Les listes de Marion – Nouvelle

Temps de lecture: 20 à 25 min environ

Marion était assise à la table de sa cuisine. C’était une table en bois, du pin sans doute, elle ne se rappelait plus. Elle fouilla dans son smartphone, elle devait avoir une liste pour ça, elle avait une liste pour tout. Elle fit une recherche dans ses notes et chercha « tables« .

Elle ne s’était pas trompée. Elle avait bien fait une liste de tables qu’elle avait repérées avec les prix et les matières. Il y avait neuf tables de différents magasins et elle avait fini par choisir la moins chère et ronde parce qu’à ce moment-là elle était amoureuse d’un Arthur et qu’elle trouvait ça drôle. Cela ne le fit pas rire et il la quitta quelques semaines plus tard sans même se donner la peine de lui mentir en disant que ça venait de lui.

– Je préfère qu’on arrête là, avait-il dit.
– Mais… pourquoi? Avait-elle rétorqué.
– Bah, ça me saoule d’être avec toi… Salut!

C’est comme ça qu’elle s’en rappelait, et à peu de choses près, c’était la vérité.

Depuis, elle ne pouvait regarder la table sans penser à cet ex, et aussi à Mathieu avec qui elle l’avait fait dessus.

Elle vérifia la liste des activités réalisées sur la table et entre deux parties de cartes figurait bien

Sexe sur la table

  • Arthur. Nappe en tissu glisse un peu trop. Sauvage. Table solide.
  • Mathieu. Bois froid, pas très agréable au début.

Elle alla sur la liste des hommes avec qui elle avait couché en 2016, Mathieu n’y figurait pas, il n’y figurait qu’une personne, Samuel, et elle en gardait un souvenir pénible. Samuel ne jurait que par la sodomie et il y était allé sans prévenir et c’était sa première fois à cet endroit et ça ne fut pas agréable et elle éjecta le gars et le vira de chez elle au milieu de la nuit, à l’heure où les métros ne roulent plus.

Mathieu, c’était en 2015. Elle avait mis

Sexe 2015

  • Mathieu: 3 étoiles, pas d’orgasme mais quand même sympa. Pratique le cunnilingus. A recontacter.

Elle ne l’avait pas fait.
Lui non plus.

Elle entendit des pas dans le couloir. Une silhouette apparut dans l’embrasure de la porte.
Il se levait enfin.
Elle avait hésité à le réveiller, il semblait si bien dormir.

– Salut! Lui dit-il tout souriant.

Elle savait qu’elle allait détester ce moment.
Elle avait fait une liste des moments qu’elle avait le plus détestés. Elle essaya de se rappeler mentalement quelques-uns de ces éléments en faisant appel à sa mémoire photographique. En vrac (parce que sa mémoire photographique était nulle), ça donnait:

Pires moments de ma vie

  • La Menace Fantôme,
  • L’Attaque des Clones,
  • La Revanche des Sith,
  • Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal,
  • Le Réveil de la Force…

… puis elle se dit que sa mémoire photographique avait dû se perdre dans la liste de ses plus grosses attentes et déceptions cinématographiques, qui était non loin, théoriquement parlant, des autres moments désagréables de sa vie.

Ce fut par ailleurs très certainement l’enterrement de sa tante Henriette qui fut le pire moment de sa vie. Ce n’était pas autant sa mort qui après trois années à se battre contre le cancer soulagea tout le monde, mais bien quand ses enfants apprirent qu’ils n’héritaient de rien parce qu’ils n’avaient pas daigné s’occuper d’elle. Marion, elle, ne la quitta jamais, et partagea ses derniers instants en lui racontant la fin du Seigneur des Anneaux car Henriette ne l’avait jamais lu et n’avait plus la force de regarder Le Retour du Roi. Elle s’éteignit au moment où Marion lui annonçait la mort de Gollum. Maintenant, Marion pensait à Henriette à chaque fois qu’elle voyait la statuette de Gollum accompagnant le DVD Collector de la version longue des Deux Tours, c’est à dire très souvent, comme pas plus tard que la veille quand le mec qui se tenait devant elle à cet instant, avait osé tripoter sa statuette avec un brin de mépris. Marion n’avait pas fait l’amour depuis si longtemps, et ce mec était si beau, qu’elle lui retira la statuette des mains, la rangea avec respect et attira le bellâtre dans sa chambre pour lui faire l’amour.
Hélas, il s’était endormi juste après sa performance (plutôt moyenne avait constaté Marion à ses dépens) et avait passé la nuit là, étalé sur le lit. Marion n’aimait pas que quelqu’un reste chez elle sans y être invité. Elle aimait sa tranquillité.

