pas un inconnu, dit-elle, tu es Jules! Tu gagnes ta vie en faisant du bruit!

Il sourit. Il plongea son regard dans celui de Lisa qui n’arrivait pas à regarder ailleurs. Elle aimait ses yeux, ses sourcils tantôt fermés tantôt ouverts, elle aimait ses lèvres charnues et sa barbe naissante. Il avait de belles mains, un peu abîmées par le froid. Il n’avait pas l’air de s’en préoccuper.

Lisa montra à Jules quelques-unes des plus belles rues de Brooklyn Heights. Les façades des habitations en briquettes oranges, les marches fleuries jusqu’aux doubles portes d’entrées vitrées, parfois, des escaliers de secours en fer forgé, laissés-là en souvenir d’un passé pas si lointain où les immeubles, alors vétustes, étaient en proie à des incendies. Tout le charme de ce quartier se résumait dans ces routes calmes longées par des arbres déshabillés par l’hiver. Jules semblait apprécier. Il prenait de nombreuses photos, mais ne mitraillait pas. Il savait ce qu’il voulait photographier, faisait quelques réglages et passait du temps à choisir le bon angle.

Ils parlèrent surtout de photo puis de cinéma. Jules s’étonna que Lisa n’ait jamais vu Il était une fois l’Amérique, un film qu’il jugeait incroyable et qui rendait un bel hommage à Brooklyn et au quartier de Dumbo. Il lui dit qu’il lui prêterait bien le DVD, mais il y avait deux problèmes: le premier étant qu’il vivait en France et que c’était compliqué de prêter un film en étant aussi loin ; le deuxième étant qu’il avait un DVD Zone 2 et que les Etats-Unis c’était la Zone 1. Lisa lui promit qu’elle le regarderait très bientôt et qu’elle lui dirait ce qu’elle en a pensé.

– Ça veut dire que nous allons rester en contact? Lui demanda-t-il.

Lisa s’arrêta, surprise par sa question. Son téléphone sonna. Elle le sortit de son sac pour vérifier le nom sur l’écran.

Clark.

Elle ne lui avait toujours pas répondu. Elle regarda Jules qui lui fit signe de répondre.

– Salut! Comment ça va?, demanda-t-elle.
– Moi ça va, mais toi?
– Oui pourquoi?
– Tu ne réponds pas aux messages, je m’inquiète…
– Oui, désolée, j’ai été très occupée…
– Je croyais que tu bossais pas cet après-midi?
– Je… Je me promène dans Brooklyn, je prends des photos.
– Tu veux que je te rejoigne?
– Euh… Non, c’est bon, je ne vais plus tarder…
– Tu veux qu’on se retrouve quelque part? Tu veux passer chez moi?
– Je suis fatiguée…
– Y’a quelque chose qui va pas, hein?
– Clark… Je sais pas… Je ne sais pas quoi te dire pour le moment. Donne-moi un peu de temps.
– Prends tout ton temps.
– Merci, t’es gentil.
– Donne des nouvelles quand même!
– Je le ferai. A bientôt.
– A bientôt!

Lisa raccrocha nerveuse. Elle leva les yeux en direction de Jules mais ne le trouva pas. Elle fouilla du regard tout autour d’elle. Il avait disparu. Était-il parti, vexé par le coup de fil? Avait-il tout entendu? Quel genre de personne ferait ce genre de choses? Lisa reprit ses esprits. Ils ne se connaissaient que depuis à peine une heure, un homme équilibré ne s’imaginerait déjà pas des choses… C’était un homme après tout. Merde, se dit-elle, c’est un cliché sexiste. Je ne peux pas me prétendre féministe et avoir ce genre de raisonnement!
Déçue, elle s’assit sur la marche derrière elle pour faire le point. Qu’imaginait-elle? Qu’un homme allait entrer dans sa vie et aller chambouler tout son univers? Un Français qui plus est, vivant à un océan d’elle? Elle entendit le son d’une clochette derrière elle, une porte se refermer. L’odeur douce et rassurante du chocolat chaud envahit ses narines.

– J’espère que tu aimes le chaud chocolat. J’ai eu peur que tu partes sans moi, mais y’avait un peu de gens à l’intérieur, et en plus le serveur voulait savoir d’où je venais…

Tout sourire, Jules lui tendit un verre en carton tandis qu’elle se levait. Il s’inquiéta lorsqu’il remarqua le regard de Lisa.

– Je croyais que tu étais parti, lui dit-elle…
– Pourquoi partirais-je?, rétorqua-t-il.
– Pourquoi resterais-tu?

