Lambda – Où il est question d’une érection, d’un prof démissionnaire et d’une omelette.

Je déteste prendre le métro. Mais c’est un transport fort pratique pour aller vite d’un point A à un point B ou d’un Point S à un Point P selon que vous ayez besoin de pneus ou de carrelage.

Je reviens d’un cours d’anglais pour adultes désireux de progresser. J’y prends beaucoup de plaisir, c’est agréable de parler une autre langue même si on ne la maîtrise pas parfaitement.

Dans ce cours, il y a un professeur d’ingénierie si j’ai bien compris. Il travaille dans un lycée professionnel dans un quartier difficile de la banlieue lyonnaise. Alors que nous devions exprimer des choses de nos vies en respectant les règles de grammaire nouvellement intégrées, il nous a signifié, à la prof qui passait par là, à ma voisine de cours et à moi-même (nous sommes trois par table pour un total de quatre tables), qu’il était heureux d’aider son fils. Grand bien lui fasse d’aider son enfant, c’est certainement la moindre des choses quand on est père. Il nous explique pourtant que son fils a eu des problèmes et qu’il s’en est sorti, et qu’il l’y a aidé et que ça le rend heureux. On acquiesce tous poliment un peu gênés qu’un inconnu nous raconte cela quand nous restions sur des sujets personnels superficiels (j’ai voyagé ici, j’ai vu ça, etc.). La prof, gentille, lui dit qu’en plus de son fils, il prend aussi soin de ses élèves.

« Sûrement pas, dit-il. Mes élèves sont insupportables. Ils viennent de quartiers difficiles et ils ne veulent rien faire. S’ils ne veulent rien faire, qu’ils ne comptent pas sur moi pour les aider! »

Nous restons sans voix, et il enchaîne. Il nous explique sa philosophie, qu’il n’y a aucun gamin dans ses classes qui ne veut travailler, aucun qui ne fait d’effort et que c’est leurs problèmes, pas le sien, alors pourquoi il se casserait le cul à les aider?

Je suis sidéré d’entendre ça. Pourquoi est-il prof s’il ne veut pas aider ses élèves?

Un peu excédé, je prends la parole dans un anglais à peu près correct. J’ai bossé dans un collège, j’étais pion, lui dis-je. Et s’il y a bien une chose que j’ai comprise, c’est que les adolescents sentent quand un prof ne se préoccupe pas d’eux. Si le prof s’en fout, il ne faut pas attendre des élèves de ne pas s’en foutre. Je continue. Beaucoup de gamins sont venus se plaindre quand ils avaient un prof qui s’en foutait. Ils le sentent.

Il reste sans voix, puis essaie de m’expliquer qu’ils ne le sentent pas. Je tourne la tête et écoute la prof qui explique quelque chose. Il se tait.

A la fin du cours, il veut relancer le sujet, en français cette fois.

« C’est pas si simple monsieur, me dit-il. »

Je ne le regarde pas, range mes affaires et me tire. Je n’ai certainement pas envie de débattre avec un prof démissionnaire qui a lâché ses élèves depuis longtemps. Je connais plein de gens qui aimeraient être à sa place et qui donneraient de vrais bons cours avec enthousiasme. Et ce con là il s’imagine en plus qu’il a raison de lâcher ses gamins!

Il est plus de 19h30 et il y a un monde fou dans le métro. Il y a eu des problèmes sur la ligne et les gens s’entassent dans les rames pour rentrer plus vite. Je ne leur en veux même pas. Moi-aussi j’aimerais être déjà chez moi, retrouver ma chérie qui m’a préparé une omelette andalouse, jouer avec mon chat, faire l’amour (pas avec mon chat entendons-nous bien) et jouer aux jeux vidéo. Du programme à venir, mon esprit se bloque sur le sexe. Des images me viennent de notre dernière petite sauterie, et je sens poindre un avertissement dans mon caleçon. Mec, me dis-je, t’es dans le métro, serré contre des inconnus, et y’a une tentative de gaule qui risque de tourner dur! Alors j’essaie de vite penser à un truc qui m’enlèvera toute excitation, mais je n’arrive pas à me concentrer, alors je tourne la tête vers la droite et y’a une jolie fille à un mètre qui me fait un grand sourire, je tourne la tête de l’autre côté, et y’a un type qui met son doigt dans le nez, et d’un coup l’alarme s’arrête. J’ai évité le pire et je souris au mec pour le remercier de son aide, et il m’envoie un regard sombre, non non, je ne me fous pas de ta gueule mec, tu m’as juste permis d’éviter de bander dans le métro et de vivre un moment embarrassant.

Le métro se vide petit à petit, je jette un coup d’oeil sur la jolie fille mais elle est déjà partie. Un homme avec trois pizzas entre à sa place. Il vient de les commander, l’odeur se répand dans toute la rame, les regards sont fixés sur lui, il est en danger et n’en a même pas conscience. Je suis à un mètre de lui. J’imagine plusieurs scénarios: je le suis en sortant du métro et je l’agresse dans un coin sombre. Ou je lui parle gentiment et fait appel à sa générosité et à sa compréhension: Mec, y’a une omelette andalouse qui m’attend chez moi, tu peux pas faire quelque chose? En plus, ma nana m’a dit qu’elle était crevée, je risque de pas baiser ce soir, je vais finir tout seul comme un con sur mon ordi à jouer à des jeux idiots et à regarder du porno… Et là il me dirait: Une omelette? Sans déconner? Prends une pizza mon gars! Je te l’offre avec plaisir! Et pense à moi quand tu regarderas du porno! Moi ma meuf a installé le contrôle parental, j’ai pas vu de porno depuis dix-sept mois, j’en peux plus, j’ai la main droite désensibilisée à force de ne plus l’utiliser. On se serrerait la main, il aurait effectivement la main flasque, manquant grandement de vigueur, et on se regarderait d’un regard qui en dit long sur nos conditions d’hommes… Mais de là à penser à lui devant un porno, faut pas déconner…

A côté de lui, y’a une nana maigre comme un clou qui zieute ses pizzas. Cette fille n’a pas dû bouffer un truc gras depuis des mois, et elle avale sa salive toutes les cinq secondes tellement elle a envie de se jeter sur les pizzas. Elle sent mon regard et nos yeux se croisent, et j’ai l’impression d’être Charles Bronson face à Henry Fonda dans Il était une fois dans l’Ouest. Nous savons elle et moi qu’il n’y a pas d’autre issue possible qu’un bain de sang… Heureusement, nous ne sommes pas armés, et nous nous contentons de nous gratter le nez avec mépris. Le métro s’arrête et le mec aux pizzas s’en va. Tu l’as fait fuir ai-je envie de dire à la nana.

Le prochain arrêt est le mien. Je me fais une raison, je mangerai une omelette. Je repense au repas d’hier soir. J’avais fait des spaghettis bolognaise avec une vraie bolognaise maison et c’était bon. J’aime bien à vrai dire les omelettes andalouses, j’aime bien les poivrons cuits et le chorizo chaud. A chaque fois j’ai l’impression d’être en Espagne, et ça me rappelle plein de souvenirs avec des plages, des tableaux de Picasso et de Dali, et des victoires du Barça. Ah qu’il me tarde de manger cette omelette!

4 Comments Lambda – Où il est question d’une érection, d’un prof démissionnaire et d’une omelette.

  1. chocoladdict

    bon j’avoue j’ai cliqué parce que j’ai lu le mot érection : )
    j’espère que l’omelette était bonne : )

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    1. Jérémie

      Je m’en doutais que ça attirerait du monde! Dans mon prochain texte il y sera question de seins pour attirer aussi un public masculin! L’omelette était bonne oui! 😉

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