L’Exil – Chapitre 1 – 1er jet

Ceci est un premier jet. Certains passages disparaîtront, d’autres seront développés, d’autres encore rajoutés.

La couleur de l’eau s’assombrissait. Cela annonçait la fin de l’été. Un homme descendait vers la plage tandis qu’un chien fouillait les rochers à la recherche de quelques crabes. Ce dernier leva le museau afin de vérifier la position de son maître. Il jaugea la distance, renifla une dernière pierre, puis rejoignit son compagnon en aboyant.

– Oui oui! Je t’attends! Et puis où veux-tu que j’aille? On vit sur une île!

Le chien le dépassa, s’assit devant lui, tira la langue tout en balayant le sol avec sa queue. L’homme s’arrêta à côté de lui et posa sa main sur la tête du canidé. Il reçut quelques léchouilles en retour qu’il essuya sur ses fesses.

– Je ne me lasserai jamais de cette vue!

Le chien se retourna et contempla l’horizon à son tour.

L’immensité bleue de la mer s’éternisait devant leurs yeux. En contrebas, à quelques mètres, un chemin de pierres glissait jusqu’à une petite plage de sable fin. C’était une crique étriquée coincée entre deux falaises où un ponton de bois avait été aménagé. On pouvait y accoster sans danger. Un voilier démâté séjournait le long de l’embarcadère.

Suite de la page 1

L’eau de la baie luisait d’un bleu azur et s’imposait comme un véritable havre de paix. Tandis que l’île était battue par les vagues à son nord, son sud était moins chaotique, plus paisible. Une mer fatiguée s’y reposait avant de reprendre le large.

La baie s’étendait sur une quarantaine de mètres. Une pointe de terres et de roches la protégeait à l’ouest de courants vicieux. A l’est, la plage s’étalait jusqu’à une falaise qui s’élevait péniblement puis pénétrait dans l’eau de toute sa hauteur. Après des millions d’années de négociations, elle avait autorisé Océan à grignoter ses flans et ainsi créer une arche permettant de renouveler l’eau de la baie.

Tout un écosystème s’y était alors développé, livrant à l’homme et à son chien quantités de nourritures qui leurs permettaient de manger tout au long de l’année.

L’homme regardait le sommet de la falaise qui pointait à une trentaine de mètres. Ses murs gris révélaient une immense toiture verte où deux chèvres paissaient en toute quiétude.

Il entama la descente vers la plage, suivi de près par son chien. Une brise en provenance du sud embrassait le visage de l’homme qui sentit un frisson parcourir sa colonne vertébrale. Il sourit tout en continuant son chemin. Les pierres avaient été taillées par les habitants précédents et permettaient de descendre en toute sécurité. Parfois, quelques marches avaient été sculptées dans la roche, parfois quelques pierres avaient été écimées.

Page 2

Arrivé en bas, il ôta ses chaussures et glissa un premier pied dans le sable comme pour vérifier la température. Il posa le second et entama la traversée de la plage jusqu’à l’eau. Il n’y avait qu’une dizaine de mètres à parcourir mais l’attente lui paraissait toujours interminable. Il enleva son t-shirt qu’il laissa tomber sur le sol puis entra dans l’eau jusqu’aux genoux. Elle était de plus en plus fraîche, mais il lui en fallait davantage pour l’empêcher de se baigner.

Il fit signe au chien de s’approcher mais ce dernier refusa de se mouiller les pattes. L’homme rigola, se retourna et dit à son compagnon:

– Je te le dis tous les jours! Tu ne trouveras pas de crabes sous les rochers là-haut! Par contre, de part et d’autre de la plage, tu devrais pouvoir trouver ton bonheur!

Le chien regarda en direction des bras de son maître, hésita un instant puis fila vers l’est.

L’homme plongea et nagea sous l’eau pendant quelques secondes.

Le chien s’arrêta, et attendit de voir son maître réapparaître. Il s’impatienta, couina, puis aboya lorsque l’homme reprit son souffle. Le chien repartit rassuré.