Jules la regarda, puis regarda tout autour, peinant à soutenir son regard. Lisa s’amusait de le voir regarder souvent ailleurs, observant sans arrêt, soucieux de ne rien rater. Peut-être était-ce sa façon à lui de voir le monde. Peut-être avait-il aussi du mal à soutenir son regard. Il l’avait regardée pourtant, mais jamais longtemps, si vite gêné, angoissé à l’idée d’être percé. Il passait alors du sourire à la tristesse en un quart de seconde. Elle sentait chez lui des émotions profondes  et  contenues.

– Je reste car j’espère te voir encore, dit-il maladroitement.

Son anglais était parfois très bon, parfois un peu approximatif. Elle aimait beaucoup son accent même si elle devait de temps en temps faire un effort pour bien le comprendre.

Elle sourit. Jules plissa les yeux puis reprit.

– Je veux dire que j’aimerais bien te revoir, avant que je parte.
– J’avais compris! Oui ça serait sympa de se revoir. Tu pars quand?
– Le 10 janvier.
– Eh bien on pourra se voir plusieurs fois même!, dit-elle spontanément. Merci pour le chocolat!

Jules but une gorgée et Lisa l’imita.
Ils finirent leurs verres et continuèrent leur promenade en prenant quelques photos. Ils se trouvaient maintenant au bord de l’East River, entre les pont de Brooklyn et de Manhattan.

– C’était ton copain au téléphone?

Lisa fut étonnée de la soudaineté de la question puis se rappela qu’il avait tendance à être très direct.

– C’est compliqué, lui répondit-elle.
– Qu’y a-t-il de compliqué ? Il n’y a que deux possibilités: soit c’est ton copain, soit c’est pas ton copain. Mais tu n’es pas obligée de répondre tu sais!
– L’amour c’est pas aussi simple… En fait, Clark est un ami de longue date. Et il y a quelques jours, nous nous sommes embrassés… Et je ne sais pas si je veux aller plus loin.
– Je vois. Et lui? Il veut quoi?
– Il veut aller plus loin…

Lisa s’assit sur un banc et laissa son regard se perdre sur les buildings de Manhattan, de l’autre côté du fleuve. Jules pointa son appareil photo vers son visage et la photographia.

– Je ne souriais même pas, lui dit-elle.
– Tu étais trop jolie… J’aime ton regard rêveur.
– Tu es toujours aussi gentil?
– Je sais pas… Je ne suis pas toujours aussi à l’aise à vrai dire.

Elle sourit et Jules en profita pour la photographier de nouveau. Il s’assit à côté d’elle et lui montra les deux photos sur l’écran de son appareil. Puis ils restèrent côte à côte sans rien dire, observant les gens marchant sur la grève à quelques pas d’eux. Un petit groupe de touristes prenait des photos tandis qu’un couple se câlinait.
Lisa rompit le silence.

– Pourquoi es-tu venu à New York?
– Pour… Pour… Changer d’air je crois.
– L’air en France est si mauvais que ça?, lui demanda-t-elle, espiègle.

Il la regarda amusé. Il secoua la tête de gauche à droite. Il se forçait à ne pas sourire, mais ses yeux riaient de bon cœur.

– Et puis j’ai prévu de faire un reportage sur les femmes de New York qui portent des ridicules bonnets, ça te dérange que j’utilise une des photos que je viens de prendre pour illustrer mon article?
– Oh! Elle le tapota sur l’avant-bras. Mon bonnet n’est pas ridicule!
– Mais… Tu m’as frappé!
– Oui! Je défends mon bonnet de son agresseur!
– Si tu veux vraiment le protéger, tu devrais le cacher…

Elle ria. Jules frottait son avant-bras, faisant mine d’avoir mal. Il s’empêchait de sourire, mais il était mauvais acteur. Lisa enleva la main de Jules et frotta à son tour vigoureusement et débita quelques mots en espagnol.

– Qu’as-tu dit?
– Rien…
– Si, tu as parlé en espagnol.
– Tu comprends l’espagnol?
– Mon grand-père était espagnol!
– Vraiment? Dit-elle inquiète.
– Oui! Mais je ne parle pas un mot d’espagnol… Alors? Qu’as-tu dit?
– Je ne disais rien d’important, rien de méchant.

Jules sortit son smartphone de sa poche et l’alluma. Il le tourna dans le sens de la longueur et tapota sur son écran.

– Qu’est-ce que tu fais?, lui demanda Lisa.
– Rien d’important, rien de méchant…
– Mais tu te moques de moi! Elle le tapa de nouveau.
– Mais! C’est quoi cette manie de taper les inconnus? Toutes les Américaines sont violentes comme toi?
– Non, seulement les Dominicaines!
– Voilà un pays où je n’irai jamais…
– T’es méchant!
– Tu me frappes et je dois être gentil?
– Je te frappe parce que tu es méchant!
– Ah! S’exclama-t-il, regardant triomphalement son téléphone.
– Quoi?
– Je sais ce que tu m’as dit en espagnol!
– Tu as regardé un traducteur? Dit-elle anxieuse.
– J’ai reconnu quelques mots, et Google m’a tout traduit! Tu as dit: Mais pourquoi le vent tourne…C’est une expression dominicaine?

