La vie quand elle vient – Chapitre 5

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Récit écrit… il y a fort longtemps! 10 ans environ… Retour au sommaire pour télécharger le texte intégral au format PDF

 

Le livre que m’a prêté Iluna ne me procure pas les mêmes sentiments que C’est comment l’Amérique a pu m’offrir. Mais c’est un très bon roman, je me demande si Iluna a fait exprès de me donner ce livre, ou si c’est totalement un hasard. En effet, l’un des deux personnages principaux, l’homme, est un scientifique qui trompe sa femme autant qu’il peut. Sur ce point, je ne me reconnais pas vraiment parce que je n’ai jamais trompé Iluna. Cela dit, je conçois bien la sexualité débordante de ce personnage. Je me reconnais surtout dans ce protagoniste à cause de son côté terre à terre. Pour lui, tout ne tourne qu’autour de la théorie du chaos, il ne croit pas en Dieu, pas en une force supérieure, pas en la réincarnation, et dit qu’il y a une explication à tout. Ce livre est vraiment bien, on y parle psychologie, philosophie, sciences, et ça me rappelle l’époque où je dévorais les livres de philosophie, espérant y trouver ma réponse. Je ne sais pas pourquoi Iluna a choisi ce roman en particulier, peut-être qu’elle essaie de me dire quelque chose, ou pas… Tout comme le héros, je crois que le désordre crée l’ordre.

Je continue à écrire sur mon parcours, sur ma petite vie. Je n’écris pas de façon chronologique, je parle des sujets comme ils me viennent. J’ai d’abord parlé de mon frère, puis de mes parents, ensuite j’ai voulu évoquer les années que j’aime appeler « années services sociaux ». J’y parle de ma solitude, j’y parle de mon besoin de me reconnaître dans quelque chose, ou dans quelqu’un, j’y parle du rugby, de ma colère canalisée. J’y étale aussi mon identité que je peine malgré tout à trouver. Qui suis-je ? Impossible de répondre. J’aime me définir comme un être humain, mais la réponse ne me suffit pas. Je dois relier au qui suis-je, un qu’est-ce que je veux, cela paraît indissociable pour savoir qui on est, comme si l’identité présente se définissait par notre projection de l’avenir.

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Mon psy me dit que je dois aller plus loin, je dois aussi me demander avec qui je veux être.

Avec Iluna!

Il me demande pourquoi je ne suis pas avec elle.

Parce qu’elle ne veut plus de moi.

En suis-je certain ?

Je suppose, sinon elle reviendrait.

Et si elle attendait un signe fort ?

Certes, mais si elle n’attendait rien ?

Je dois en avoir le cœur net, c’est aussi simple que ça.

Avec les psys, tout est simple, j’aimerais bien le voir dans ma situation… Les gens s’imaginent que c’est simple de parler! Mais si j’écris, si je dessine, c’est bien parce que je n’arrive pas à parler! Sinon je ne perdrais pas mon temps à faire tout ça! Il dit que je dois me forcer, qu’écrire c’est bien, mais il n’y a rien de plus efficace que la parole. Il rajoute que d’ailleurs, je ne viendrais pas le consulter si je ne croyais pas à la force de la voix. Il n’a pas tort, mais si je suis venu le consulter, c’est surtout pour comprendre mes maux. Alors ? Est-ce que je les ai enfin compris ? Peut-être un peu mieux, mais je ne sais pas si ça a changé grand-chose au final…

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Je continue à travailler ma BD. J’adore penser mon univers graphique en noir et blanc, j’apprends à faire exprimer mes personnages à l’aide de traits très simples. Mon travail avance vite et les planches que j’envoie à mon éditeur l’enthousiasment! Je suis ravi. Pour la première fois de ma vie, je suis satisfait de ce que je crée. Je suis en totale osmose avec mon sujet. C’est la première fois que je dessine parce que j’en ressens le besoin, cette même sensation que lorsque je me suis mis à écrire de façon maladroite mon autobiographie.