L’homme se trouvait au milieu de la baie, poussant sur ses jambes afin de garder la tête au-dessus de l’eau. Il aperçut le chien courir vers les rochers, les chèvres n’étaient pas visibles depuis sa position.

Il nagea en direction de l’est, contre le courant. Heureusement, la mer était presque aussi calme qu’un lac. Au bout de quelques minutes, il arriva aux pieds de la falaise. Le chien, resté sur la plage, fouillait chaque roche méticuleusement. Il aboya lorsqu’il aperçut son maître.

– Je sais, je sais! Il y a des oursins et j’ai pas de chaussures! J’ai pas l’intention de grimper! Je file juste vérifier les casiers sous l’arche! Y’a quasiment pas de courant, ça risque rien!

Il longea la falaise jusqu’à atteindre l’immense ouverture creusée dans la roche calcaire par Océan. Il retint sa respiration, plongea, et se dirigea vers le fond. Il descendit pendant dix mètres avant d’atteindre le plancher sablonneux et rocailleux. Juste en-dessous de lui, un casier à homards n’accueillait encore une fois aucun crustacé.

L’homme, déçu, remonta reprendre son souffle.

– C’est pas pour aujourd’hui, dit-il…

Il inspira et expira plusieurs fois puis coula à nouveau. Il détacha le casier et le remonta à la surface. Là, il le tira jusqu’à la plage et le posa sur le sable. Le chien le rejoignit langue pendante, renifla le casier, regretta de le trouver vide et se frotta à son maître.

– Je sais, tu m’avais prévenu, c’était pas un bon endroit… J’ai tout essayé presque! Il va falloir les attraper à la main à ce rythme…

Page 3

Ils retournèrent jusqu’au ponton de bois. L’homme laissa le casier vide et trempé sur la jetée, repoussant à plus tard le choix du lieu de son installation. Il fila jusqu’au bateau et monta dessus. Le chien retourna chasser les crabes, aboyant pour les effrayer. Certains habitués ne pressèrent pas le pas, se contentant de montrer leurs grosses pinces. Le chien les évita soigneusement, se rappelant quelques douloureux souvenirs.

L’homme pénétra dans la cabine du bateau, ramassa une serviette, brancha le courant et alluma l’ordinateur. Il activa la connexion satellite puis lança son navigateur web. Il vérifia ses mails, un message de sa mère, quelques pubs. Il alla ensuite vérifier la météo. Ils annonçaient du vent dans l’après-midi. Il se dit qu’il était temps de vérifier la solidité de ses serres en prévision de l’automne.

Il répondit à sa mère, la rassura sur l’état de sa santé et de son moral, lui raconta ses difficultés à trouver du homard, mais les crabes étaient bons et les fruits et légumes en abondance. Bien sûr elle lui manquait, mais il se sentait bien sur son île et c’est tout ce qui comptait.

Il vérifia ensuite les cordages du bateau, il vérifiait presque tous les jours.

Il passa sur le ponton puis rejoignit la plage. Il se rhabilla, le sel lui chatouillait le dos. Il détestait cette sensation. Il remonta le chemin et se rappela à mi-parcours qu’il avait laissé le casier à homard derrière lui. Il s’arrêta, hésita, puis se mit d’accord avec lui-même que ça pouvait attendre le lendemain, après tout, il n’était plus à un jour près.

Le chien était déjà en haut lorsqu’il atteignit le plateau. Les chèvres s’étaient déplacées jusqu’à lui mais ne lui prêtaient aucune attention. Il se situait dans la partie basse du plateau de l’île, la partie la plus plane. A l’est, un chemin de terre montait sinueusement vers le haut du plateau. Des serres étaient bâties où fruits et légumes poussaient en toute sérénité.

En continuant vers l’est, toujours en montant, une petite maison en granit servait d’habitation. Plusieurs éoliennes de tailles moyennes alimentaient en électricité l’espace de vie. Au sud de la maison, un puits avait été creusé, apportant l’eau courante au logement. Au nord, une falaise d’environ quatre-vingts mètres de hauteur chutait de manière abrupte vers la mer. Une barrière de bois avait commencé à être construite, sorte de sécurité superficielle, parfois effondrée, souvent pourrie à cause de l’humidité.