Elle explosa de rire et se plia en deux. Elle posa sa main sur l’épaule de Jules.

– Oui, dit-elle ironique, c’est une expression de mon pays qui signifie mais pourquoi les hommes sont-ils si bêtes? Et elle ria de plus belle.
Jules saisit la main sur son épaule et l’en écarta. Il faisait semblant d’être vexé. Il la regardait les yeux mi-clos, la bouche serrée.

– OK, je n’ai peut-être rien compris. Dis-moi ce que tu m’as dit…
– Tu es bien curieux… Dit-elle amusée.
– Oui, j’aime comprendre les choses.
– Tu n’aimes pas les mystères?
– J’aime comprendre les mystères!
– Et quand tu es amoureux?
– Quand je suis amoureux?
– Tu ne trouves pas que l’amour est mystérieux?
– Je ne sais pas…
– Tu as quelqu’un dans ta vie?
– Non…
– Tu as déjà été amoureux?
– Oui…
– Et?
– Et quoi?
– Pourquoi vous n’êtes plus ensemble?

Jules regarda par terre, son visage s’était fermé de nouveau. Il se leva et fit quelques pas. Lisa le suivit. Il se dirigea vers le bord de l’eau. La ville, tout autour, s’était assombrie. Les nuages s’entassaient au-dessus des buildings. Jules donna un coup de pied dans un caillou qui alla se noyer dans l’East River.

– Je n’ai jamais été doué pour les histoires d’amour…
– Personne ne l’est je crois! Rétorqua Lisa.
– Oui… J’ai le don de toujours tomber amoureux de la mauvaise personne. Non pas parce que ce sont des mauvaises filles, mais parce que je ne suis pas aimé en retour… J’ai rencontré quelqu’un il y a peu et je suis tombé amoureux… Et bien sûr pas elle… Elle peut pas se forcer à m’aimer bien sûr…
– Et ça s’est fini comment?
– Elle m’a dit qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre…
– Donc tu es venu à New York pour l’oublier.
– Pour souffler surtout. On avait prévu d’y aller ensemble. Elle voulait partir avec l’autre mec du coup. Je lui ai dit d’aller se faire voir… J’avais tout organisé… Et puis ça me permet de voir autre chose… Je vais avoir 30 ans… J’en ai marre des histoires de merde! Tu sais, parfois j’ai le sentiment que je suis à un âge où tu te mets avec quelqu’un pour ne pas être seul… Je veux de nouveau ressentir des choses. Des choses profondes tu vois. J’ai été cinq ans avec mon amour de lycée et depuis j’accumule les échecs… J’imagine que c’est ma faute. Mais je ne sais pas quoi faire. Et puis à un moment ça prend trop de place dans ma vie tu vois. Se demander tout le temps, c’est elle la bonne? Est-ce qu’elle va apprécier mes imitations de pets? Je te raconte la fin: personne n’apprécie ça. C’est dingue non?
– Grave! C’est pourtant tellement sexy! Rigola-t-elle.
– N’est-ce pas? Toi au moins tu comprends! Et toi? Tu as eu des histoires d’amour sérieuses?
– Oui, enfin je crois… J’ai eu des relations sérieuses, mais… je sais pas, ça marchait pas…
– Pourquoi? Quel était le problème?
– Je sais pas… Je me rendais compte que je les admirais pour de mauvaises raisons… Tu vois… Tu rencontres quelqu’un, il fait de la photo, de la peinture, ou joue au basket… Il parle bien, sait dire les bons mots, sait t’emmener aux bons endroits. Il te fait rire, fait rire tes amis… Tu te dis, ce mec est génial, et puis… Il n’est qu’un homme avec ses défauts…
– Nous avons tous des défauts, tu ne trouveras jamais personne de parfait…
– Je sais! Mais tu sais, tu t’imagines un idéal, tu crois rencontrer cet idéal, un homme beau, sportif, actif, drôle, intéressant, qui a vu des films étrangers… Mais quand le masque tombe, tu te rends compte qu’il est creux. Tu vois ce que je veux dire? Ils sont parfois antisystème mais bossent à Wall Street, ils se plaignent de la pauvreté mais votent pour les Républicains, se plaignent de la pollution mais ne changent rien à leurs habitudes… Je sais pas, je pense juste qu’au fond, ils me plaisaient pour des raisons superficielles… Peut-être que je suis trop exigeante…
– On ne l’est jamais trop en amour!
– C’est vrai, tu n’as pas tort. Ce n’est pas trop dur de voyager tout seul?
– Je ne suis pas tout seul, on est ensemble!, lâcha-t-il.

