L’Exil – Chapitre 2 – 1er jet

Ceci est un premier jet. Certains passages disparaîtront, d’autres seront développés, d’autres encore rajoutés.

Le coq chanta, coquelina, coqueriqua. Au troisième cri, l’homme se convainquit de se lever.
Chaque réveil était pénible. La réalité le frappait en plein cœur et lui rappelait ce qu’il essayait tant d’oublier.

Poséidon, qui avait certainement dormi une partie de la nuit sur le fauteuil du salon, monta sur le lit et posa ses pattes avant sur le torse de son maître. Ce dernier reçut près de quarante kilos de puissance dans la poitrine mais ne marqua aucun signe de faiblesse. A vrai dire, c’était le même cirque tous les jours. Il s’attendait à cette visite et donc s’y préparait. Le chien finirait ensuite par essayer de le lécher au visage puis aboierait pour bien le réveiller. Enfin, il irait s’assoir à côté de sa gamelle pour bien faire comprendre qu’il ne fallait pas traîner, son estomac réclamait son dû.

L’homme se leva et prépara le repas de Poséidon. Il fila ensuite à l’étable où il ouvrit la double porte donnant vers l’extérieur. Pan, le bouc, sortit le premier avec nonchalance. L’homme le regarda s’éloigner puis s’occupa de Thalie et Clio qui l’attendaient en silence. Une fois traites, elles cavalèrent dehors brouter l’herbe rafraichie par la rosée.

Après un petit déjeuner copieux à base de fruits, de pain, de beurre, de lait et d’œufs, l’homme se lava et sortit à son tour.

Poséidon, qui avait emboîté le pas aux chèvres, fixait l’horizon vers le nord. Il semblait soucieux. Son maître le rejoignit au bord de la falaise. L’eau était calme, un véritable lac. Le vent était tombé durant la nuit.

Suite de la page 1

– Poséidon, je vais aller récupérer cette barque! La marée descend et sera basse d’ici deux heures. Si je pars maintenant, je ne verrai même pas l’eau monter. La barque a l’air en bon état, je prends une rame dans le bateau et je ramène tout ça par l’eau, t’en penses quoi?

Le chien se frotta à son maître en couinant. Il n’était pas rassuré.

– Ne t’en fais pas, ça ne risque rien, y’a pas de houle, pas de vent… Et puis, j’y suis déjà allé! Et je suis toujours revenu! Non? Et si j’ai le temps, je ramènerai des crabes! D’accord?

L’homme partit d’un pas enthousiaste vers la crique au sud. C’était le seul accès à l’eau qui ne nécessitait pas un peu d’escalade. De là, à marée basse, il pouvait contourner l’île par l’ouest. Une plage s’y créait et libérait de nombreux coquillages. L’hiver, de nombreux phoques aimaient s’installer sur les rochers, à l’abris des vagues et du vent, et profiter d’une nourriture abondante. L’homme s’y rendait régulièrement y chercher des palourdes et des bigorneaux.

Le passage le plus difficile était la pointe nord-ouest. Une paroi naturelle extrêmement glissante haute d’environ quatre mètres, séparait les deux fronts. Il fallait l’escalader.
L’homme râla, grommela, il détestait cet endroit.
Poséidon suivait son maître du regard du haut de l’île.
Juste après, c’était la zone frontière. L’homme s’arrêta et reprit son souffle. Face à lui, l’immensité océane, derrière lui, des falaises infranchissables. Au milieu, un no man’s land. Roches polies, d’autres frappées, fracassés. L’érosion ne réservait pas le même sort à toutes les roches. Caressée tantôt par la mer, cognée par les vagues, fouettée par les embruns, la zone ressemblait à un champ de bataille torturé par d’incessantes attaques.

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Il avait récupéré une pagaie télescopique dans son bateau, une paire de chaussures pour marcher sans peine sur les rochers et un sac à dos dans lequel il avait introduit une corde et un couteau, sait-on jamais. Il avait ensuite glissé la pagaie dans une sangle du sac.

Ce jour-là, tout était calme. Il y régnait pourtant une atmosphère particulière, celle d’un cessez-le-feu fragile pouvant être rompu à tout moment.

L’homme arriva à la barque sans mal. Il ne s’était pas trompé, elle était en excellent état.
Il posa la pagaie à l’intérieur et s’étonna de l’état global de l’embarcation. Elle paraissait neuve.
L’eau n’était qu’à une dizaine de mètres. La barque ne pouvait être tirée sous peine de l’abîmer, mais l’homme avait déjà prévu de la faire descendre par un effet de balance. Il lèverait la barque par l’arrière et la tournerait de quelques degrés puis irait à l’avant, la lèverait de nouveau et tournerait encore jusqu’à arriver à l’eau, ça réduirait les frottements, c’était plus prudent.

Il entendit son chien aboyer du haut de la falaise. Il leva les yeux et vit Poséidon disparaître. Soudain, une violente bourrasque de vent plaqua l’homme sur la barque. La rafale percuta la paroi rocheuse en un immense coup de canon. Le cessez-le-feu venait de s’interrompre. L’homme le comprit hélas trop tard. Une vague submersible s’éleva au-dessus de lui et s’écrasa de tout son poids sur le chétif humain. Il s’accrocha à la barque qui vola sous le coup. L’homme lâcha prise. Il attendait maintenant l’impact sur le sol. Il protégea sa tête avec ses bras puis sentit une douleur vive dans le bras avant de percuter le fond. Il hurla et avala de l’eau. La vague se retira comme pour prendre un nouvel élan, traînant le corps meurtri sur quelques mètres. La roche avait pénétré le bras. L’homme se redressa à l’aide de son bras valide.
Essoufflé, il toussa l’eau aspirée. Il saignait, il devait partir, vite.