– Salut, répondit-elle d’une voix un peu sèche.
– T’es une lève tôt! J’étais un peu déçu de pas te trouver à côté de moi à mon réveil… mais on peut… remettre ça… si tu veux…

Oh non! Elle ne le voulait pas! C’était son deuxième amant de l’année, on était en septembre, et les connards de mecs qui disent que c’est facile de coucher quand on est une fille, qu’ils aillent se faire mettre! Elle était tout d’un coup furieuse! Oh non ce n’était pas facile! Pas facile de rencontrer un mec, pas facile de rencontrer un mec sympa, pas facile de rencontrer un mec sympa qui prendrait le temps de discuter, d’être un peu cérébral et pas de se contenter de payer la note pour justifier de te baiser!

– Non, j’ai à faire, lui dit-elle toujours froidement.
– Allez! Ça t’a pas plu hier soir? Tu as eu l’air d’apprécier!

Elle le foudroya du regard.

– J’ai à faire Léo, insista-dit-elle.
– Woh! T’es de mauvais poil ce matin! T’as tes règles ou quoi?

Et voilà! Déjà qu’elle n’était pas bien fière d’avoir couché avec ce mec trouvé sur un site de rencontre à la con, mais là c’était le pompon! Il n’avait pas été si con la veille, plutôt charmant même, ou bien n’avait-elle pas voulu voir certains signes?

– Tu veux bien partir?
– Tu me fous dehors?
– Je dois rejoindre une copine.
– Même pas un café? Tu me baises et tu me vires!

Il retourna dans la chambre et passa ses vêtements.
Quand il revint, elle était toujours assise à la table. Il la regarda avec mépris.

– Ce n’est pas une façon de traiter les gens tu sais! Lui dit-il.

Il ouvrit la porte, elle ne bougeait toujours pas.

– Bon, tu m’appelles alors! Dit-il pour la provoquer.

Elle se leva et marcha jusqu’à lui.

– Ne compte pas là-dessus! Lui dit-elle en fermant la porte.
– Salope! Cria-t-il dans le couloir.

Elle soupira, attrapa son téléphone et ouvrit le dossier de ses listes. Elle tapa « salope » dans le moteur de recherche et trouva la liste qu’elle cherchait. Elle tenait cette liste depuis le collège et la mettait régulièrement à jour.

Quand on m’a traitée de salope… page 1

  • 1er octobre 2016: Léo, rencontré en ligne, dans le couloir de l’immeuble.
  • 14 septembre 2016: un punk à chien dans la rue. M’a traitée de bourgeoise aussi.
  • 25 août 2016: un gars dans la rue, sans doute parce que je porte une jupe.
  • 1er juillet 2016: une femme dans sa voiture parce que j’ai traversé en dehors du passage piéton.
  • 12 mai 2016: Samuel, parce que j’ai refusé de me laisser sodomiser.
  • 30 avril 2016: un vieux dans le métro. Semblait bourré.
  • 29 avril 2016: un mec dans un bar parce que j’ai refusé qu’il me paie un verre.
  • 6 mars 2016: un type qui voulait mon 06.
  • 14 février 2016: un mec me dit que c’est la Saint Valentin, et qu’il n’a personne pour baiser. Il me traite de salope comme toutes les femmes.
  • 21 janvier 2016: un homme en voiture alors que je marche dans la rue.