Il commença par vérifier les attaches de la grande serre. Les installations se faisaient un peu vieilles mais résistaient malgré tout aux intempéries. C’étaient des serres de verres et d’acier qui dataient du siècle dernier, ou peut-être de celui d’avant. Elles étaient plantées profondément dans la terre à l’aide de pieds de béton. L’homme était angoissé à l’idée qu’elles s’envolent bien qu’il était plus vraisemblable que des vitres se brisent sous le coup de puissantes rafales. Cela n’était encore jamais arrivé, alors qu’une réserve de vitres attendait toujours d’être ouverte dans une vieille caisse en bois.

Page 4

Des trois serres, aucune ne présentait de défaut. Euros pourrait vider ses poumons qu’elles resteraient bien ancrées dans le sol et continueraient à protéger leurs plantations.

L’homme entra dans la grande serre. Il y faisait déjà un peu chaud. Il vérifia l’eau dans les arrosoirs et se rappela qu’il s’était dit qu’il devait les remplir. Il sortit avec deux arrosoirs en zinc, s’arrêta devant la porte et regarda autour de lui. Il chercha le chien du regard puis consentit à l’appeler.

– Poséidon! Appela-t-il. Poséidon!

Le chien apparut sur sa droite, majestueux, puissant. C’était un Malamute d’Alaska. Le corps musclé, le cou large, il impressionnait par sa prestance. Son air naturellement digne, sa robe blanche et noire, grise par endroit, le confondait avec un Husky. Il était lui-aussi un chien de traineau. Mais il était plus robuste, plus endurant. Sa queue touffue, portée en panache, lui conférait un air joyeux. Poséidon était un compagnon agréable, gentil, attentionné, le parfait ami.

– On va aller chercher de l’eau mon vieux. Rejoins-moi au traineau, j’apporte les arrosoirs.

Le chien fila en aboyant tandis que son maître rassemblait les arrosoirs. Il passa derrière les serres et se dirigea vers une cabane en bois peint. La peinture n’avait guère supportée les continuelles rafales de vent et s’écaillait de partout. La couleur du bois était désormais majoritaire, la peinture bleu pastel perdait une guerre qu’elle n’avait pourtant jamais désiré.

L’homme arriva à hauteur du cabanon et ouvrit la large porte qui hurla de douleur lors du frottement des gonds rouillés jamais huilés.

C’était une cabane à outils dont la surface au sol avoisinait les six mètres carrés. Des étagères et des établis tapissaient les murs. Sur le sol, un traineau, ou ce qui était appelé comme, semblait attendre d’être utilisé.

C’était à vrai dire un assemblage de planches de bois formant une caisse d’environ deux mètres carrés pour dix centimètres de hauteur à laquelle avait été fixées quatre roues vulgairement sculptées dans du bois. Les anciens habitants de l’île avaient bricolé ça pour transporter divers matériaux. L’homme avait rajouté deux brancards et avait bidouillé un harnais pour Poséidon.

L’homme tira la charrette hors de l’abris. Le chien vint immédiatement se glisser entre les brancards et attendit que son maître lui installa son harnais de fortune fait de cordes et de vieux vêtements. Malgré tout, l’installation était solide et confortable.

Page 5

L’homme posa six arrosoirs dans le traineau et fit signe au chien d’avancer.

Poséidon connaissait la route par cœur. Ce n’était pas très loin jusqu’au puits, mais ça montait légèrement ce qui demandait d’être prudent.

Soucieux de rendre les choses plus faciles pour tout le monde, l’homme avait creusé deux rigoles parallèles pour y glisser les roues. Pas de cailloux, tout avait soigneusement été nettoyé. Hélas, les jours de forte humidité, tirer le traineau s’avérait une véritable corvée.

Ce jour-là, les conditions étaient parfaites. L’homme poussait le traineau tandis que le chien tirait. Vides, les arrosoirs étaient plus simples à transporter malgré la pente ascendante. C’était le retour qui était plus compliqué.