Pas le temps.

Une seconde vague commençait à se dresser. Il sauta de rochers en rochers pour se cacher derrière l’un d’entre eux. Mais la vague le faucha net. Il tomba en arrière. Son sac à dos amortit le choc. Il sentit alors comme des mains le saisir et le tirer vers le large. L’eau le submergeait, il cherchait à respirer. Il avait perdu le sens de l’orientation, ne savait plus où était la surface. Il ne sentait autour de lui que courants glacés qui le saisissaient et le frappaient sur tout le corps. Son pied percuta un rocher. Il prit appel dessus pour rejoindre la surface et se défaire des flots. Il fouilla du regard autour de lui. La mer était déchaînée, bombardant la zone frontalière pour la punir d’avoir accueilli un être humain.
Son regard se perdit sur le sommet des falaises, il cherchait Poséidon. Il se savait perdu et se demandait si le chien s’en sortirait tout seul. Sur la pointe nord-est, il aperçut Pan. Ce dernier regardait la scène avec un calme déconcertant puis tourna le dos à la mer et se retira. Une ombre apparut soudain et une masse d’eau lourde et compacte s’abattit sur l’homme. La puissance le projeta sur le fond. Son dos se cogna sur un bloc de pierre, le sac n’encaissa pas suffisamment. L’homme était sonné, happé par le courant qui le tirait vers le large. Il n’y avait pas d’échappatoire. Océan voulait sa peau, il avait décidé de l’engloutir, de le punir pour son orgueil.
Il avait besoin de respirer.

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Il essayait de nager vers la surface mais son bras gauche ne répondait plus et le droit n’avait plus guère de force. Il essaya mentalement d’envoyer ses dernières énergies dans ses jambes. C’était peine perdue. Tout commençait à s’assombrir. Il savait qu’il allait finir par respirer, que l’eau entrerait dans ses poumons, qu’il sentirait la mort l’étouffer.
Il voulait maintenant que ça aille vite, ne plus sentir de douleurs, ne plus souffrir, ne plus avoir froid. Il était résigné à mourir.
Après tout, il ne s’était plus senti vivant depuis si longtemps.

Maintenant que la vie le quittait, il prenait conscience de son existence, de son amour pour la vie, de ce qu’il laissait derrière lui. Qui préviendrait ses parents? Que deviendraient les animaux, seuls sur l’île?

Le film passait devant ses yeux et ce visage éternel qu’il n’avait jamais oublié, qui l’avait poussé à tout abandonner, à vivre autre chose. Il la retrouverait au royaume d’Hadès ou dans n’importe quel sanctuaire où il serait enfin en paix.

C’était son heure, il avait abdiqué.

Puis une force l’empoigna, l’attrapa par le sac et le tira vers la surface. Le monde autour de lui était furieux, il le sentait. Les éléments s’étaient soulevés, avaient libéré une rage insoutenable. Les nuages noirs déversaient leur haine dans chaque goutte de pluie, la grêle se mêlait au flot continu. Le vent tourbillonnait, claquait, giflait. La mer s’enflammait, remuait, crachait, tambourinait.

Et au milieu de cet affrontement déséquilibré, une zone sécurisée s’était dessinée autour de l’homme. Poséidon le tirait vers le large. Le chien tenait fermement son compagnon entre ses mâchoires. Au bout de quelques instants, Poséidon lâcha son ami qui s’agrippa à la barque. Le chien l’encouragea à grimper dedans. L’homme regroupa ses dernières forces et monta dans le bateau de sauvetage. Il s’écroula à l’intérieur puis se redressa pour aider Poséidon à monter à son tour. Deux vagues apparurent soudainement, l’une poussa l’embarcation vers l’est, l’autre le chien vers l’ouest. Puis une houle se leva, une vague de forma et tel un rouleau compresseur, écrasa le chien qui disparut sous l’eau pendant quelques instants. Un courant conduisait l’homme hors de la zone de guerre. Il vit son chien réapparaître et hurla son nom, tendant impuissamment son bras valide dans la direction de son camarade, puis ramant à contre-courant, dans un effort désespéré et inutile.

Une vingtaine de mètres les séparait désormais. Le Malamute luttait de toutes ses forces pour se maintenir à la surface. Il était poussé inexorablement vers les pieds de la falaise, vers les roches les plus meurtrières, aiguisés depuis des millions d’années par des embruns méticuleux.

L’homme était impuissant. Paralysé par la peur. Sa barque était désormais à la pointe nord-est de l’île, bientôt, il serait hors de danger, bientôt, il ne verrait plus son sauveur qui continuait à lutter contre les attaques d’Océan. Une vague meurtrière s’élevait petit à petit. Poséidon se savait battu. Il arrêta de se débattre et regarda son maître disparaître au loin. Il était sain et sauf, il en était heureux.

La vague s’abattit dans un grondement terrifiant, faisant trembler l’île et le monde avec elle.
L’homme se laissa tomber dans la barque et ne put contenir ses larmes.
Il n’entendait désormais plus aucun bruit. Le soleil fit de nouveau son apparition, lui qui s’était lâchement caché. L’homme tomba de fatigue et perdit connaissance.

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