Je ne sais pas ce qu’Iluna a pensé de mes écrits, j’espère qu’elle ne sera pas trop dure avec moi. C’est étrange, quand je fais découvrir à quelqu’un quelque chose que j’ai créé, j’ai toujours peur du jugement, je suis effrayé à l’idée qu’on me dise : tu sais coco, t’es bien gentil, mais ton dessin est fade!, ou pire encore : hey mec, laisse tomber, y’a des gens bien meilleurs que toi, ne perds pas ton temps! Mais au-delà d’éventuelles critiques, c’est la réaction d’Iluna, son avis, qui me fait formellement angoisser.

La saison de rugby reprend, je retrouve mes joueurs avec plaisir. Bien sûr, il faut les remettre en forme, c’est toujours comme ça après les grandes vacances. Pour commencer, nous faisons beaucoup de course à pied. Il faut d’abord travailler l’endurance et la résistance physique. Comme les premiers matchs sont dans quelques semaines, nous avons le temps de bien nous préparer. Il s’agit aussi de retrouver les bases et les automatismes de notre système de jeu, de ce qui a fait la réussite de notre saison précédente.

Tout le monde est ravi de se revoir, et pendant les footings, les gars papotent des nanas qu’ils ont rencontrées durant l’été, certains se vantent même d’avoir niqué, d’autres sont plus réservés. Au contact de ces jeunes, je me revois quelques années auparavant, courant dans ce même bois, toujours devant pour montrer au coach que je suis le plus motivé. Martin, qui a peu joué l’année dernière court à mes côtés tout devant, il me demande où j’en suis dans mon travail, qu’il attend avec impatience la suite de la série que je dessine. Il dit qu’il a vu que j’avais illustré des livres pour enfants, il me demande si je suis avec la fille qu’il a vu la dernière fois après le match perdu. Je lui dis que c’est une amie, c’est un demi-mensonge. J’aime bien ce petit Martin, c’est un battant, il fait toujours plus d’efforts que les autres, il ne râle jamais de ne pas avoir une place de titulaire, estimant avec raison qu’il y a meilleur que lui. C’est surtout qu’il manquait de physique l’an dernier, mais là, il a grandi et s’est musclé, il me dit, qu’il est allé courir tous les jours pendant les vacances, et qu’il faisait aussi des pompes et de la natation. Il me raconte qu’il écrit lui aussi, des scénarios de bande dessinées, il me demande si je veux bien regarder son travail. Je lui dis de m’envoyer ça par mail, il est ravi de ma réponse. J’ai souvent accepté de lire le travail des autres, mais ne suis jamais tombé sur quelque chose qui me plaît vraiment. C’est difficile de s’accaparer visuellement l’univers d’un autre. Quand quelqu’un écrit une histoire, il a en tête ses personnages, ses décors, ses couleurs, c’est dur d’être en accord avec son scénariste.

Parallèlement à tout ça, je me suis inscrit pour passer mes diplômes d’entraîneur. L’ambiance est bonne, mais je dois potasser toutes les règles, toutes les techniques, les tactiques, et j’apprends pas mal de choses qui m’avaient échappé par le passé. Au contact des instructeurs, j’apprends un peu plus sur la psychologie des joueurs, sur les rapports à avoir avec eux, comment les motiver, comment leur parler, ne jamais utiliser de négation, toujours employer des phrases positives, même pour dire des trucs négatifs, c’est sympa à découvrir. En plus, je retouche un peu le ballon, mais nos phases de jeux sont légères, il y a peu de contact, je ne risque pas grand-chose.

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Iluna m’appelle pour savoir si j’ai fini son livre. Oui, j’ai bien aimé. Elle me dit qu’elle passera m’en amener un autre. Ok. C’est encore le même refrain, mes tripes se tordent en pensant à son arrivée. Un peu avant son passage, je me mets Eye Of The Tiger la chanson de Rocky 4, pour me mettre en condition. C’est un combat contre moi-même que je dois mener. Platon n’avait pas tort en disant que la plus belle des victoires est la victoire sur soi-même.