Elle fit défiler plus loin au hasard:

Quand on m’a traitée de salope… page 14

  • 12 mai 2012: un adolescent dans la rue. A rajouté grosse pute.
  • 20 avril 2012: un gars dans une voiture, côté passager. Il dit beau cul. Je réponds pas. Il me traite alors de salope.
  • 8 mars 2012: un caissier au supermarché. Parce que je ne veux pas lui donner mon numéro.
  • 1er mars 2012: inconnu métro n°2.
  • 1er mars 2012: inconnu métro n°1. 2 mecs m’accostent. N’enlève pas mes écouteurs. Me crient salope.
  • 1er janvier 2012: inconnu n°5.
  • 1er janvier 2012: inconnu n°4.
  • 1er janvier 2012: inconnu n°3.
  • 1er janvier 2012: inconnu n°2.
  • 1er janvier 2012: inconnu n°1. Un groupe de mecs bourrés, décident de m’accoster. J’accélère le pas. Ils m’insultent collégialement.

Quand on m’a traitée de salope… page 28

  • 1er juin 2004: papier 9.
  • 1er juin 2004: papier 8.
  • 1er juin 2004: papier 7.
  • 1er juin 2004: papier 6.
  • 1er juin 2004: papier 5.
  • 1er juin 2004: papier 4.
  • 1er juin 2004: papier 3.
  • 1er juin 2004: papier 2.
  • 1er juin 2004: papier 1. Trouvé une vingtaine de petits papiers dans mon sac avec écrit salope dessus.
  • 12 mai 2004: Magalie, parce que je sors avec Antoine, son ex.

Elle retint ses larmes. Elle avait refusé de pleurer à l’époque, elle n’allait pas craquer maintenant.
Elle réfléchit un instant. Antoine? Qu’était-il devenu? Tout ça c’était à cause de lui après tout.
Elle ouvrit l’application Facebook de son smartphone et le chercha. Elle le trouva sans mal et inspecta sa page.
Il était commercial pour une société de fenêtres. Il aimait mettre des photos de lui un peu bourré, et ses films préférés semblaient être Bad Boys 2 et Transformers. Elle leva les yeux au ciel. Elle ouvrit son dossier de listes, chercha sa liste « Ex » et ajouta:

Ex… page 1

  • Antoine: goûts cinématographiques douteux. Vend des fenêtres. Se prend en photo bourré. NE JAMAIS RECONTACTER.
  • Léo: rencontré en ligne. Sexuellement égoïste. NE JAMAIS RECONTACTER.

Elle se leva, alla dans sa chambre et l’aéra. Elle enleva les draps du lit et les mit à laver. Elle se prépara ensuite un petit déjeuner à base de fruits, de fromage frais, de pain grillé avec du beurre salé et une tasse de thé. C’était son repas préféré de la journée. Parfois, elle se faisait un petit plaisir avec de la pâte à tartiner chocolatée sur du pain ou de la brioche. Elle avait testé toutes les pâtes à tartiner possibles, avait bien entendu tenue une liste pour ne pas tester plusieurs fois les mêmes et les avait notées en fonction de plusieurs critères: le goût, la rapidité d’écœurement, bio/pas bio et l’utilisation ou non d’huile de palme. Face aux nombres de données qu’elle avait récoltées, elle avait décidé de créer un blog, si bien qu’elle fut contactée par des fabricants pour tester leurs produits, et que d’autres l’avaient remerciée ou s’étaient justifiés de détruire des forêts pour faire pousser des palmiers.

Hélas, la conclusion à cette soudaine passion, c’est qu’elle avait pris un peu de poids, et que donc elle avait dû lever le pied, ou les deux, de préférence un à la fois, ce qui l’avait amener à courir. Elle aurait dû y aller aujourd’hui, mais comme elle avait fait l’amour, elle estimait avoir brûlé assez de calories et que ça pourrait attendre le lendemain.