L’homme l’appréhendait à chaque fois.

Le puits était alimenté en électricité par les éoliennes. Remplir les arrosoirs se faisait plutôt rapidement, il regrettait de ne pas avoir un long tuyau qui simplifierait grandement les choses.

Une fois tous remplis, il fallait donc les ramener. Le chien avait rapidement compris son rôle et veillait à ne pas tirer le traîneau dans la pente mais au contraire à le ralentir, bien aidé par son maître derrière qui retenait le tout. Les jours de pluie, cette opération était impossible. L’homme avait néanmoins mis en place un système de récupération des eaux en installant des gouttières sur les serres et le toit de son habitation. L’eau glissait alors dans des tonneaux, il n’y avait plus qu’à se servir.

Il y eut suffisamment d’eau pour les trois serres, mais un voyage de plus fut nécessaire pour arroser le reste du potager. L’été avait été plutôt sec, l’homme attendait les premières pluies avec impatience, soucieux de manquer d’eau dans la nappe phréatique. Le jardin potager était entouré de clôtures en bois pour protéger les légumes de l’appétit des chèvres. Il ne manquait pas de bois sur l’île, souvent servie par la marée qui charriait des morceaux issus de fleuves lointains sur la rive nord. A marée basse, il était aisé de récupérer les offrandes du dieu Titan Ocean. Bien sûr, il fallait aussi que la mer fusse calme. Il s’était fait des réserves durant l’été, peut-être de quoi entourer la moitié de l’île. Il savait qu’à l’automne et en hiver, la côte nord de l’île était trop dangereuse. Il s’en éloignait autant que possible.

Il voulait surtout utiliser ce bois pour agrandir l’enclos des poules et du coq. Il ne supportait plus de les voir dans leur vieille cage toute rouillée. Ils seraient mieux à gambader dans l’herbe grasse, la place ne manquait pas.

Page 6

Il s’était déjà occupé des poules, avait trait les chèvres, arrosé ses fruits et légumes, ses salades, ses racines, carottes, radis… C’était une très belle journée, de celles qui poussent à l’oisiveté. Mais l’homme avait tant à faire.

Alors sans plus attendre, il se mit de nouveau au travail. Il transporta de nombreux bouts de bois préalablement triés près du poulailler. Avec une pelle il creusa des trous où il planta les morceaux de bois les plus droits et larges possible. Il fit le tour de la basse-cour et fut satisfait et de la surface, et de son labeur. Il prépara un peu de béton et en rempli les trous afin de solidifier les poteaux posés.

Fatigué, il s’octroya une pause pendant laquelle il mangea une salade de tomates accompagnée de concombres, oignons, poivrons, d’olives et de fromage de chèvre de son cru caillé en saumure. Il assaisonna d’huile d’olives et de quelques herbes aromatiques.

A la fin de la journée, tout était prêt pour le lendemain. Il récupérerait le grillage du poulailler qui n’était autre qu’une cage cubique de trois mètres de hauteur, véritable volière pour oiseaux qui ne volent pas. Il en avait déduis qu’il y a longtemps, cette cage devait servir à élever des pigeons voyageurs. Il avait calculé qu’il aurait suffisamment de grillage s’il se contentait d’une clôture d’un mètre de haut. Les poules pourraient gambader et se rouler dans l’herbe bien qu’il n’était pas certain d’en avoir déjà vu faire de telles choses.

Le vent s’était levé désormais et la mer commençait à montrer des signes de nervosité. Bientôt, elle passerait de nombreuses heures à frapper la rive nord, réveillant ainsi d’ancestrales luttes.

Ocean n’avait jamais digéré que ce morceau de terre dérive librement sur son territoire. La trêve estivale terminée, il recommençait à grignoter les falaises inlassablement, certain qu’un jour il prendrait le dessus sur l’île, comme sur beaucoup d’autres avant elle.

L’île tenait bon pourtant. Elle laissait l’eau la recouvrir sur son flanc nord jusqu’à cogner ses falaises . Il y avait un territoire partagé, une longue étendue de roches polies, creusées, fracassées où crabes, mollusques, coquillages, vivaient au gré des marées, attendant fébrilement la prochaine colère océane.