Elle frappe, j’inspire fort. J’essaie de me raisonner, après tout, je suis resté deux ans avec cette nana, je la connais par cœur, ce genre d’émotions ne devrait plus m’arriver! J’ouvre, elle est resplendissante! Elle porte une robe légère, elle tient une chemise contre sa poitrine, il y a mes pages dedans, nous nous faisons la bise, j’ai horreur de ne pas pouvoir l’embrasser, je la fais entrer, je lui offre à boire, elle s’assoit et me tend un nouveau livre. C’est le vieil homme et la mer d’Hemingway, je l’ai lu y’a des années, je l’avais emprunté à la bibliothèque, je devais avoir quinze ans. Elle me dit qu’elle me l’offre parce qu’elle se souvient que j’ai toujours voulu l’acheter, mais que je n’en faisais jamais rien. Elle me dit que c’est mon anniversaire dans une semaine et que je peux considérer ça comme une sorte d’avance! Et j’aurais rien d’autre ? Si peut-être! Ouf, je suis soulagé! Elle sourit, j’ai envie de l’embrasser, lui dire : tu sais Iluna, tu devrais plaquer ton mec et venir vivre ici comme nous l’avions prévu, nous ferions l’amour pendant des jours sans nous arrêter, et puis nous concevrions un enfant, et nous serions de nouveau heureux!

Bien évidemment, je ferme ma gueule et la remercie pour ce cadeau. Elle me dit qu’elle ne l’a pas emballé parce qu’elle sait que j’ai horreur du papier cadeau, que ça ne sert à rien, que c’est du gâchis. Elle me connaît bien. Elle me dit qu’elle va me rendre mes pages aussi, qu’elle a bien aimé, que c’est pas mal écrit, mais qu’on voit que j’ai écrit ça très rapidement, que tout repose sur la description des sentiments, et que ce n’est pas toujours facile à lire parce que certains sentiments sont difficiles à découvrir. Elle rajoute qu’elle aurait aimé que j’arrive à lui en parler quand nous étions ensemble, plutôt que je reste vague sur les blessures que j’ai vécues. Je m’en excuse. Je lui explique que j’ai eu besoin de faire le point sur tout ça avant de pouvoir vraiment comprendre, j’ai mis du temps, trop sans doute, mais je me sens mieux maintenant. Elle est ravie que j’aie réussi à faire le point avec mon passé. Je lui tends un livre, c’est Vampires de John Steakley, elle est étonnée. Je lui explique que le film a été adapté à partir de ce roman par John Carpenter, et que le roman est bien plus riche, avec plus d’action, et avec d’autres personnages, et… Elle me coupe et me dit : et c’est le premier film que nous avons vu ensemble lors d’une rétrospective John Carpenter au cinéma. C’est exact. Elle sourit en baissant la tête, elle regarde la couverture, elle sourit de plus belle. Elle le lira avec attention. Elle doit partir, on l’attend, elle me souhaite une bonne soirée et me dit qu’elle m’appellera quand elle l’aura fini.

Je la regarde partir, je m’effondre, j’ai des brûlures dans le ventre, je n’ai pas faim, je suis fatigué, je veux être avec elle, ça m’obsède, et je n’arrive pas à lui dire, j’ai envie de pleurer, mais les larmes ne viennent pas, j’ai envie d’évacuer toute cette tristesse, cette colère, cette haine, mais ça me colle au corps, comme si je devais forcément garder ça en moi, comme si c’était ma croix.

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J’ai reçu le scénario de Martin, et il s’avère que c’est vraiment bon. C’est de l’heroic–fantasy. Quand j’étais plus jeune, je ne lisais que ça à cause du Seigneur des Anneaux qui avait changé ma perception de la littérature à jamais. Je prends mon crayon et j’imagine les personnages, je fais plusieurs croquis, je fais même des décors, j’aime cet univers, je me dis qu’après tout, pourquoi pas ? Ce scénario me plaît, il y a de nombreuses références, c’est bien écrit, il maîtrise son sujet. Il mélange mythologie grecque et saxonne, mais aussi des choses plutôt asiatiques, il y a vraiment du travail de fond, il a fait de nombreuses recherches, j’aime l’esprit qu’il a insufflé à son histoire. Bien sûr, le principe reste toujours le même, un groupe de personnages divers et variés qui doit réaliser une quête. Mais c’est surtout l’univers dans lequel ils naviguent qui est intéressant. Monstres, démons en tout genre, et une guerre entre le bien et le mal, avec comme idée centrale que le bien et le mal ne sont pas définissables comme séparables, comme si l’équilibre n’existait pas. Pas de manichéisme, je trouve son histoire mûre pour son âge, et je me dis qu’il faut présenter ça à un éditeur. Je lui fais part de mes impressions, il est ravi, je lui envoie mes croquis, ça lui plait. Je lui dis que dès que j’aurai fini ce sur quoi je travaille, je me mettrai à son scénario et on le présentera, car je crois que ça mérite d’être présenté.