Après le petit déjeuner et la douche, elle fit un tour sur les réseaux sociaux, répondit à quelques messages, posa des pouces en l’air ou des cœurs un peu partout et se motiva pour aller faire le marché. Une nouvelle personne la suivait sur Twitter, elle cliqua, c’était un homme. Jules. Il ne s’était pas mis en photo sur son profil, c’est quoi ces gens qui se cachent ainsi?, pensa-t-elle alors qu’elle faisait la même chose, est-ce que c’est parce qu’il est laid?
Elle fouilla sur son mur et tomba sur une photo de lui.
Ah non, il était mignon.
Elle le suivit en retour!

Comme c’était une fille organisée, elle avait déjà fait la liste des produits dont elle avait besoin et connaissait l’état de son compte en banque. Elle n’était pas riche, mais elle n’était pas pauvre non plus. Elle travaillait à son compte comme Community Manager et rédactrice web. Son blog sur la pâte à tartiner lui rapportait un peu d’argent, et puis elle en avait un autre sur la cuisine japonaise. Elle était invitée par les plus grands chefs de France et avait même fait un voyage au Japon grâce à l’Office National du Tourisme Japonais qui pour promouvoir la cuisine japonaise avait fait appel à quelques bloggeurs et les avait invités à visiter ce beau pays.
Elle était devenue une véritable critique culinaire alors qu’elle ne cuisinait pas beaucoup. Elle cuisinait pour sa famille ou ses amis, aimait bien disséquer les plats qu’elle mangeait au restaurant, prenait des notes sur son téléphone:

Recette soupe miso

  • bouillon dashi
  • algues wakamé séchées
  • miso blanc
  • tofu
  • ciboulette

Elle ne se sentait pas toujours légitime, mais c’était un peu l’histoire de sa vie. Déjà, en 6e, quand elle avait été élue déléguée de classe, elle trouvait qu’elle n’avait pas le bagage suffisant pour tenir tête à des adultes condescendants. De même avec son petit ami d’un mois Romuald qui semblait si brillant à apprendre des textes de théâtre par cœur, qu’elle acceptait ses séances de répétitions avec ses amies actrices où il semblait plus attiré par la pornographie que par le théâtre classique. Mais de toute évidence, et d’après les dires de Romuald, il avait besoin de ça pour être un bon acteur, et qu’elle ne pouvait pas comprendre.

Dans sa liste « Ex« , elle avait noté à propos de Romuald:

Ex… page 2

  • Romuald. Prêt à raconter n’importe quoi pour légitimer son comportement de salaud. Acteur raté. Qu’il crève!

Aux dernières nouvelles, il était encore vivant.

Au marché, elle appréhendait d’aller acheter ses fruits. C’était peut-être le meilleur endroit de la ville où acheter ses fruits et légumes bio, le vendeur avait l’habitude de lui offrir systématiquement deux poires de plus, parce qu’elle avait de jolies poires.

La première fois elle fut choquée, la deuxième fois agacée, puis elle finit par s’y habituer. Elle se sentit étrangement trahie lorsque le vendeur dit exactement la même chose à une autre femme, mais effectivement, Marion estima qu’elle avait une belle paire de seins. Elle avait entendu ça tellement de fois. Si le gars était assez con pour filer deux poires gratuitement à des femmes à cause de leurs seins, c’était sans doute lui la bonne poire.

Marion était une jolie jeune femme. Les hommes se retournaient dans la rue, la sifflaient, et ça l’énervait. Elle détestait n’être vue que comme une belle femme. Elle était curieuse et pensait même qu’elle était plutôt intelligente. Elle l’était d’ailleurs. Elle tenait même une liste de propos intelligents qu’elle avait formulés, et indéniablement, ceci prouvait qu’au minimum, elle n’était pas bête, sinon qu’elle manquait d’assurance.

