L’Exil – Chapitre 3 – 1er jet

Ceci est un premier jet. Certains passages disparaîtront, d’autres seront développés, d’autres encore rajoutés.

L’homme ouvrit les yeux. Il sentit soudain une vive douleur traverser l’ensemble de son corps. A ses pieds, dans la barque, Clio le regardait avec curiosité. Il leva la tête et s’aperçut que la barque avait dérivé jusqu’à la crique et qu’elle s’était échoué sur la plage. Le chèvre bêla. L’homme le reçut comme un encouragement et se redressa péniblement. Son bras gauche saignait encore. Il l’examina et grimaça. Il devait vite le nettoyer. Il se leva et descendit de la barque. Il posa un genoux dans le sable. Il manquait de force.

Il chercha autour de lui. Thalie se tenait là aussi. Il fouilla du regard un peu partout. Il revit la vague foudroyer Poséidon et se mit à pleurer.

– Po… idon… balbutia-t-il.

Nul son distinct ne sortait de sa bouche. L’énergie lui manquait.

Il finit par de mettre debout et marcha tant bien que mal jusqu’au chemin montant sur les hauteurs de l’île. L’ascension fut fastidieuse et ne lui avait jamais semblé aussi pénible. Les deux chèvres marchaient à ses côtés, prêtes à le soutenir en cas de besoin. Une fois en haut, il se dirigea vers la face nord. Il traversa l’île dans toute sa largeur et s’étala au bord de la falaise. Seule sa tête pendait dans le vide.

Tout était calme en bas, tout était propre, comme si aucune bataille ne s’était tenue ici, comme si aucun drame n’avait eu lieu. Il cherchait un corps, il espérait voir Poséidon se lever et faire le tour de l’île pour le rejoindre. C’était peine perdue.

Suite de la page 1

– Il est mort… C’est ma faute… Il est mort…

Il regarda les chèvres qui le fixaient sans rien dire. Que pourraient-elles dire?, se demanda-t-il. Il s’appuya sur son bras valide et se mit sur ses pieds. Un léger vertige lui fit perdre l’équilibre, il manqua de chuter de la falaise, réussit à se reprendre et fila jusqu’à la maison.

Clio et Thalie ne le quittaient pas, tandis qu’il pleurait la perte de son ami.

Il se dirigea dans la salle de bain où il récupéra une trousse de secours. Il s’assit sur un banc dans la cuisine et nettoya la blessure. Il vérifia consciencieusement qu’il n’y avait pas de saletés dans la plaie. Elle faisait environ quatre centimètres de long et un centimètre de large par endroits. La roche s’était enfoncée profondément dans son triceps mais n’avait pas traversé. Il attrapa du fil et une aiguille. Il alluma une bougie et passa l’aiguille sur la flamme. Il commença à se recoudre.

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Il tremblait, souffrait, pleurait. Parfois il plantait l’aguille trop près de la plaie et la chaire s’arrachait. Il recommençait, il n’avait pas le choix. Ses points ne ressemblaient pas à grand chose, mais ça tenait, la plaie était refermée. Il banda son bras soigneusement puis souffla un instant. Il se servit un verre d’eau et l’avala d’une traite. Sa tête tournait. Il se leva et se laissa tomber dans le fauteuil du salon. Le siège avait la forme du chien. L’émotion le gagna. Il se laissa pleurer.

Il avait toujours voulu un chien. Il se rappela leur rencontre. Elle, elle ne voulait pas de chien. Parce qu’ils vivaient dans un appartement, et que le chien n’y serait pas heureux. Il jardinait dans le potager de la maison où ils venaient tout juste de déménager quand elle arriva avec une boule de poils dans les bras.

– Je te présente Poséidon, lui dit-elle.

– Tu as acheté un chien?, dit-il étonné.

– Ça ne te fait pas plaisir?

Il se redressa, enleva ses gants et s’approcha de sa femme. Elle posa le chiot par terre, il semblait un peu effrayé. L’homme sentit que le chiot n’était pas rassuré. Il s’approcha doucement et le caressa. Apaisé, le chiot remua la queue et aboya. L’homme l’attrapa et l’étreignit tendrement. Il lui fit un bisou sur le crâne puis embrassa la jeune femme. Le chien les lécha tous les deux.

Devant la porte de la cuisine restée ouverte, les chèvres se mirent à bêler. Ce n’était guère dans leurs habitudes. Elles insistèrent encore, alors l’homme de leva, essuya ses larmes et sortit rejoindre Thalie et Clio.

Venant du bois à l’est, Pan s’approchait avec précaution de la maison. L’homme n’en revint pas. Sur le dos du bouc se tenait le corps de Poséidon. Il courut de toutes ses forces pour les rejoindre. A hauteur du bouc, il hésita un instant, ne sachant pas par où commencer. Il était animé à la fois par l’espoir et la peur. L’espoir que son chien soit toujours en vie, et la peur que toute vie ait quitté le corps.

Il posa les mains sur Poséidon. Malgré le poil mouillé, le corps était encore chaud. Il plaça son oreille sur la poitrine du chien et entendit le cœur battre. Il voulut le porter mais une vive douleur dans son bras lui rappela son état. Il invita Pan à le suivre. Ce dernier s’exécuta, veillant à ne pas faire tomber le chien. Il l’amena jusqu’à la chambre. L’homme fit glisser le chien sur le lit en le tirant par la peau du cou. Il l’installa le plus confortablement possible. Pan sortit de la chambre laissant l’homme s’occuper du chien. L’homme alla chercher une serviette dans la salle de bain et essuya son compagnon. Il récupéra ensuite une couverture dans la commode et recouvrit Poséidon avec, ne laissant que la tête dépasser. Il mouilla ensuite un gant, ouvrit la gueule du chien et l’hydrata en faisant glisser de l’eau dans sa gorge.

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– Mon vieux, fit-il, toi et moi, on l’a échappé belle… Je ne te remercierai jamais assez de m’avoir sauvé la vie… Ne te remets plus jamais en danger pour moi, d’accord?

Les chèvres se remirent à bêler. L’homme fronça les sourcils, soucieux de les entendre. Pan apparut dans l’embrasure de la porte. Pour la première fois depuis qu’il était sur l’île, l’homme vit et entendit le bouc bêler. Ce dernier fit un geste de la tête, exhortant l’homme à le suivre.

Ce dernier jeta un coup d’œil sur son chien et suivit le bouc. Thalie et Clio s’écartèrent de la porte d’entrée. Pan accéléra soudain le pas, les deux chèvres en firent de même. L’homme se mit alors à trottiner. Son bras le lançait. Il était épuisé.

Ils se dirigeaient vers l’est, vers le vieux phare. Un chemin traversait la forêt avant de descendre le long de la falaise. C’était impraticable, de nombreux blocs de la paroi s’étaient détachés. L’accès au phare était quasiment condamné. La pointe nord-est de l’île s’était effondrée quelques dizaines d’années plus tôt et la zone paraissait encore très instable.

Ils arrivèrent à la pointe. Le bouc regardait entre contrebas. L’homme s’approcha prudemment du bord et aperçut ce que Pan voulait lui montrer. Un bateau s’était échoué dans les rochers. C’était une zone dangereuse avec de forts courants. Le bouc sauta soudain dans le vide, ouvrant la voie à l’homme. Pan faisait preuve d’une dextérité incroyable, sautant de roches en roches sans la moindre difficulté. L’homme s’étira la nuque comme pour se donner du courage et se rendit compte qu’il portait toujours son sac à dos. Il en sortit la corde qu’il attacha à un arbre. Il l’enroula autour de son bras valide et commença la descente, libérant la corde petit à petit. Il suivait minutieusement le chemin tracé par le bouc. Ce dernier l’attendait, lui montrait exactement par où passer. Il arriva ainsi en bas sans peine. Pan se tenait à côté de lui, examinant la situation avec gravité. Le bateau avait chaviré sur des rochers à quelques mètres d’eux. Il y avait trop de courants pour s’y rendre en nageant et trop d’écart pour sauter.

– Ok… ça ne va pas être facile… Je pourrais longer la falaise par là-bas, puis me mettre à l’eau et dériver jusqu’au bateau… En me tenant à la corde c’est jouable…

Le bouc resta de marbre, fixant l’embarcation bloquée dans les roches.

L’homme longea la falaise vers le nord, quelques roches permettaient de remonter un peu et d’accéder ensuite à la face nord de l’île. Il ne voulait pas s’en approcher, quelques heures plus tôt, il avait failli y rester. Poséidon aussi.

Il calcula son coup plusieurs fois dans sa tête, il n’imaginait pas se rater. C’était jouable. Il vérifia machinalement la corde qu’il enroula autour de sa taille et se mit à l’eau. Le courant l’emporta et l’emmena jusqu’au bateau. C’était presque trop facile, pensa-t-il.

Il grimpa sur l’îlot puis monta sur le bateau. Il enleva la corde attachée autour de sa taille et la laissa tomber.

Le mat était cassé et la coque certainement endommagée. La grand voile avait été pliée en toute hâte mais le foc était déchiré et débordait d’eau. Il se dirigea vers la cabine, la porte était ouverte. Allongée à l’intérieur, complètement inconsciente, une femme gisait sur le sol. Il la retourna et constata qu’elle s’était cognée la tête et qu’elle saignait. Il essaya de la réveiller mais elle ne répondit pas.

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Il fouilla dans l’habitacle et trouva une trousse à pharmacie. Il nettoya la plaie sur le front et la pansa. Ça suffirait pour le moment. Il chercha ensuite le canot de sauvetage. Il ne savait pas encore comment il allait déplacer la  naufragée, mais il savait comment la ramener sur l’île: dans un bateau gonflable. Il trouva ce dernier dans une cale du pont, le sortit et tira sur la poignée. Le canot se remplit d’air instantanément. Son bras lui faisait atrocement mal. L’eau froide des courants du nord l’avait un peu anesthésié, mais la douleur se faisait de plus en plus pressante. Il tira le canot jusqu’à la poupe du bateau et le mit dans l’eau en veillant à bien l’attacher à l’aide d’une corde d’amarrage. Il récupéra une pagaie qu’il déposa dans l’embarcation. Il retourna chercher la femme et réessaya de la réveiller. Peine perdue. Il ramassa matelas et coussins qu’il plaça sur le pont entre la cabine et le canot. Le bateau penchant vers l’arrière, il n’avait plus qu’à la faire glisser jusqu’au canot. Il s’y attela difficilement, se servant seulement de son bras valide. Il réussit à l’installer dans le canot. Il posa une couverture sur la femme et s’installa à son tour dans l’embarcation. Il détacha le canot qui suivit instantanément le courant.

L’homme se servait de la rame comme d’un gouvernail, se laissant porter par les flots vers le sud. Il contourna la pointe sud-est de l’île puis se dirigea vers l’ouest jusqu’à la crique de sable. Il passa sous l’arche et rama jusqu’au rivage. Il limitait ses mouvements, sentant ses points de suture près à arracher la chaire qui les retenaient. Arrivé au rivage, il mit pied à terre et tira l’embarcation hors de l’eau.

Il vérifia l’état de la femme, replaça la couverture et prit le chemin montant jusqu’au plateau de l’île. Épuisé, transpirant, souffrant, il se dirigea vers les serres. Il rentra dans l’une d’elle et y cueillit une tomate dans laquelle il mordit goulûment. Il avait faim, chaud, se sentait déshydraté. Il alla ensuite jusqu’à la cabane et en sortit le traîneau qu’il tira jusqu’à la crique, veillant à ne pas mettre les roues dans le sable. Exténué, il prit la femme dans ses bras et la porta jusqu’au chariot où il la déposa délicatement. Il sentit un point de suture s’arracher. Il hurla de douleur.

Elle semblait bien installée, au chaud sous la couverture. Malgré le pansement sur le front, elle avait un visage paisible.

Il ne lui restait plus qu’à pousser le chariot… Il ne sentait plus son bras et avait du mal à garder l’équilibre. Il avait perdu beaucoup de sang, avait faim et soif.

Le ciel bleu azur quelques minutes plus tôt était désormais rempli de nuages sombres. Le vent s’était levé. Au loin, des éclairs annonçaient l’arrivée d’un orage. La nuit en profitait pour tomber, savourant les futures ténèbres énervées qui allaient s’abattre sur l’île.

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L’homme inspira profondément et commença à pousser le chariot qui bougea de quelques centimètres. Il n’avait plus de forces.

– Je suis désolé, dit-il, je n’en peux plus… Je vous en prie, réveillez-vous, on ne peut pas rester là…

Il regarda le corps de la femme, seulement animé par le rythme saccadé de sa respiration. Elle semblait insister pour rester inconsciente.

Pan apparut soudain au sommet de la pente qu’il descendit au trot. Il prit l’habituelle position de Poséidon entre les deux brancards. L’homme lui installa le harnais. Le bouc se mit en marche.

C’était un effort pénible. L’homme l’aidait en poussant mais il n’apportait guère de soutien. L’animal gardait le rythme, il ne semblait pas souffrir de la charge. Une fois sur le plateau, l’homme proposa une pause, mais le bouc continua à avancer, alors l’homme en fit autant. La pente était moins raide jusqu’à la maison. Si Pan n’était pas affecté par sa tâche, l’homme n’arrivait pas à concevoir que ses jambes le porteraient jusqu’au sommet. Il voulait être déjà quelques minutes plus tard, il espérait que tout cela passerait vite et qu’il serait rapidement dans son lit. Mais il savait qu’il ne dormirait pas dans son lit. Il le laisserait à la femme inconsciente. Et à Poséidon. Est-ce qu’il allait mieux? Il s’inquiéta.

Pan semblait infatigable. La pluie commença à tomber, d’abord légèrement, puis précipitamment. On n’y voyait pas à trois mètres. Le sol devenait glissant. L’homme se trainait quelques mètres derrière le bouc qui continuait à avancer tête baissée. La terre peinait à absorber toute l’eau et était de plus en plus molle. Les sabots du bouc s’enfonçaient dans la terre. Malgré ça, il gardait le rythme. L’homme glissa plusieurs fois, trébucha, tomba.

Pan continuait inexorablement.

Le tonnerre gronda. L’homme sursauta et regarda autour de lui. Pendant un instant, il avait cru à un tir d’artillerie. Il imagina que l’île était la cible d’un siège insoutenable. D’abord l’attaque par la mer, maintenant par les airs. Les éclairs se faisaient insistants et de plus en plus proches. Il faisait froid soudain, la température avait chuté très vite.

Ils arrivèrent enfin à la maison. Les portes de l’étable étaient ouvertes. Le bouc y pénétra tandis que l’homme tombait encore une fois et hurlait de douleur. Les deux chèvres attendaient au fond de la pièce. L’homme finit par entrer dans l’étable en titubant.

Il commença par détacher Pan. Puis il enleva la couverture trempée de la femme et alla chercher une serviette. Il l’essuya autant que possible. Il retourna dans le salon et alluma un feu pour se réchauffer. Il tremblait. Il devait la déshabiller, ses vêtements étaient trempés, il devait la protéger du froid aussi. Il récupéra des vêtements dans son armoire, vérifia si le chien allait bien et retourna dans l’étable. Il ferma les portes pour empêcher le froid d’entrer plus encore. Il enleva les habits de la femme et essuya l’intégralité de son corps. Il secouait la tête pour ne pas perdre connaissance. La plaie s’était rouverte, le bandage était plein de sang. Il passa un pantalon et un sweat à la femme et la porta jusqu’à la chambre. Il la plaça sur la droite du lit, poussant Poséidon pour qu’il lui fasse de la place. Il récupéra la couverture du chien et couvrit les deux corps avec.

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Il était affamé et épuisé. Trempé et frigorifié. Il enleva ses vêtements près du feu, se réchauffant grâce aux flammes. Il s’essuya et enfila des vêtements secs. Il ouvrit le frigo et attrapa tout ce qu’il put. Fromage, beurre, sardines à l’huile, pain, carottes, radis. Il posa le tout sur la table et mangea à s’en repaître.

Il alla ensuite vérifier si Poséidon et la jeune femme allaient bien. Ils respiraient.

Il inspecta la plaie de son bras, nettoya un peu, refit deux nouveaux points de suture, le bandage et retourna dans l’étable.

Pan, Thalie et Clio étaient déjà installés dans le foin. Le bouc se leva et s’approcha de l’homme. Ce dernier s’accroupit et caressa la gorge du bouc. En deux ans, Pan ne s’était jamais laissé approcher, préférant sa solitude à la présence de l’homme.

– Merci Pan, lui dit-il. Je ne sais pas comment tu as fait tout ça… mais merci.

Le bouc recula et retourna à sa place.

Dehors, l’orage laissait exploser sa colère. Le vent se glissait dans les menuiseries, entre chaque fenêtre, poussant des cris de rage. L’homme ferma péniblement les volets de bois non sans se mouiller. Il tira le fauteuil du salon et s’installa près de la cheminée. Il laissa la porte entre le salon et l’étable ouverte comme pour se rassurer. Il s’endormit instantanément.

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