C’est effectivement mon anniversaire, j’invite quelques amis à manger à la maison pour qu’ils me fassent des cadeaux. Esfir est de la partie, ça me fait plaisir de la revoir. Nous sommes huit, et comme nous nous connaissons tous, l’ambiance est bonne enfant, en plus, ils m’ont fait un cadeau en commun qu’ils n’ont pas emballé. C’est une palette graphique, depuis le temps que j’en voulais une! Je les remercie. On frappe à la porte. Esfir va ouvrir, c’est Iluna. Esfir lui demande sèchement ce qu’elle fait là, je suis étonné de l’entendre lui parler comme ça. Je lui dis d’entrer, elle a un carton dans les mains. Elle dit qu’elle pensait que j’étais tout seul parce que j’ai toujours détesté fêter mon anniversaire. C’est vrai, mais j’avais envie d’avoir du monde cette fois-ci. Elle a un autre cadeau pour moi, que le vieil homme et la mer c’était juste une petite chose, une mise en bouche, et qu’elle tenait à m’offrir ça. J’ouvre le carton, il y a un ballon de rugby dedans. Je ne comprends pas. En plus le ballon est sale. Elle me dit que son frère avait gardé le ballon du match, le jour où elle et moi nous sommes rencontrés. Il l’avait gardé, parce que ce jour-là, il avait marqué cinq essais dans le même match. Il est venu le lui donner il y a quelques temps, et elle a pensé qu’il serait mieux chez moi. Je ne sais pas quoi dire. Elle salue tout le monde, elle doit partir, elle m’appellera pour le livre. Elle file. Je ne sais comment, je me mets à lui courir après dans le couloir menant à l’ascenseur. Pourquoi ce cadeau ? Elle me dit qu’elle ne peut rien en faire, que son copain ne comprendrait pas qu’elle garde ce ballon. Son frère lui a donné losqu’elle a emménagé avec son copain, et comme son frère m’aimait mais n’aime pas son copain, il a voulu lui faire passer un message. Au final, elle préfère que ce soit moi qui l’aie. Je lui demande si c’est aussi simple que ça, et elle me dit que oui. Elle monte dans l’ascenseur, se retourne, me sourit et me fait un signe de la main pour me dire au revoir.

Le lendemain, mon pote Han, qui était là la veille, m’appelle. Il me dit que ça a foutu un choc à tout le monde de revoir Iluna, et que le cadeau qu’elle m’a fait est lourd de sens. Oui, lui dis-je, elle a définitivement fait un trait sur moi. Non, me dit-il, eux, ils ne voient pas les choses de cette manière. Au contraire, elle m’offre le symbole de notre rencontre parce qu’elle sait qu’elle ne peut pas le garder chez elle, mais que moi, j’en prendrai soin. Ils croient que c’est plutôt un message positif que l’inverse, et que je ferais bien de faire quelque chose avant qu’il ne soit trop tard.

Je le remercie.

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C’est la routine qui s’installe, outre mon ventre qui me fait souffrir parce que je pense sans arrêt à Iluna, je dois gérer mon temps entre les entraînements et les matchs, la formation d’entraîneur, mon travail sur ma BD, et au final, les journées s’avèrent bien courtes. J’ai reçu des nouvelles de Mahana, elle me dit qu’elle va revenir bientôt pendant quelques jours, elle espère qu’on pourra se voir.

Je termine le vieil homme et la mer rapidement, c’est à peu près comme dans mes souvenirs, c’est un livre magnifique. Parfois, j’ai l’impression d’être ce vieil homme, il pêche parce qu’il ne sait faire que ça, je dessine parce que je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre. J’aurais voulu être un pêcheur solitaire, partir avec mon embarcation, me laisser porter par les vents et attendre que le poisson morde. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait toute ma vie en amour, attendre que les choses se passent, que quelqu’un morde. Dans ce livre, ce qu’il y a de fort, c’est la portée sociale de l’histoire. J’envie et admire ces écrivains tels Hemingway ou Steinbeck qui arrivent à sublimer la vie difficile des êtres humains pour nous parler d’une lutte contre les injustices humaines et sociales de ce monde.