Mais sa poitrine ferme et droite, ses longues jambes fines, et son visage aux traits fins et enjoués lui apportaient un certain succès. Si elle appréciait qu’on la trouvât jolie, elle n’était pas séduite par de simples compliments sur son physique. Hélas, elle tombait souvent sur des mecs qui ne voulaient pas aller plus loin que ce qu’ils voyaient. Comme si sa beauté lui interdisait d’être intéressante… Bien sûr, elle avait conscience qu’il y avait pire comme problèmes, et au fond, elle finissait par s’en moquer. Bien sûr, les blagues sexistes l’énervaient la plupart du temps, mais elle avait baissé les bras. Que pouvait-elle bien dire au vendeur de poires? « Monsieur, je vous prie de ne plus jamais faire de remarques sur mes seins, c’est complètement inapproprié! » Oh, elle avait voulu lui dire si souvent! Mais une fois, alors qu’elle s’approchait du stand, l’homme complimenta une jeune femme sur ses seins, et cette dernière le prit si mal qu’elle lui réclama des excuses. Il la traita de salope coincée et lui dit de dégager de là. La jeune femme partit en pleurant. Ce jour-là, Marion alla chez un autre vendeur de fruits. Elle dût admettre qu’ils étaient moins bons.
Elle se dirigea vers le commerçant qui la reconnut et lui sourit. Elle ne lui rendit pas le sourire.

– Ben alors Mademoiselle? Pourquoi cette tête? Mauvaise période?
– Mais… Commença-t-elle par dire. Vous… Vous vous rendez compte de ce que vous me dites?
– C’est la nature non? Dit-il d’un air suffisant.
– C’est surtout intime!
– Oh! Elle fait sa mijaurée aujourd’hui!

Cette fois, se dit-elle, c’en était trop! Elle était bien décidée à ne plus se laisser marcher dessus par un homme!

– Mais putain! Dès qu’une femme ne sourit pas, ça veut dire qu’elle a ses règles? Elle s’était mise à parler un peu fort. Vous vous entendez putain? Vous prenez votre pied à me parler comme ça?
– Hé! Vous allez me parler sur un autre ton ma petite dame…
– Je suis pas votre petite dame, p’tit mec!
– Ah ça, quand on a des poires gratuites, on ferme sa gueule! Et puis après ça monte sur ses chevaux et ça joue à la putain de féministe!
– Quoi? Demander à être respecté, ça fait de moi une putain de féministe? Vous savez quoi? Allez vous faire foutre! Vieux con! Et on dit monter sur ses grands chevaux espèce d’abruti!

Et elle partit.
Le mec la traita de salope.
Elle marcha pour s’éloigner. Elle savait qu’elle ne pourrait plus jamais passer par là un jour de marché. Mais putain que ça lui faisait du bien de lui avoir dit les choses! Elle se sentait libérée! Elle n’avait même pas envie de pleurer! Ses mains tremblaient un peu. Elle prit son téléphone dans les mains puis rajouta dans sa liste « Quand on m’a traitée de salope… »

Quand on m’a traitée de salope… page 1

  • 1er octobre 2016: vendeur de fruits et légumes, au marché.
  • 1er octobre 2016: Léo, rencontré en ligne, dans le couloir de l’immeuble.
  • 14 septembre 2016: un punk à chien dans la rue. M’a traitée de bourgeoise aussi.
  • 25 août 2016: un gars dans la rue, sans doute parce que je porte une jupe.
  • 1er juillet 2016: une femme dans sa voiture parce que j’ai traversé en dehors du passage piéton.
  • 12 mai 2016: Samuel, parce que j’ai refusé de me laisser sodomiser.
  • 30 avril 2016: un vieux dans le métro. Semblait bourré.
  • 29 avril 2016: un mec dans un bar parce que j’ai refusé qu’il me paie un verre.
  • 6 mars 2016: un type qui voulait mon 06.
  • 14 février 2016: un mec me dit que c’est la Saint Valentin, et qu’il n’a personne pour baiser. Il me traite de salope comme toutes les femmes.

Elle inspira et expira plusieurs fois. Il était temps de se trouver un nouveau maraîcher.

Elle rentra chez elle toute guillerette! Elle avait tout plein de fruits et légumes, ils avaient l’air très bons, et en plus, personne n’avait fait de jeux de mots douteux sur sa poitrine. Elle avait acheté des olives aussi, du fromage et des œufs frais. Elle rangea ses courses. Il était environ 11 heures.

Elle alluma son ordinateur et s’installa à son bureau. Elle se rendit sur Facebook puis sur Twitter. Elle réfléchit à comment tourner sa phrase puis écrivit:

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Elle reçut très vite de nombreux likes et partages. En quelques minutes, elle avait des dizaines de messages de soutiens. Sur Twitter, quelques individus lui reprochèrent de ne certainement pas avoir compris l’humour de cet homme. Quelques-uns la traitèrent de salope.
(Elle avait créé une liste spéciale pour Twitter lorsqu’elle se faisait traiter de salope qu’elle mit alors à jour.)
Jules, le mignon garçon qui la suivait depuis peu et qu’elle suivait en retour parce qu’il avait l’air mignon avait répondu à son tweet:

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Elle se sentit soudainement gênée. D’abord parce que ça faisait bizarre d’avoir été vue par un Twittos qu’elle ne connaissait pas, et qu’en plus, elle n’avait sans doute pas été à son avantage.

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Elle envoya sa réponse et attendit celle de Jules. Elle fouilla son fil en attendant, essayant de voir s’il n’avait pas trop l’air d’un gros connard. Apparemment, il était de gauche. C’était déjà un bon point.

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Elle sourit et appuya sur le coeur situé sous le tweet. Quelques secondes plus tard, elle reçut un message privé. C’était Jules.

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Il était gentil. Marion adorait les garçons gentils. Elle n’avait jamais compris le fantasme du mauvais garçon. Qui pouvait bien aimer être mal traité? C’était quoi le délire autour des mecs torturés qui ne s’ouvrent jamais et auprès desquels tu quémandes la moindre attention? Non, un gentil mec, c’était quelqu’un qui faisait aussi attention aux autres et qui s’y intéressait. Et c’est ce que ce Jules semblait faire, et Marion en était ravie.

Bien sûr, elle se demanda s’il n’avait pas une petite amie. Rien n’empêchait cet homme d’être gentil et d’avoir une chérie. Marion espérait qu’il fusse célibataire, parce qu’elle aimait bien l’idée de lui plaire.
Elle lui répondit:

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Elle envoya le message. Elle voulait discuter avec lui. Voir ce qu’il avait à partager.

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Ils s’échangèrent des messages ainsi toute la journée. Ils ne s’arrêtèrent seulement que parce qu’il partait au cinéma et elle espéra que ce ne fut pas avec une fille. Il était juriste. Spécialisé dans le droit de l’environnement. Il détestait son boulot. Il avait l’impression que c’était inutile. Il aimait le cinéma et la musique classique. Il courrait régulièrement sur les quais de Saône, Marion pensa qu’ils pourraient courir ensemble mais elle avait peur de le ralentir. Peut-être qu’il avait peur aussi de la ralentir.

Il voyageait, aimait les grandes villes, aimait les musées. Il lisait de la science-fiction principalement, son auteur préféré c’était Asimov et il avait bien conscience que ce n’était pas original. Il aimait les jeux vidéo, organisait des soirées Mario Kart, elle était la bienvenue si ça lui disait. Il avait de l’humour, était curieux. Elle lui avait dit que c’était bête de se parler ainsi alors qu’ils étaient voisins et il était d’accord.

Mais désormais, il était au cinéma, peut-être avec une autre fille? Il lui avait dit qu’il lui dirait si le film était bien, alors elle attendait son message avec impatience.

Elle lista toutes les informations qu’il lui avait données. Elle retourna voir sa photo. Il était encore plus beau maintenant.

Elle patienta en regardant un film et en se préparant à manger.

Enfin arriva le message.

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Elle sauta de joie! Non pas parce que le film ne lui avait pas plu, mais parce qu’il avait tenu son engagement. Il lui avait écrit, et en plus il semblait aimer Harrison Ford! Elle avait toujours était amoureuse de cet acteur. Elle tenait d’ailleurs une liste des films de ce dernier, ceux qu’elle avait vus et ceux qu’elle n’avait pas vus.

Alors qu’elle réfléchissait à sa réponse, un autre message arriva. C’était encore lui.

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Tant pis pour Harrison Ford, pensa-t-elle. Elle n’avait jamais vu The Thing. Il faisait partie de sa liste de films à voir.

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Elle appuya sur le bouton d’envoi. Elle trouva son message un peu léger. Peut-être devrait-elle relancer la conversation… mais il avait déjà répondu… en enchaînant les messages:

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Elle sourit. Est- ce qu’il allait lui proposer de venir? Est- ce qu’elle devait lui dire de venir?

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Elle préférait attendre qu’il fasse le premier pas.

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Il échangèrent quelques messages encore. Ils se donnèrent rendez-vous d’ici trois-quart d’heure, il aurait le temps de manger, elle de se doucher et de se pouponner. Sans doute ferait-il la même chose.

Le GPS de son téléphone l’emmena jusqu’au domicile de Jules. Ils vivaient à cinq minutes l’un de l’autre. Elle tapa le code et la porte s’ouvrit. Elle prit l’ascenseur jusqu’au troisième étage. C’était un immeuble de type haussmannien comme le sien. Un peu vétuste aussi, mais tout à fait charmant. Elle sonna à la porte.

Un homme lui ouvrit. C’était bien lui, tout souriant, le bluray de The Thing dans la main, les cheveux mouillés. Il lui fit signe d’entrer, lui fit la bise et l’invita à se mettre à l’aise.

C’était un petit appartement, peut-être 50 m². Le sol était en plancher, les murs remplis de tableaux. Huiles et aquarelles. Surtout des paysages. Il lui expliqua que c’était sa mère qui les peignait, elle les trouva très jolis. Ils l’étaient. Elle fit le tour de l’appartement. Cuisine, toilettes, salle de bain, chambre et salon. C’était chouette, il y avait des livres partout, c’était un endroit agréable qui lui ressemblait.

Il lui proposa à boire, avec ou sans alcool.

Cidre.

Ils discutèrent un petit peu. Ils n’étaient pas très à l’aise. Tout était allé si vite, trop vite peut-être.

Il lança alors le film.

Elle ne voulait pas vraiment le regarder. Plus maintenant. Elle voulait encore discuter. Elle voulait tout savoir, s’ouvrir. Depuis quand n’avait-elle pas eu envie de s’ouvrir ainsi à quelqu’un? S’était-elle déjà ouverte à qui que ce soit? A sa tante Henriette seulement. Elle lui manquait. Elle espérait être devenue une femme dont sa tante serait fière. Elle se demanda ce que Jules pourrait bien penser de ses listes? Est-ce qu’elle pouvait lui en parler, juste comme ça? Il y avait toute sa vie là-dedans. Elle y tenait tellement que tous les soirs, elle faisait une double sauvegarde de ses listes.
Est-ce qu’il voudrait les lire? Est-ce qu’il aimerait connaître les plus sombres détails de sa vie? Est-ce que c’était nécessaire de tout savoir sur quelqu’un pour être proche de lui?

Elle se rappela de ses pires moments tandis qu’un chien se faisait bombarder par un hélicoptère.

Il y avait eu la mort d’Henriette, puis ses cousins et cousines qui l’avaient menacée d’un procès. Il avaient plus de vingt ans d’écart, elle n’était qu’une gamine. Ils voulaient tout récupérer, tout vendre, tout partager. Mais le notaire était formel. C’était à Marion que tout revenait. Elle avait été insultée de salope bien sûr. Puis elle avait sorti ses listes. Elle avait tout noté. Les jours et le temps resté avec Henriette. Son temps à elle, et leur temps à eux. Elle garda l’appartement, quelques meubles. Ils abandonnèrent toutes poursuites. Elle ne les revit jamais.