Même l’homme ne s’y aventurait guère, effrayé par ces vagues vicieuses dont Ocean qui s’élevaient péniblement au large pendant des kilomètres, et qui frappaient la côte subrepticement comme un rappel à l’ordre constant.

Page 7

Néanmoins, aux beaux jours, quand la marée était au plus bas, il s’y risquait prudemment. Car Ocean avait certes un comportement lunatique et violent, il avait aussi ses bons jours et se faisait pardonner ses colères en envoyant nombres de présents à l’hôte de l’île. Parfois des filets de pêche dont la corde s’avérait fort utile, parfois des bouteilles qu’il utilisait comme gouttières.

La veille, c’était une barque en bois qui s’était échouée. L’homme savait qu’elle ne resterait pas là éternellement. Il ne voulait pas froisser le dieu Titan en refusant le cadeau, mais il savait aussi qu’un Dieu pouvait être capricieux, que cela pouvait être un piège. Il aurait dû y aller aujourd’hui, la journée s’y prêtait, mais il avait été pris de court et avait voulu d’abord régler les choses urgentes.

Et puis le vent s’était levé et il s’était imposé une règle: ne jamais aller sur la rive nord un jour de vent.

Il espérait y aller le lendemain.

Le soleil se faisait bas désormais. Les chèvres attendaient devant la porte de leur logis. Elles avaient pris l’habitude de rentrer avec le coucher du soleil. L’étable était adossée à la maison.

A vrai dire, c’était à l’origine une partie de la maison. C’était une bâtisse en pierre de granit construite par les précédents habitants de l’île. La plupart des pierres avaient été récupérées sur le vieux phare situé à la pointe nord-est qui prévenait des nombreux îlots égorgeurs de bateaux.

Depuis longtemps maintenant, cette voie de navigation n’était plus empruntée par personne. Le phare fut alors démantelé, il ne restait que ses fondations rocheuses qui témoignaient d’un autre temps.

Ce fut un travail de titan pour récupérer ces briques, alors que d’autres furent importées du continent pour compléter les manques. Un chemin menait encore au phare, ruine d’un obscure passé lointain où les hommes traversaient encore les mers sur des vaisseaux de bois.

C’était une maison assez simple. On entrait par la cuisine, une grande pièce habillée d’une grande table en bois de pin. Une cheminée séparait la cuisine d’un salon qui faisait office de bibliothèque. Un fauteuil en cuir marron avait été disposé dans le coin sud-ouest de la pièce à côté de la fenêtre. Une lampe de chevet posée sur un petit meublé en bois flotté servait de lumière d’appoint. Quelques étagères arpentaient les murs, soutenant de fragiles livres oubliés, peut-être sciemment, par les anciens propriétaires de la demeure. Des livres de poésie, du théâtre ancien, un traité d’astronomie. A l’opposé, une porte ouvrait sur une chambre sertie d’un grand lit, d’une commode et d’une armoire. Depuis la cuisine, dans la continuité de la chambre, une porte donnait sur la salle de bain où un lavabo et une douche permettaient de se laver. Enfin, depuis le salon, une ouverture creusée dans le mur est conduisait à l’étable.

C’était une immense pièce en terre battue, des herbes mortes jonchaient le sol, un tas de foin avait été entassé dans le coin nord-est. Un abreuvoir sculpté dans la pierre gisait contre le mur entre deux fenêtres. Du matériel était accroché à des pointes, râteau, balai, seaux.

Page 8

L’homme ouvrit la double porte en bois donnant dans l’étable et laissa entrer les chèvres qui se ruèrent sur l’abreuvoir. Il regarda au loin puis siffla. De la forêt de pinède qui occupait une partie de l’est de l’île, un vieux bouc apparut. Il était majestueux, sûr de sa force. Il avança lentement jusqu’à l’homme comme pour imposer son rythme. Il entra dans l’étable sans porter le moindre regard ni à l’homme ni au chien. Les deux chèvres, Thalie et Clio, lui laissèrent l’accès à l’abreuvoir.