Il la regarda un peu affolé, prenant conscience de ce qu’il venait de dire.

– Je ne voulais pas le dire comme ça, je suis désolé…
– Il n’y a pas de problème, dit-elle en riant. C’est une rencontre agréable en tout cas.
– Pour moi-aussi.

Lisa lui sourit. Elle se sentait de plus en plus intriguée par cet homme un peu maladroit. Elle avait vraiment envie de mieux le connaître.

– Je ne travaille pas demain, lui dit-elle.

Jules la regarda, étonné. Elle reprit:

– Parce qu’on disait, tout à l’heure, qu’on pourrait se revoir et… Je suis libre demain, si tu l’es…
– Je le suis. Ça sera avec plaisir!

Elle sourit timidement – elle avait mal aux joues à force de sourire – et regarda le pont de Brooklyn puis se retourna vers le pont de Manhattan, comme pour les comparer.

Le pont de Manhattan était massif tout en acier et impressionnait par sa structure. Le pont de Brooklyn avait des pieds en pierre et se tenait suspendu par des câbles tressés.

– Tu préfères lequel?, lui demanda-t-elle.
– Lequel quoi?
– Quel pont préfères-tu? Le Brooklyn ou le Manhattan?
– Le Brooklyn.
– Pourquoi?
– Son histoire, son aspect, sa grandeur, sa construction… J’aime le traverser… Il y a une vue incroyable! Et les câblages! Du grand art!
– Tu veux qu’on le traverse?
– Oh oui! Avec plaisir!

Ils revinrent sur leurs pas, remontèrent Washington Street et récupérèrent la voix piétonne menant au pont. Ils commencèrent l’ascension tandis que Lisa expliquait à Jules d’éviter de marcher sur la voie réservée aux cyclistes s’il ne voulait pas se faire insulter ou agresser.

Sur le pont, Jules prenait des photos de Manhattan et se retournait parfois pour immortaliser Brooklyn.

– J’adorerais vivre à Brooklyn, dit-il. Dans les rues que tu m’as montrées.
– Tu as des goûts très chics! Lui répondit Lisa.
– C’est si cher que ça?
– Disons que c’est bien coté… Tu vis à Paris?
– Oui
– Je rêve de voir Paris!
– Si un jour tu viens, tu sauras où dormir!
– Je m’en rappellerai! Et tu aimerais vraiment vivre à New York?
– Oui… Parfois je voudrais changer de vie… Comme si ailleurs, dans un pays loin de chez moi, je serais quelqu’un d’autre…
– Ça serait dommage…
– Pourquoi?
– Parce que tu sembles être quelqu’un de bien…

Il s’arrêta de marcher et la regarda. Il sourit et regarda ses pieds.

– J’essaie juste d’être gentil. J’aime les gens gentils.
– Il n’y en a pas assez…
– Oui c’est vrai.

Ils continuèrent leur traversée jusqu’à l’hôtel de ville. La nuit tombait sur New York, il était déjà 17 heures et le soleil avait disparu à l’ouest de Manhattan. Ils se rapprochèrent ensuite de l’East River pour profiter de la vue sur Brooklyn et s’assirent sur un banc.

– Pourquoi ta famille est-elle venue vivre ici? Demanda Jules.
– Ma mère voulait qu’on ait une meilleure vie.
– Et vous l’avez eu?
– Oui! Y’a eu des hauts et des bas, des moments très difficiles, mais j’aime vivre ici! Je ne remercierai jamais assez ma mère pour ce qu’elle a fait pour ma sœur et moi.
– Et ton père?
– Je sais pas… Il nous a abandonnées. On ne l’a jamais revu…
– Oh… Dit-il gêné. Tu avais quel âge quand tu es arrivée à New York?
– Huit ans.
– T’as jamais essayé de revoir ton père?
– Non, j’ai tourné la page.
– Je comprends.
– Ah bon? Dit-elle sur la défensive.
– Oui. Mon père aussi m’a abandonné.
– Vraiment? S’étonna-t-elle. Et tu sais où il est?
– Il est mort…
– Oh? Je suis dé…
– Ne t’en fais pas pour ça, la coupa-t-elle. Ta mère doit être quelqu’un de formidable…
– Oui. C’est une femme exceptionnelle. Je lui dois tout. Et la tienne, elle est comment?
– Morte.
– Non?
– Non je déconne!

Lisa frappa Jules sur le bras.

– Mais tu peux pas faire ce genre de blagues!
– Je sais… Mais tu aurais vu ta tête! C’était trop drôle!

Il souriait de plus belle, un peu trop fier de sa mauvaise blague. Lisa n’arriva pas à s’empêcher de rire et secoua la tête. Sa bonhomie était communicative. C’était peut-être ça l’humour français…

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