Iluna est ravie que ça m’ait plu. Elle me dit qu’elle passera le soir même, qu’elle a des choses à me dire. Des choses à me dire… Mon cœur bat, ça veut dire quoi ? Qu’est-ce qu’elle veut me dire ? Pourquoi maintenant ? En plus, la journée est encore longue, et je dois aller voir mon psy…

Ce dernier me dit que j’ai bien fait de fêter mon anniversaire, et il écarquille les yeux quand je lui raconte le passage d’Iluna. Il ne sait pas trop quoi en penser, ça peut être un bon signe, ou bien un mauvais… Selon lui, ce n’est pas ça le plus important, c’est ce que j’en tire personnellement, ce que de regarder le ballon tous les soirs avant de me coucher m’inspire. Ça me fait mal au ventre, je revis notre rencontre indéfiniment, puis après, je voyage de souvenirs en souvenirs. Il me demande quel est mon souvenir le plus fort avec elle. Sans hésiter, c’est la première fois qu’elle m’a pris par la main. Je me suis senti apaisé. Il me dit que peu importe ce qu’elle me dira ce soir, je dois lui dire ce que je veux.

Iluna frappe, je lui ouvre, elle ne sourit pas, elle regarde par terre, lève les yeux et m’offre un timide sourire. Elle entre et me rend le livre de Steakley, Vampires. Elle dit qu’effectivement, le livre est plus riche que le film, et que ça lui a rappelé plein de souvenirs, des souvenirs de nous. Je lui dis que moi aussi, j’ai plein de souvenirs de nous, et ce ballon… Elle me coupe, elle me dit qu’elle va partir. Déjà ? Non, elle va quitter la ville, aller vivre dans la capitale, car son copain a un poste intéressant là-bas, une promotion, et ils vont s’y installer, ils partent dans une semaine. Je reste muet, je ne sais pas quoi dire, elle dit qu’il vaut mieux qu’elle s’en aille, mais je la retiens par le bras. Je lui dis qu’elle ne peut pas partir parce que nous nous aimons toujours et qu’elle ne peut pas le nier. Elle me sort encore que l’amour ça ne suffit pas. Elle n’arrive pas à me regarder dans les yeux. Je cherche son regard, je ne peux pas lui lâcher le bras, je ne peux pas la laisser partir. Mon cœur se cogne contre ma poitrine, mon ventre me brûle, j’ai envie de pleurer, elle pleure déjà. Je lui dis qu’elle n’est pas avec le bon gars, qu’elle s’illusionne dans une vie qu’elle désire matériellement, mais qu’elle y sacrifie ses sentiments. Elle me regarde enfin dans les yeux, ses larmes n’en finissent plus. Elle dit qu’elle ne peut pas. Elle dit qu’elle doit partir là-bas, quel avenir avec moi ? Je ne peux pas lui répondre. Elle me demande de répondre, elle me supplie de lui donner une réponse mais je n’y arrive pas. Elle me demande ce que je veux, elle pleure de plus belle, j’essuie ses larmes avec mes pouces, elle caresse mes mains avec sa tête, elle me sert contre elle, elle me donne un baiser et s’en va.

Je m’assois dans le canapé. Je reste là sans bouger, je finis par m’endormir. Je prends surtout conscience de ma bêtise, que je ne me suis pas battu pour cette fille et qu’au pied du mur, je n’ai pas été capable de lui dire ce que je voulais. Je pensais avoir la réponse, mais il semble bien que non, je dois accepter ma défaite et passer à autre chose, je ne la reverrai jamais plus.

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Cela fait deux jours que je reste enfermé chez moi, je ne me suis pas lavé, je n’ai pas travaillé, je suis resté à jouer à la Super Nintendo, j’en suis ravi. Pour le rugby, j’ai dit que j’étais malade, c’est un demi mensonge, car effectivement mon cœur est dans un sale état, il est complètement brisé… Je me déteste. Je suis déprimé, désespéré, je m’en veux bordel de merde, oui je m’en veux, je suis un pauvre con, je ne me suis jamais battu de ma fichue vie, pas pour ce qui est important, et Iluna est importante, mais ça hein, je ne peux pas lui dire, je n’y arrive pas, je suis un trouillard, trop peur de m’ouvrir, trop peur de lui dire que c’est elle que je veux, que j’ai besoin d’elle. Crétin…

Le téléphone sonne. J’espère que c’est Iluna! C’est Mahana. Elle est dans le coin, elle me demande si elle peut passer me voir. Oui. Je file me laver, je m’habille, je fais un peu de ménage, elle arrive, tout est propre, elle est magnifique, je la prends dans mes bras, nous parlons, nous rigolons, elle est en forme, elle est heureuse là-bas. Elle m’embrasse, je lui rends son baiser, elle commence à enlever mon tee-shirt et je l’arrête. Je ne peux pas, lui dis-je. Je ne peux pas, parce qu’elle n’est pas Iluna. Je lui dis que je la désire pourtant, je la désire autant que les autres fois, peut-être plus, je pense souvent à elle, j’aime nos souvenirs, mais je ne peux pas… Je ne peux pas parce que je sais ce que je veux désormais, que je sais où je veux aller, et j’ai le choix, soit je couche avec elle et je baisse les bras, soit je vais voir Iluna avant qu’elle ne parte avec un mec qui ne la rendra pas heureuse, mais sans doute pas malheureuse non plus…

Sauf que je ne sais pas où elle habite, j’appelle son frère, je lui explique la situation, il me donne l’adresse et je file. J’arrive à sa porte, il est vingt-trois heures, c’est un peu tard, peut-être que je devrais plutôt revenir le lendemain… Non! C’est maintenant, je ne peux pas repousser, si je repousse encore une fois, je repousserai pour toujours. Je dois le faire, si je dois me ramasser, alors tant pis, mais je ne vivrai pas avec l’idée que j’ai laissé faire les choses sans rien… faire, justement.

Je frappe. La porte s’ouvre, c’est lui. Il me demande qui je suis, et lui dis que je dois parler à Iluna. Il insiste, il veut savoir qui je suis. Je lui réponds que je suis Luke, un ami. Il me regarde, il sait qui je suis, il appelle Iluna, elle arrive, elle est en chemise de nuit, une chemise de nuit que je lui ai offerte. Quand elle voit qui la demande, elle s’arrête net, gênée. Elle dit à son mec que tout va bien, que nous devons discuter un instant. Il dit qu’il préfère rester, et je lui dis qu’il ferait bien de dégager s’il ne veut pas que je le vire à coup de pieds dans le cul. Il s’avance pour montrer qu’il n’a pas peur de moi, mais Iluna se met entre nous et me tire vers l’extérieur. Il reste à la porte et nous regarde. Iluna me demande ce que je fais là, et je lui dis qu’elle ne doit pas partir. Pourquoi ? Parce que je sais ce que je veux désormais, que j’ai mis le temps, mais que je sais maintenant, et que si elle suit ce type, elle le regrettera, parce qu’elle ne l’aime pas comme elle m’aime. Qu’est-ce que tu veux ?, demande-t-elle. Je reste muet. Bordel Luke! Parle!

C’est toi que je veux Iluna. Elle reste muette. Je lui dis que ma vie a été ce qu’elle a été, que oui, je me suis caché, que j’ai enfoui mes sentiments au plus profond, je pensais que ça me rendrait plus fort, mais au contraire, je me suis affaibli, si bien que je n’ai pas su me battre pour ce qui en valait la peine, et aujourd’hui, je dois me battre pour toi, parce que sinon, je me dirais tout le reste de ma vie que je n’ai pas essayé de te retenir, que je ne t’ai pas dit combien je t’aime, que je ne t’ai pas dit que j’ai besoin de toi, que je me sens apaisé à tes côtés, que j’ai l’impression d’être un type bien, et je ne veux pas dans dix ans me réveiller à côté d’une femme que je n’aimerai pas autant que je t’aime. Dans dix ans, je veux te regarder dormir et me dire que j’ai bien fait de venir frapper chez toi ce soir, et même si tu me rejettes, alors dans dix ans je me réveillerai en me disant que j’ai fait ce que j’ai pu. Je ne peux pas te forcer à rester, je ne peux pas te forcer à m’aimer, mais tu m’aimes, tu ne me regardes pas comme tu le regardes lui, tu ne l’embrasses pas comme tu m’embrasses, tu ne pleures pas pour lui. Je ne tomberai pas dans le cliché, je ne vais pas te dire, marions-nous, faisons des enfants, je veux juste te dire, que je veux faire ma vie avec toi, que je veux bâtir ma vie à travers notre relation, sur notre histoire… Je ne sais pas grand-chose sur cette fichue planète, je doute même de qui je suis, mais ce que je sais, c’est que je t’aime, c’est l’une des rares certitudes que j’ai. Je t’aime. Ce n’est peut-être rien, mais c’est tout ce que j’ai.

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Elle pleure. Elle me demande de partir. Alors je pars. Je ne me retourne pas, je pars.

Je rentre chez moi, je vais directement au lit. Il y a un mot sur ce dernier, un mot de Mahana qui regrette mon départ précipité, qu’elle avait toujours appréhendé ce moment où je la rejetterais. Je lui envoie un texto pour m’excuser. Elle m’appelle, elle aimerait venir. Oui, après tout, oui. Elle arrive rapidement, elle s’installe à côté de moi, dans mes bras. Rien de plus. Elle me dit qu’elle a petit ami là-bas, qu’elle l’aime bien, et elle me remercie d’avoir résisté, elle voulait voir si elle en était capable, maintenant, elle l’est, parce qu’elle sait que je veux Iluna. Elle me demande si je l’ai vue, oui, nous avons parlé. Je ne veux pas en parler avec elle, je veux du calme, du silence. Elle se blottit contre moi et elle s’endort. Je fixe ce ballon qui trône là sur ma commode. J’ai perdu Iluna et Mahana dort dans mon lit. Mahana n’est plus que du passé, et je dois bien admettre qu’Iluna aussi. C’est con à dire, mais il m’aura fallu du temps pour admettre que ce qui s’est passé appartient au passé, on ne peut lutter contre certains évènements semble-t-il.

Le lendemain, Mahana me dit qu’elle adore mon travail, elle aimerait qu’on reste en contact, qu’on devienne amis. Je lui promets que je lui écrirai, je le ferai. Elle m’embrasse, un dernier baiser, tendre, savoureux, puissant, et s’en va. Je me mets au boulot, je me concentre sur mon travail, je ne vois pas le temps passer. Quand je dessine, je ne pense à rien d’autre qu’à ce que je suis en train de créer. Il est déjà dix-huit heures lorsqu’on frappe à ma porte. Je ne me suis même pas arrêté pour manger. J’ouvre, c’est Iluna. Elle traîne deux valises.

Ok, dit-elle.

Je prends ses valises, ferme la porte. Nous nous regardons. Je m’approche, je caresse son visage avec mes doigts, elle me dit qu’elle n’a jamais cessé de m’aimer et qu’elle a peur que je la rende de nouveau malheureuse.

J’ai peur moi aussi.

Nous nous embrassons.

Nous avons passé la nuit à parler, nous n’avons même pas fait l’amour. Nous avons parlé de tout, je lui ai parlé de mes progrès, de mon psy, de comment je vois les choses entre elle et moi, pourquoi je suis prêt aujourd’hui à construire quelque chose, et pourquoi finalement notre rupture m’a été bénéfique, elle me reprend et dit : nous a été bénéfique. Elle me dit que ce fut difficile pour elle, qu’elle est revenue sur notre premier lieu de vacances pour se souvenir et voir si elle m’aimait toujours. Elle n’avait pas prévu de me croiser bien évidemment. Elle a eu plusieurs aventures, mais rien d’extraordinaire. Puis y’a eu ce garçon qui lui promettait la belle vie, l’assurance d’une famille, il avait plein de projets et se donnait les moyens de les concrétiser, et elle s’est dit que oui, pourquoi pas, après tout, c’est ce qu’elle a toujours voulu. Mais au fond d’elle, il manquait quelque chose. Tous ces projets, elle les avait imaginés elle aussi. Sauf que ce n’était pas avec lui, mais avec moi. Et donc, elle m’a suivi jusqu’à la librairie et a simulé notre rencontre, elle a mis en place cette histoire d’échanges de livres, pour avoir une raison de venir me voir, elle voulait savoir si elle me désirait toujours. Elle savait qu’elle devait partir déjà depuis quelques mois, mais elle voulait être sûre qu’elle voulait suivre l’autre. Elle n’a eu sa réponse que lorsque je suis venu frapper chez elle, et surtout quand j’étais prêt à me battre sans savoir que le type était ceinture noire de judo…

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A notre réveil, lorsque nous prenons conscience que nous n’avons pas fait l’amour, nous nous enlaçons et couchons ensemble de façon très intense. J’avais oublié combien j’aimais lui faire l’amour, la tendresse de ses baisers, ses mains sur mon corps, ses jambes m’entourant.

Les semaines passent. Je finis mon premier album solo qui sera bientôt dans toutes les bonnes librairies, et même les mauvaises… Je flippe à l’idée de lire les critiques, je décide qu’il serait peut-être plus judicieux de ne pas les lire. Au rugby, j’obtiens mon diplôme d’entraîneur. Avec l’équipe, nous gagnons tous les matchs allers, nous espérons gagner le championnat cette année, nous avons le potentiel. Martin est maintenant titulaire, il a énormément progressé, et est devenu un des joueurs centraux de l’équipe. J’ai aussi bossé sur son scénario, j’ai réalisé des croquis et quelques planches en story-board, j’ai présenté ça à mon éditeur, celui qui me publie sur ma série de science-fiction. Il est très enthousiaste et nous donne son feu vert.

Je ne vois plus mon psy! Un jour il m’a dit que je n’avais plus besoin de lui, que j’avais réussi à faire le point avec l’essentiel et que je perdrais mon temps avec lui désormais, et que d’ailleurs, il le perdrait aussi! Mais il aimerait continuer à me voir, qu’on mange ensemble de temps en temps, que je lui envoie mes travaux. Je lui dis qu’avec le fric que je lui ai laissé, il peut bien acheter mes albums et mes livres! Il rigole et confirme qu’il le peut. Je le remercie pour tout ce qu’il a fait.

L’album que nous avons fait en commun avec Joseph, Mike et Ben, se vend comme des petits pains! Les critiques sont excellentes, et nous décidons de créer un site Internet où les gens peuvent avoir accès à tous nos anciens fanzines de l’époque, gratuitement! Nous nous remettons au boulot pour un second album, depuis que je me suis pris en main, les choses me réussissent.

Ça fait du bien.

Je réalise enfin qu’Iluna et moi sommes de nouveau ensemble! Et toujours amoureux! Et j’ai même envie d’avoir des enfants! E veut se marier alors que je veux juste des enfants, le mariage, ce n’est pas important, alors que des enfants… Elle propose que nous attendions nos trente ans, et que d’ici là nous en profitions pour voyager, pour être ensemble! L’année passe à une vitesse incroyable! Ma BD sort enfin, mon éditeur me fait une belle promo sur les sites spécialisés et dans les magazines. Je ne veux pas lire les critiques, mais Iluna me les lit à voix haute, et bien que je me bouche les oreilles, j’entends que des bonnes choses, que mon graphisme plait et que l’histoire est très bien menée, bien que pas très originale. On me propose même des interviews! J’y réponds par téléphone, par chat, j’avoue apprécier le succès que je connais. J’ai conscience que c’est éphémère, mais je surfe sur la vague et j’en profite!

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Au rugby, nous arrivons en finale du championnat. Nous tombons contre l’équipe qui nous a éliminés l’an passé, je ne vous raconte pas dans quel état je suis quand l’arbitre siffle la fin du match et que le score nous est favorable! Deux de mes joueurs sont repérés par des équipes pros, je suis heureux pour eux, mais moins pour le club qui aurait pu espérer gravir des échelons avec de tels joueurs. On me propose de coacher l’équipe première, je préfère rester avec les jeunes.

Nous partons en vacances dans les Caraïbes, nous y passons trois semaines, nous faisons le tour des îles, nous en profitons pour faire de la plongée, pour pêcher aussi, mais nous mangeons les poissons du poissonnier… Nous vivons dans des bungalows, où nous aimerions passer toute notre vie, au soleil, à bronzer, à glander, à lire, à ne pas penser aux ventes des albums, à ne pas supporter les clients qui râlent.

Nous finissons par rentrer. Nous ne voulons plus attendre pour faire un enfant.

 

FIN

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