L’homme referma les portes.

Les ténèbres s’installaient petit à petit. Un monde d’obscurités et de mystères où les ombres se terrent pour mieux vous épier commençait à prendre vie. Pendant un instant, l’homme regarda le soleil disparaître derrière la ligne d’horizon, au large. Un frisson lui parcourut la colonne vertébrale. Il secoua la tête pour sortir de sa rêverie.

Il contourna la maison jusqu’à la porte de la cuisine, l’ouvrit et laissa entrer le chien. Ce dernier fonça sur sa gamelle d’eau et but à langue déployée. L’homme entra à son tour, ferma la porte et alluma la lumière. Il entreprit ensuite de fermer les volets de toutes les fenêtres: cuisine, salle de bain, chambre, salon, étable.

Il ouvrit le frigo et en sortit un plat de maquereaux. Il prit un couteau dans un tiroir et s’assit sur le banc adjacent à la table.

– Ils datent d’hier, fit-il. C’est assez frais pour toi?

Le chien, couché sur le sol, ne répondit pas. Son maître prépara les poissons, coupa les têtes et enleva le maximum d’arrêtes.

Il fit ensuite chauffer de l’eau à la bouilloire qu’il versa dans une casserole. Il trempa le poisson dans l’eau bouillante quelques instants puis récupéra les morceaux.

Dans le frigo, il récupéra un plat de riz et de légumes cuits, dans lequel il rajouta le poisson. Il mélangea le tout et le servit à Poséidon, tout heureux d’être enfin nourri.

L’homme passa à la salle de bain et se déshabilla. Il regarda son visage dans le miroir au-dessus du lavabo. Il ne s’était pas rasé depuis des mois.

Ses yeux bleus ressortaient au milieu de ses poils et de ses cheveux noirs. Sa peau était marquée par le soleil et asséchée par le sel. Il soupira et passa à la douche.

Lorsqu’il sortit de la salle de bain, Poséidon était déjà installé dans le fauteuil du salon.

– C’est ma place mon gars! Faudra me la rendre!

Poséidon leva les yeux vers son maître puis les referma. L’homme sourit et se dirigea vers le frigo.

– Il doit me rester de la ratatouille, fil-il. Je peux y glisser deux œufs et ça sera parfait! Et en entrée… des radis avec un peu de beurre et du pain… D’ailleurs, il va falloir que je refasse du beurre. Tu m’y feras penser Poséidon?

Page 9

Il referma le frigo et fit réchauffer la ratatouille sur la cuisinière électrique. Il s’assit sur le banc de la table, coupa une tranche de son pain qu’il tartina avec son beurre de chèvre. Il sala sa tranche et y déposa plusieurs radis. Il croqua goulument dedans.

Un instant plus tard, il cassa deux œufs dans la casserole et mélangea le tout. Il se mit à table et appela le chien.

– Hé mon vieux, c’est à ton tour de faire la causette!

Le chien le regarda et descendit du fauteuil. Il s’assit à côté de l’homme sur le sol carrelé. Il aboya.

– Comment ça tu n’as pas trouvé de sujet de discussion? C’est ton tour! Une fois par semaine tu dois trouver un thème! Moi six fois! Est-ce que je t’ait fait défaut une seule fois? Non! Jamais! En plus, t’as eu toute la journée pour y penser! Alors?

Il y eut un silence. Le chien regardait l’homme dans les yeux, puis, un peu gêné, finit par baisser le regard.

– Bah, c’est pas grave… Je vais t’en trouver un de sujet, t’en fais pas. Tu sais que c’est important de communiquer entre nous. C’est pas avec les chèvres qu’on peut discuter, tu le sais, encore moins avec ce vieux bouc de Pan! J’aime pas dire du mal des autres, mais niveau conversation, c’est pas trop ça. Et puis il te regarde de haut… Il se prend pour qui avec ses cornes tordues? Bon, après, il est pas du genre chiant, il est jamais dans nos pattes, et puis il bêle jamais, c’est plutôt un bon point!