Il y en avait eu d’autres des moments pénibles. Comme la nuit où elle s’était réfugiée chez Henriette. Son père l’avait battue, elle avait couru en pyjama, c’était l’hiver, les rues de Lyon étaient glaciales. Elle avait 15 ans. Elle perdit connaissance sur le palier, se réveilla à l’hôpital. Elle n’avait pas revu son père depuis. Sa mère lui avait reproché de porter plainte contre son père et ne voulait plus jamais la revoir. Aux dernières nouvelles, ils étaient partis s’installer dans le sud. Ils n’étaient même pas venus à l’enterrement d’Henriette.

Mais il y avait eu de bons moments aussi. Beaucoup. Les soirées à parler de livres et des films avec Henriette. Les soirées avec les bonnes copines.

Et puis cet instant précis à regarder un film avec un quasi inconnu. Il la regarda, lui sourit et se concentra de nouveau sur le film. Oui, c’était un chouette moment. Un de ces moments où on se sent en sécurité, où rien ne semble pouvoir vous atteindre.

Sur le chemin la menant chez elle, elle se sentait plus légère. Elle souriait sans raison apparente. Et puis elle avait cette chanson des Editors dans la tête, The Weight Of The World, chanson de son top 5 du mois. Parce que tous les mois, elle listait 5 chansons qu’elle aimait, veillant à ne jamais mettre les mêmes. Comme cela faisait plus de dix ans qu’elle tenait cette liste, il y avait plus de six cents morceaux, et elle n’était pas fière de certains (elle avait eu sa période Madonna, et elle ne comprenait toujours pas pourquoi…).
Lorsqu’elle arriva chez elle, Jules lui avait écrit un texto pour savoir si elle était bien rentrée. Elle lui répondit que oui et lui souhaita de faire une nuit remplie de beaux rêves! Il lui répondit qu’il espérait qu’elle ne rêverait pas de « La Chose ». Après un bonne nuit et des bisous, elle créa une nouvelle liste:

Hommes qui m’ont invité chez eux et n’ont pas essayé de coucher avec moi

  • Jules

Elle sourit et se dirigea vers sa liste de films à voir. Elle pouvait enlever The Thing de Carpenter.

Elle regarda attentivement sa liste. Elle n’y avait plus prêté attention depuis longtemps. C’était à vrai dire une liste de films à voir avec Henriette. Cette dernière adorait les films de monstres et lui avait promis qu’ils regarderaient ensemble tous ses films préférés. Il était temps qu’elle les regarde sans elle.

Elle se déshabilla, se regarda nue dans le miroir de sa chambre. Elle se demandait si elle lui plaisait. Elle espérait lui plaire.

Elle ne se sentait pas vexée. Au contraire, elle avait apprécié sa retenue. Peut-être qu’il s’en foutait après tout.

Marion ne pouvait savoir qu’il avait eu très envie de l’embrasser mais qu’il n’avait pas voulu aller trop vite en besognes, et puis qu’il avait surtout peur de se faire jeter.

Elle enfila son pyjama et se mit au lit.

Cette nuit-là, elle rêva de neige et de Kurt Russell. Au réveil, elle avait la forte envie de revoir New York 1997 et elle avait envie de le dire à Jules. Alors elle lui envoya un message et il lui répondit qu’il avait exactement la même envie! Alors elle l’invita à manger japonais. Il adorait ça.

Un an plus tard, Jules emménageait chez Marion.

Hommes avec qui j’ai vécu:

  • Jules

Hommes à qui j’ai dit je t’aime:

  • Jules

Hommes avec qui j’attends un bébé:

  • Jules

Jules intégra bon nombre de listes.
Il fut à l’origine de nombreuses autres.
Ils en créèrent même une en commun pour leur mariage.

Marion continua ses listes, Jules ne la traita jamais de salope.

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