Mais bon, parlons d’autre chose… J’ai fait le point sur nos réserves, et niveau riz et farine, nous sommes larges. Y’en a facilement pour un an. Il faudra sans doute quitter l’île en mai ou juin pour se ravitailler. Ça ne m’enchante guère, mais c’est comme ça. Sinon, mes parents aimeraient me voir. Ça serait l’occasion pour les faire venir. Je ne sais pas où je les ferai dormir, ici, et moi dans le bateau? Ou dans leur bateau? Qu’est-ce que j’en sais? Je pourrais leur dire de me ramener des choses, du sel par exemple, de l’huile d’olive aussi. Y’a pas moyen pour que je produise mon propre sel, quant aux olives, j’en fais pas assez…

Oui, je sais… J’ai toujours dit que je ne voulais que personne ne vienne, mais ce sont mes parents, ils ont envie de me voir, ils s’inquiètent, et puis ça ne leur ferait pas de mal de quitter le continent, tu sais que la vie là-bas est pas toujours facile…

Bien sûr, ils me manquent, mais tu sais bien que ce n’est pas le plus important…

Le plus important? C’est dur à dire… Se sentir équilibré sans doute… Je sais pas…

Je savais que tu me le demanderais. Je ne sais pas si je suis équilibré. Vivre ici m’apporte un certain équilibre, un véritable bien-être. Mais ici n’est pas la réalité. La réalité c’est la société, et là, je ne suis pas sûr d’être prêt pour y retourner. Et puis je ferais quoi là-bas? J’avais de bonnes raisons de partir, tu le sais.

Nous sommes bien ici, non? Nous ne manquons de rien! Bon, d’accord, voir des films me manque. Mais nous aurions l’air de quoi avec un téléviseur ici? On doit limiter notre consommation d’électricité tu le sais. Les jeux vidéo me manquent aussi. J’aurais dû prendre une console portable, j’ai été con! Je dirai à mes parents de m’apporter tout ça. T’en penses quoi?

Oui, des livres aussi…

En parlant de ça, je me prends une pomme et on se fait notre sessions lecture? Je suis sûr que tu veux savoir ce qui va arriver à Ulysse!

L’homme mangea sa pomme, fit la vaisselle puis s’installa dans son lit. A l’exception de la chambre, toute la maison était plongée dans le noir. Dehors, le vent frappait les volets. Ils en avaient vu d’autres. Poséidon s’allongea contre son maître.

– Alors… Où en étions-nous? Ah oui! Il arrive sur l’île des cyclopes!

Alors l’homme continua sa lecture. Poséidon était très attentif, soucieux du sort d’Ulysse et de ses compagnons.

Page 10

Cela faisait deux ans qu’ils vivaient là. Poséidon n’était encore qu’un chiot à leur arrivée. Très vite il aima cet homme. Il jouait avec lui, lui faisait des câlins, le protégeait, lui préparait à manger. Tous les soirs ils parlaient, de tout de rien. Il lui avait parlé de football, d’exploits sportifs, de livres, de films, de musiciens. Tous les soirs il lui faisait la lecture. Il avait quelques souvenirs d’avant l’île, mais si peu. Beaucoup de larmes, une longue traversée en mer. Au début, il lui parlait beaucoup de sa maman, mais il n’en avait aucun souvenir sinon une odeur. Dans le tiroir de la table de chevet à côté du lit, il voyait son maître en sortir des photos. Jamais il ne pouvait voir les personnes sur les images, mais dès que l’homme y posait les yeux, le chien sentait une profonde tristesse envahir son compagnon. Puis venait la colère.

Mais ce soir, il était de bonne humeur, lisant en tenant le livre de la main gauche, et caressant le chien de la droite.

Au bout d’un moment, le livre tombait des mains de l’homme. Ce dernier plaçait alors le marque-page, fermait le livre, le posait sur la table de nuit et éteignait la lumière.

Là, il se glissait profondément dans son lit, sous la couette, bien au chaud, et il murmurait à Poséidon un bonne nuit.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *