La vie quand elle vient – Chapitre 4

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Récit écrit… il y a fort longtemps! 10 ans environ… Retour au sommaire pour télécharger le texte intégral au format PDF

 

Il y a Ben, il y a Mike, il y a Joseph, et il y a moi. Nous nous sommes connus à la fac. Nous étions les élèves du dernier rang, ceux qui se demandent ce qu’ils font là, ceux qui préfèrent être au chaud, ou qui sont là pour rencontrer des filles.

Nous avons très vite sympathisé, d’autant plus vite quand nous avons parlé de BD. Nous n’avions pas les mêmes références ni les mêmes envies, et c’est sans doute pour cela que nous nous sommes rassemblés. Nous avons créé un fanzine et nous l’avons fait tourner autour de nous parmi nos proches. Ça nous coûtait pas mal d’argent, mais nous arrivions à nous en sortir, l’un connaissait un imprimeur qui nous faisait un prix, l’autre travaillait dans une librairie où le patron voulait bien vendre notre Fanzine. Nous rentrions dans nos frais.

Ensuite, nous avons décidé de faire les festivals de BD. Nous venions avec nos différents numéros de fanzines, c’était bien, nous étions plutôt fiers, et puis nous apportions aussi nos travaux personnels pour les montrer à des éditeurs.

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Quelques années plus tard, la bande des quatre se retrouve et nous regrettons tous d’avoir arrêté notre fanzine. Nous convenons de faire un nouveau numéro, un truc plus sérieux que nous pourrions tenter d’éditer. Joseph, qui est celui qui a le mieux réussi et qui s’est fait un vrai nom dans le monde de la bande dessinée, nous propose d’en parler à son éditeur qui cherche à publier un album de collaboration.

Durant le festival, y’a plein de gens, y’a même de jeunes auteurs qui viennent me voir pour me demander ce que je pense de leurs travaux. Ils me demandent un petit dessin et disent qu’ils adorent ce que je fais. Ça me fait plaisir. Alors je leur fais soit un dessin d’un vaisseau spatial, soit un dessin d’un des personnages principaux, c’est selon leurs envies. Je ne veux pas les décevoir, c’est mon public, et je sais que si la série ne s’arrête pas, c’est parce que nous avons un public fidèle. Cela dit, c’est mon premier festival en tant qu’auteur, je me rends compte que je ne suis plus venu dans ce genre de cérémonie depuis quatre ou cinq ans. J’avais bien évidemment rencontré mon public lors de dédicaces organisées par des librairies, mais là, l’ambiance était différente, assez flippante. Le plus dur, c’est de rester assis à attendre que quelqu’un nous demande une dédicace… Y’a toujours une longue queue pour les stars de la BD, pour les autres, c’est un peu humiliant…

Ben, Mike et Joseph se sont installés à la capitale, j’ai toujours refusé parce que je trouve ça trop grand, trop tout. Pourtant, ils m’assurent que je percerais plus vite, que je trouverais d’autres séries si j’étais sur place, les éditeurs aiment bien avoir leurs dessinateurs sous la main.

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Je leur parle de mon nouveau projet en solo, ils ont l’air intéressé. Je leur montre mes story-boards et ils sont enchantés. Ils me demandent si j’ai quelqu’un pour m’éditer, je dis que non. Ils me conseillent d’aller montrer mes travaux aux grands éditeurs qui sont sur place, ça pourrait les intéresser. Malheureusement, je ne peux pas laisser mon stand, il faut que je chope un éditeur pendant la pause. Je n’ose pas m’arrêter, parce qu’il y a du monde qui fait la queue, je n’en reviens pas d’avoir autant de gens qui veulent me voir. Le soir arrive, et les visiteurs doivent partir. Je suis exténué par ma journée. Un homme vient à ma rencontre et me dit qu’il paraît que j’ai quelque chose pour lui. Je ne comprends pas. Oui, Joseph lui a dit que j’avais un super story-board à lui montrer, je me sens bête, mais je saisis l’occasion. Il regarde, il reste muet, il survole rapidement, parfois un sourcil se lève. Il me demande le format final de ce travail. J’aimerais faire un livre de deux-cents pages, en noir et blanc. Il dit que les romans graphiques intimistes se vendent de plus en plus. Il aimerait voir quand même comment je dessine en noir et blanc. J’ai justement un portrait de Mahana que j’avais fait à l’occasion. Ça lui plait. Il me tend la main et me dit que j’ai là une très jolie petite amie.

Affaire conclue.

J’ai envie de lui dire que ce n’est pas ma petite amie, enfin parfois si, mais tant pis.

Esfir est avec un bonhomme depuis quelques mois. Elle est passée à autre chose. Elle a trouvé refuge dans les gros bras d’un rameur fan d’aviron. Elle a l’air heureuse, mais prend bien soin de ne pas trop le faire venir à l’appartement. Je l’ai bien croisé quelques fois, il m’énerve avec ses gros bras, à retrousser ses manches pour bien qu’on les voit. Il me parle rugby, il sait que j’en ai fait, ne me trouve guère costaud pour un ancien joueur. Mon mètre quatre-vingt lui semble dérisoire, j’ai bien envie de lui montrer que je peux lui mettre une bonne branlée malgré ses bras disproportionnés, mais Esfir est prête et ils s’en vont à leur soirée.

Lorsque je rentre à l’appartement après ce festival plus que lucratif, Esfir est là, pleurant dans le canapé. Quelqu’un est mort ? Pire, elle s’est faite larguer. Je lui demande si elle l’aimait, elle me répond sans hésiter que non. Alors pourquoi pleure-t-elle ? Parce qu’elle en a marre d’être seule, que personne ne veut l’aimer, et qu’elle va finir vieille fille. J’essaie de la consoler, mais ses mots me font plus rire qu’autre chose! C’est pas drôle! bien sûr que ce n’est pas drôle, mais c’est amusant. Je lui dis qu’elle finira par trouver quelqu’un de gentil, d’attentionné, qui saura l’aimer comme elle le mérite. Mais elle dit que c’est des bêtises. Elle se sent seule, je lui dis que je suis là. Je passe mon bras par dessus ses épaules et la serre. Elle pleure de plus belle et mon nouveau pull en coton est tout mouillé et sans doute avec un peu de morve aussi. Elle me demande pourquoi tout le monde la quitte, pourquoi les garçons ne restent pas, et je lui dis que le problème ne vient pas d’elle, mais d’eux, et puis, on ne peut forcer personne à nous aimer, c’est ainsi. Elle dit qu’elle regrette de ne pas être tombée amoureuse de moi il y a six ans, que nous serions sans doute encore ensemble, et que peut-être même qu’on aurait déjà des enfants. Je souris, c’est idiot. Je ne veux pas la froisser. Elle se redresse, me regarde et m’embrasse. Je ne veux toujours pas la contrarier et lui rends son baiser. Je l’embrasse de plus belle, mais elle recule. Elle préfère ne pas aller plus loin. Je suis son colocataire, son ami, nous ne devons pas coucher ensemble. Nous avions promis de ne pas le refaire, nous devons nous y tenir.

Elle a raison, c’est mieux comme ça.

Plus tard, dans la soirée, lorsque j’éteins la lumière de ma chambre, la porte s’ouvre. Esfir se tient devant l’entrée, me demande si elle peut entrer, je lui dis oui. Elle s’approche, lève la couette et se glisse dessous. Elle dit qu’après tout, pourquoi nous devrions nous priver ? Je n’essaie pas de lui résister. J’ai tellement aimé lui faire l’amour.

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Le lendemain, elle fait comme si de rien n’était. Elle me dit bonjour comme tous les matins avec un bisou sur la joue, elle se prépare et part travailler. Je me sens bête, elle semble bien mieux assumer notre nouvelle nuit. Pour ma part, j’ai du boulot. En attendant les illustrations que je dois faire, j’appelle mon éditeur pour lui dire que j’ai trouvé un preneur à mon nouveau projet BD, il me demande pourquoi je ne lui en ai pas parlé avant, je lui dis que c’est une offre à ne pas rater, c’est une grande maison d’édition, je serai bien payé, et puis en plus, j’ai presque totale liberté sur mon bouquin. Il comprend mais espère que je vais continuer la série. Bien évidemment!

Je sors mes pinceaux et me mets au travail.

Quand Esfir rentre du boulot le soir, elle me demande si j’ai bien travaillé et me dit qu’elle va bien mieux, et qu’elle me remercie d’avoir pris soin d’elle. Son détachement me laisse sans voix. Je me revois six années en arrière, effrayé à l’idée de l’embrasser. Coucher avec elle ne me laisse pas insensible. Elle me dit qu’elle est heureuse de m’avoir pour ami. Je comprends alors que je ne suis vraiment qu’un simple ami. Elle me demande si je suis au courant que sa sœur s’en va un an à l’étranger à la rentrée prochaine, je lui réponds qu’elle m’a donné des nouvelles oui, et que je trouve ça bien pour elle. Nous dînons, elle se met devant la télé, je joue sur mon PC pour me détendre, j’éteins de nouveau la lumière, me mets au lit, elle ouvre la porte et me rejoins.

Tous les jours c’est le même refrain, le matin, j’ai droit à ma bise sur la joue, et quand j’éteins la lumière, elle se glisse dans mon lit et me fait l’amour. Lorsqu’elle a ses règles, elle me demande si elle peut quand même dormir dans mon lit, et nous dormons ensemble.

Un soir, je vais boire un verre avec Mahana qui me propose de passer la nuit avec elle. Je dors chez elle. Le lendemain, Esfir me demande où j’étais, je lui dis que ça ne la regarde pas. Elle est furieuse, me dit qu’elle avait confiance en moi, et voilà que je couche avec la première venue. Je lui dis que je ne lui dois rien. Elle me rétorque que quand on couche tous les soirs avec la même fille, bien sûr qu’on lui doit quelque chose, au moins du respect! Elle se met à pleurer et court dans sa chambre. Je me sens con, je ne m’étais pas attendu à une scène de ménage, je ne sais pas quoi faire, je me fais un sandwich.

Cette nuit-là, je dors tout seul, et le lendemain, elle est déjà partie au travail lorsque je me lève.

Joseph m’appelle pour me parler de notre fanzine, comment il voit les choses et tout. Il me dit que ça serait bien que je monte à la capitale histoire que nous décidions de ce que nous faisons, comment et en combien de temps. Il me dit que sa maison d’édition est intéressée par cet album/fanzine, et qu’ils sont impatients. J’ai du mal à tout gérer, surtout que j’ai reçu les illustrations du livre pour enfants et y’a beaucoup de boulot. Heureusement, j’ai des tas d’indications, je n’ai pas à trop faire fonctionner mon imagination.

Le soir, quand Esfir rentre, elle s’excuse pour la veille, je lui dis qu’elle peut, et qu’il faudrait peut-être mettre certaines choses au point. Elle dit qu’elle préfère que nous n’en parlions pas. Soit. Pourtant, elle revient dans mon lit. Il faut qu’elle m’explique. Il y a une araignée dans sa chambre. Nous rigolons.

Mon psy me dit que tout ça n’est pas une bonne idée, et qu’Esfir ferait bien de venir le voir. J’essaie de lui expliquer qu’occasionnellement on fait des choses juste parce qu’elle font du bien.

Et Mahana?

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Avec Mahana c’est différent, il y a quelque chose entre nous, pas de l’amour, peut-être un peu, d’ailleurs peut-il n’y avoir qu’un peu d’amour ? Je ne sais pas pourquoi je préfère être avec Mahana plutôt qu’avec Esfir. Mon psy dit que Mahana ne m’a jamais fait souffrir, elle n’a jamais été un de mes grands amours.

Selon lui, tout cela ne me mènera nul part, et que si c’est une question d’appétit sexuel, autant me trouver une autre fille. Coucher avec ma colocataire risque de créer des tensions lorsqu’un de nous deux retrouvera quelqu’un.

Je sais qu’il a raison, pourtant, je n’empêche pas Esfir de rentrer dans mon lit le soir même. Je crois que finalement j’y trouve mon compte dans cette relation, outre mon appétit sexuel rassasié, ça me fait du bien d’avoir une présence féminine, de ne pas dormir tout seul.

Mon équipe de rugby est donc qualifiée pour les quarts de finales. Nous jouons contre les favoris, cela va être difficile de gagner. Nous avons la chance de jouer à domicile, il y a un monde fou encore dans les tribunes. Je regarde si j’aperçois Iluna, mais je ne la vois pas. Le match commence, la différence de niveau est flagrante. L’équipe adverse est expérimentée, ils ont connu de nombreux matchs comme ça, et mes gars sont écrasés sous le poids de l’enjeu. A la mi-temps, nous ne sommes menés que de sept points, un essai transformé… C’est d’ailleurs ce qu’il se produit, je me dis que nous pouvons le faire, que notre force, c’est notre fougue. Malheureusement mes gars craquent dans les dix dernières minutes… Nous nous prenons deux essais qui nous achèvent. Mes garçons sont abattus. Je suis fier d’eux.

Quelques jours plus tard, je reçois un mail d’Iluna, elle est désolée qu’on ne se soit pas qualifiés. Elle espère que je vais bien et m’embrasse. Je ne comprends pas pourquoi elle m’écrit un mail de trois lignes juste pour me dire ça. Pascal, un de mes vieux amis me dit que c’est peut-être pour me signifier qu’elle pense à moi, qu’elle ne m’a pas oublié.

Je lui envoie un mail à mon tour, je la remercie de sa bienveillance, mais j’en ai marre. Je lui dis que je l’aime toujours, qu’elle me manque, et que je n’aime pas recevoir un mail de trois lignes. Ça veut dire quoi ?

Elle me répond.

Elle me dit que le problème entre nous n’a jamais été l’amour. Qu’il lui fallait plus. Aujourd’hui, elle a quelqu’un d’autre. Son mail signifiait simplement qu’elle est désolée de la défaite de mon équipe car elle sait que ça a dû me faire de la peine.

Je demande à Esfir d’arrêter de me rejoindre. Je vais chercher un nouvel appartement, ça sera mieux pour tout le monde. Elle se met à pleurer et me reproche de la rejeter. Je lui dis qu’elle déconne sec là, et qu’il faut qu’elle se reprenne! Elle est perdue et seule, ne sait plus où elle en est. Elle suggère même que nous pourrions rester ensemble, que peut-être nous retomberions amoureux. Je lui dis que non. Que j’aime encore Iluna, que je l’ai aimée beaucoup il y a six ans, que maintenant, tout cela n’a plus aucune raison d’être, que c’est du passé, et que je ne peux plus me permettre de vivre dans le passé. Je dois utiliser mon temps pour préparer mon avenir, et je ne vois pas d’avenir avec elle. Elle me confie que j’ai raison, qu’elle a bien conscience qu’elle s’est enfermée dans ses illusions.

Elle veut cependant que je reste dans cet appartement, qu’elle va partir chez ses parents le temps de se trouver autre chose. Elle a rencontré quelqu’un au boulot, un client, elle va le revoir, ça peut peut-être donner quelque chose qui sait ?

Je lui souhaite.

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Quelques jours plus tard, il n’y a plus aucune affaire d’Esfir dans l’appartement, elle m’a rendu les clés, je ne sais pas si j’ai envie de me chercher un nouveau colocataire ou si je peux me permettre de payer le loyer tout seul. Je reçois la rémunération pour les illustrations que j’ai faites, ils sont ravis du résultat et m’en proposeront d’autres. Je décide alors qu’un peu de solitude ne peut pas me faire de mal. Pascal vient passer la soirée à la maison, nous branchons ma vieille Super Nintendo, nous jouons toute la nuit, à NBA Jam, Mario Kart, Street Fighter 2… Je me rends compte que depuis que je ne suis plus avec Iluna, je ne vois plus trop mes amis. Pascal comprend mon éloignement et sait qu’il peut toujours compter sur moi, que j’avais besoin de faire le point. Il regrette Iluna, c’est une chouette fille. Il me dit qu’il l’a croisée il y a quelques jours, par hasard, en ville. Elle était avec son mec, il a une gueule de connard, pire que la mienne! Il rajoute que je ferais bien d’aller frapper chez elle un de ces jours et que je lui dise tout ce que je suis prêt à faire pour elle désormais.

Je suis prêt à faire quoi ?

Je suis plutôt heureux seul dans l’appartement. Je décide de faire de la chambre vide mon atelier, je fais passer toutes mes affaires de l’autre côté et voilà que ma chambre ressemble enfin à une chambre! Plus de bureau, plus de matériel à dessin, juste un lit, une table de nuit, un placard. Maintenant, ça fait un peu vide, alors je décide d’aller acheter une commode, je ne sais pas ce que j’y mettrais, mais ça fera un peu de place dans mon placard. En rangeant un peu mes affaires, je me rends compte que je n’ai rien de mon enfance et de mon adolescence. Tout ce que je possède, je l’ai depuis mon entrée à la fac. J’ai un tas de BD, je n’ose plus compter tellement il y en a, un paquet de livres en tout genre, romans, essais, même des livres de voyage, parce qu’avec Iluna nous voulions aller visiter d’autres pays, mais ça ne s’est pas fait, parce que… Bé vous savez pourquoi…

Mahana passe me voir, elle se demande pourquoi sa sœur est partie aussi brusquement, je lui dis que je lui ai demandé de partir, que ça serait mieux pour tout le monde. Je la regarde, son visage essaie de me dire qu’elle aimerait en savoir plus, mais en réalité, je sens bien qu’elle n’est pas vraiment certaine de vouloir en savoir davantage. Je rajoute que désormais, j’ai les moyens de me payer l’appartement, donc c’est mieux ainsi, je suis ici chez moi!

Je l’invite à manger, elle me parle de son départ qui s’approche de plus en plus. Elle a déjà trouvé un appartement, elle l’a loué par Internet, elle a vu les photos, elle a parlé avec le locataire qui s’en va, c’est un bon appartement bien placé apparemment. Elle me demande si je viendrai la voir, oui, pourquoi pas, ça me fera voir autre chose! J’aime le temps que je passe avec elle, alors je le lui dis. Elle baisse la tête et me demande si j’ai envie qu’elle reste, parce que si j’ai envie, elle restera. Je lui dis que je ne sais pas. Qu’elle me manquera sûrement, mais que c’est bien pour elle d’aller faire une année à l’étranger. Il serait dommage qu’elle reste pour un bonhomme comme moi. Elle dit que je suis un mec bien, ce qui me fait sourire. Je fais de mon mieux!

C’est déjà pas si mal conclue-t-elle!

J’aimerais qu’elle reste, j’adore la voir, j’aime quand elle passe à l’appartement, j’aime plus que tout quand elle me fait l’amour, j’aime quand elle me parle la nuit… Notre relation a bien évolué depuis le début. Désormais, nous discutons beaucoup, j’apprends à mieux la connaître, cette fille semble avoir plus de certitudes que moi sur pas mal de sujets, et je ne sais pas si c’est parce qu’elle est encore jeune et que la vie lui a épargné bien des soucis, ou si c’est parce qu’elle est plus intelligente que moi.

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Mon psy me cite Sartre dans Le Diable et le Bon Dieu : « Je préfère le désespoir à l’incertitude. » Il me demande ce que j’en pense. Je pense que la vie est désespoir. Surpris, il rétorque : ne dit-on pas que l’espoir fait vivre ? Foutaise! C’est le désespoir qui fait vivre! Je ne me suis jamais senti aussi vivant que lorsque j’étais désespéré, et vous savez pourquoi ? Parce que souffrais. Tant qu’on n’a pas souffert, on n’a pas vécu. Et je parle de ces vraies souffrances, pas ces petits travers d’occidentaux qui n’aspirent qu’à avoir le dernier modèle de leur marque préférée de Smartphone! Non, je vous parle de cette souffrance, celle qui vous prend aux tripes, celle qui vous fait vomir, celle qui vous fait vous haïr et haïr la Terre entière, je vous parle de l’incompréhension face à ce monde, je vous parle de la mort, de la perte, du sang, je vous parle d’identités. Oh oui! J’ai eu du désespoir, et j’en ai encore, il s’accroche, il se colle, il s’infiltre, mais heureusement, je suis bien né, je n’ai jamais eu faim de ma vie, je n’ai jamais vu ma famille se faire égorger, je n’ai jamais eu à vivre dans un camp de réfugiés, je n’ai jamais eu à me cacher dans ma cave pendant qu’on bombardait ma maison. Tout n’est pas noir. Je dois aussi être conscient de mes privilèges.

Il me dit : il n’y a donc rien dans ce monde qui mérite d’être vécu ? Mais si! Tout mérite d’être vécu! La haine autant que l’amour, l’espoir autant que le désespoir! Si j’avais pensé ne serait-ce qu’un instant que rien dans ce monde ne mérite d’être vécu, alors je ne me serais pas accroché, je suis vivant et je veux le rester! Mais je ne veux plus entendre quelqu’un me parler d’espoir quand on voit ce qu’on a fait de ce monde!

Il insiste : mais on a aussi fait de merveilleuses découvertes, on a su apporter à l’humanité un vrai confort moral et matériel! Il m’énerve : mais quelle humanité ? Qui jouit de ces conforts ? Un tiers de la planète ? Qui jouit des richesses ? Et c’est quoi leur espoir à ces peuples ? De vivre un jour comme nous ? A cent à l’heure ? A bosser pour mieux consommer ? Vous trouvez ce monde empli d’espoir vous ?

Alors j’en suis là… Encore et toujours en colère.

Ai-je tort ? Ai-je raison ? Peu importe, je suis en colère. Mon psy dit qu’il comprend ce que je veux dire, il rajoute qu’il y a des gens qui essaient de voir le bon côté des choses, quand d’autres ne voient que le mauvais. Je lui dis ironiquement que j’ai toujours voulu savoir à quoi ressemble la face cachée de la Lune. Il sourit. Il me dit que j’ai bien fait de quitter Esfir, il dit que je ne dois pas gérer mes relations avec mes pulsions sexuelles. Pour lui, je suis une sorte de JFK… Kennedy ? Oui voilà. Il dit que si JFK couchait avec autant de femmes, s’il était incapable de dire non à ses pulsions, c’est parce qu’il avait tellement été proche de la mort quand il était jeune, avec ses nombreuses maladies, que c’était pour lui la seule façon d’exprimer toute sa vitalité. Je ne vois pas le rapport. Je n’ai jamais été malade, et puis, j’ai toujours été fidèle à Iluna. Il me dit que le problème ne vient pas de la maladie, j’ai assez côtoyé la mort pour ressentir un profond besoin de me sentir vivant. Iluna comblait ce besoin. Je n’aime pas sa comparaison. Le père de JFK était un coureur de jupons, il se faisait tout ce qui passait, c’est peut-être de là que ça vient aussi! Quand on a pour modèle un mec qui a des tas de maîtresses et qui ne s’en cache pas… Oui, ou ça aurait pu le dégoûter… Ce qu’il veut dire, c’est que je dois apprendre à gérer mes pulsions, que la solution n’est pas dans la recherche d’un certain bien-être passager. Tout ça est éphémère, et à terme, je vais me retrouver seul comme un con à chasser les filles qui viennent d’entrer à la fac. Je n’aime pas la tournure de cette conversation, de quel droit me juge-t-il ? Il dit qu’il ne me juge pas, mais il veut me faire prendre conscience que la réalité, ce ne sont pas mes BD, la réalité, ce n’est pas de coucher avec Mahana tout en sachant qu’il n’y aura rien de plus, la réalité, c’est la volonté. Alors qu’est-ce que je veux ?

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Il est marrant lui, qu’est-ce que je veux, qu’est-ce que je veux ? Je veux Iluna bien sûr! Je veux qu’elle revienne, et qu’on reste ensemble. Et qu’ai-je fait pour que ça arrive?

Rien.

Je vais frapper chez Iluna, une fille ouvre la porte, je ne la connais pas. Je lui demande si Iluna est là, mais il n’y a pas d’Iluna ici. Elle vient d’emménager, et l’ancienne locataire est partie vivre avec son petit ami. Je reste devant la porte, groggy, silencieux, je ne sais pas quoi faire. Elle me demande si tout va bien, je lui dis que oui je crois, je me demande si je pourrais coucher avec cette fille. Je secoue la tête. Pourquoi je veux la sauter ? Parce que je suis déçu ? Désappointé ? Désespéré ?

Je pars, je prends mon téléphone et j’appelle Iluna.

Elle ne répond pas.

Je rentre rapidement chez moi, j’allume mon ordinateur et lui écris un mail :

« Iluna. Je suis passé chez toi, j’ai découvert que tu avais déménagé, on m’a dit que c’était pour vivre avec ton petit ami. Cela va bientôt faire un an que nous ne sommes plus ensemble, et j’ai pensé à toi tous les jours, souvent contre mon gré. Je n’ai jamais cessé de t’aimer, et ce ne sont pas les diverses aventures que j’ai eu qui y ont changé quoique ce soit, bien au contraire. J’aurais voulu me battre davantage pour toi, j’aurais voulu te dire que tu es la femme de ma vie, mais la seule chose que je sais aujourd’hui, c’est que tu es la femme que j’aime, que j’aime depuis le premier jour, tu es la seule à avoir mis un peu d’espoir dans ma vie, tu es la seule qui a réussi à me faire dire je t’aime, tu es la seule qui m’a redonné foi en une illusion nécessaire à l’amour, l’illusion que tout peut arriver, surtout le meilleur. J’ai toujours tout vu en noir, sauf avec toi, il m’a fallu du temps, et je n’ai désormais que mes mots à te donner… »

Je ne sais pas comment finir. Et puis à quoi bon ? Elle quitterait son mec pour moi ? Après ce que je lui ai fait ? Elle serait maso ? Nan, je ne suis pas de ces idiots qui pensent que les histoires d’amour finissent bien, les histoires d’amour finissent, un point c’est tout. Notre histoire est finie, et puis voilà. Je dois l’accepter et continuer mon chemin… Je n’envoie pas le mail.

Mahana s’en va bientôt, elle veut me dire au revoir, c’est à dire me faire l’amour. Nous passons la nuit ensemble, et au petit matin, elle ne peut s’empêcher de pleurer. Elle est heureuse de m’avoir connu et espère avoir de mes nouvelles. Je verse ma larme à mon tour.

Pour noyer mon désespoir, je vais dans ma librairie préférée pour m’acheter des BD et voir combien d’autres auteurs sont géniaux.

Cela fait deux mois que je travaille comme un forcené avec les copains. Nous avons terminé notre album et la maison d’édition est ravie de notre collaboration. Nous espérons en faire un deuxième. Mon ouvrage avance aussi, le travail direct en noir et blanc est plus difficile que je ne le pensais, beaucoup plus long, du coup, mes journées se rallongent. Comme mes seules distractions sont le psy, et jusqu’alors Mahana qui va me manquer, j’arrive à tout gérer tant bien que mal. Je regarde si je ne peux pas trouver quelque chose à lire, un roman, un classique, ça serait pas mal. Finalement, je tombe sur  The Autobiography of Malcolm X. Je m’étais toujours dit, après avoir vu le film de Spike Lee, qu’il fallait que je lise des choses sur le bonhomme. Alors je prends le livre et je file m’acheter le film, parce que j’ai envie de le revoir. En sortant de la librairie, Iluna apparaît. Elle me salue tout en souriant et me demande comment je vais. Je suis étonné de la trouver là, elle me dit que depuis qu’elle me connaît, elle ne vient plus qu’ici pour acheter ses livres, on y trouve tout, les gens sont aimables, et puis elle y a de bons souvenirs. Je lui montre ce que j’ai acheté et lui dis que je vais me procurer le film aussi. Elle se souvient l’avoir vu avec moi, que je suis resté trois heures assis dans le fauteuil sans jamais m’appuyer le dos, et qu’il n’y avait plus rien qui existait tout autour. Elle n’a jamais compris mon intérêt pour Martin Luther King, Mohammed Ali ou Malcolm X, mais ça lui a toujours plu de m’entendre en parler! J’admire leurs forces. Elle sourit. Elle dit que je suis fort moi-aussi. Elle rajoute qu’elle espère que j’en aurai conscience un jour.

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Elle me demande si je veux bien l’accompagner pour s’acheter un livre, elle ne sait pas quoi prendre. Je tombe sur Requiem des Innocents de Louis Calaferte, j’avais lu ce livre quand j’étais en maîtrise. J’en gardais un souvenir un peu brut, une histoire dure. Je lui dis que je peux lui prêter le Calaferte, je dois encore l’avoir. Elle sourit, elle est tellement belle! Elle ne m’avait plus souri comme ça depuis mille ans peut-être, que le temps est long! Finalement, elle prend Les Cendres d’Angela de Frank McCourt. Quelqu’un lui a conseillé. Je ne demande pas qui. Je ne connais, mais la quatrième de couverture me donne envie de le découvrir. Elle me dit qu’elle me le prête contre le Calaferte. D’accord, mais le temps qu’elle le lise… Non, elle me le prête maintenant! Oh!

Nous allons acheter Malcolm X de Spike Lee et nous passons à l’appartement pour que je lui file mon livre. Elle est étonnée de voir qu’Esfir est partie. Elle fait le tour, elle regarde sur quoi je travaille, et elle découvre mes nouvelles planches, tous mes travaux. Ça me plait me dit-elle, elle lira tout ça quand ça sortira. Elle rajoute que de lire les travaux en cours d’un artiste c’est un honneur qui revient aux petites amies ou aux épouses. Je souris. Je ne trouve pas ce fichu livre… Je lui dis qu’elle peut regarder, que ça ne me gêne pas le moins du monde. Elle inspecte le story-board et la planche finale, ça lui plait beaucoup, elle trouve que le noir et blanc est très efficace et donne plus de relief à l’image, il y a une réelle identité. Je lui dis que c’est ce que j’essaie de faire, mais c’est difficile. Elle m’encourage à m’accrocher. Je trouve enfin le Calaferte, elle me tend son livre et me prend le mien. Elle me le rendra vite, ça veut dire qu’on va se revoir très bientôt. Je dois partir dans une semaine pendant quelques jours, je l’appellerai à mon retour. Elle me dit qu’elle ne vit plus chez elle, je sais, elle me demande comment je le sais, je lui réponds que j’y suis passé y’a environ deux mois. Elle est surprise. Elle me demande où je pars et je lui dis que je monte à la capitale pour finaliser une BD que je fais avec Ben, Joseph et Mike. Je lui montre mon travail sur cette BD, c’est surtout des histoires courtes, soit humoristiques, soit qui cherchent à faire passer un message. J’ai choisi le message, et j’ai parlé d’amour, car l’amour est ce qu’il y a de plus universel. Elle sourit. Elle attend donc mon coup de fil, je suis étonné de cette phrase. Elle s’en va, je m’assois dans le canapé et j’ouvre le bouquin.

J’ai passé ma nuit à lire et me suis finalement endormi. Et puis, au réveil, j’ai allumé mon ordinateur et j’ai écrit. J’ai écrit tout ce qui me venait à l’esprit et j’ai parlé de mon histoire. J’ai écrit sur moi, j’ai raconté ma vie, j’ai passé ma journée dessus, je n’ai pas dessiné un seul instant, je me suis raconté, me suis mis à nu, comme Frank McCourt l’avait fait. Ce fut une révélation, je me suis rendu compte que je pouvais aussi faire le point avec mon passé si je le désirais, en écrivant. Peu importe si je n’écris pas bien, je dois le raconter, je dois le faire pour moi, et pour ceux qui voudront bien le lire. Pour la première fois de ma vie, j’écris un truc sans m’inquiéter du qu’en dira-t-on. Je prends conscience dès cet instant que j’ai désormais le luxe de ne pas me faire de soucis car c’est mon histoire et que je suis seul juge. Je me sens bien à pianoter. Je me sens bien à me raconter. Quand je me relis, je trouve ça mauvais, mais tant pis. Mon psy accepte de me lire et il dit qu’il est fier, que j’ai trouvé mon déclencheur et que je dois continuer, que grâce à l’écriture, j’arriverai sans nul doute à faire le point, à me mettre d’accord avec moi-même. Il rajoute que c’est quelque chose que je peux facilement mettre en scène, et quand je lui montre mon story-board, il me dit que c’est bien aussi de raconter une histoire dont on est proche, mais c’est dans doute plus guérisseur d’étaler sa vérité. Ainsi, j’écris, et j’écris, je réfléchis à savoir si je peux mettre en scène les mots que je pose sur mon écran, mais c’est inutile, je n’ai pas besoin de traits pour clarifier ce que je veux dire, tout est là. Je me demande si Iluna a fait exprès, je me demande si elle me connaît si bien qu’elle m’a prêté ce livre délibérément, j’ai envie de la revoir, de lui faire lire ce que j’ai écrit. Elle me manque.

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Je pars donc. Je passe quelques jours avec les potes, comme au bon vieux temps. Nous peaufinons notre travail. Nous avons rendez-vous avec notre éditeur, il se réjouit de notre travail, il aimerait que nous changions certains trucs, rien de bien grave. Notre bouquin est un recueil, chaque auteur a pu mettre une explication de sa vision de la BD, de son histoire. Notre travail est peut-être moins déluré qu’à nos débuts, mais certainement plus mûr, plus sûr. Avec le temps, notre façon d’appréhender notre art a fortement évolué, c’est certain. Il y a quelques années, je n’aurais jamais songé à écrire une histoire quasi-autobiographique qu’une grande maison d’édition publierait!

A peine ai-je ouvert la porte de mon appartement que je prends mon téléphone pour appeler Iluna. Elle ne répond pas, je laisse un message. Je lui dis que je suis rentré, que j’ai fini son livre et qu’elle peut venir le reprendre si elle le désire. Elle me rappelle dans la foulée. Elle a terminé aussi l’ouvrage que je lui ai prêté, et elle aimerait bien que je lui en confie un autre. Pas de problème, elle peut prendre celui qu’elle veut. Seulement, elle me dit qu’en échange elle veut m’en prêter un elle aussi, c’est pas obligé, mais elle insiste quand même, elle trouve que c’est marrant. Je lui dis qu’elle peut choisir celui qu’elle veut, elle passera en fin d’après-midi.

J’allume mon PC, j’ai un mail de Mahana qui est bien arrivée et bien installée. Elle pense beaucoup à moi, mais force est de constater qu’il y a de beaux garçons là-bas! Cela me fait sourire. Je lui réponds de bien en profiter, que je pense à elle, que je suis content que tout aille pour le mieux. C’est vrai que je pense à elle de temps en temps, mais à cet instant je pense à Iluna et j’ai des brûlures dans le ventre à l’idée qu’elle passe me voir dans la soirée. Je me remets au travail, je continue à écrire. Je raconte mon enfance, à ma façon, j’essaie de ne pas m’apitoyer, et surtout j’essaie de ne pas réfléchir, de laisser mon cœur guider mes doigts. Je suis étonné de ce qui en ressort. Lorsque je parle de la mort de mon frère, après relecture, je ne me reconnais pas, j’ai l’impression de lire les mots d’un autre, la colère d’un autre, le désarroi d’un autre. Je suis étonné de ce que je suis capable de dire. Je me remémore l’enterrement de mon frangin, alors que je suis incapable de me souvenir celui de mes parents. La famille qui avait accueilli mon frère désirait faire une messe, et bien évidemment j’étais contre, ils rétorquèrent alors qu’ils le connaissaient mieux que moi. Peut-être, mais il était athée. Et j’ai alors attendu dehors. Je ne suis pas entré dans l’église, je ne voulais pas entendre un curé me parler du retour de mon frère auprès de Dieu. Je me souviens très bien de cet instant. Je suis assis sur les marches de l’église tout en bas, j’attends. Bien sûr, beaucoup ne me pardonnèrent pas ce geste, j’aurais dû rendre hommage à mon frère en entrant dans cet édifice et faire semblant de prier et croire qu’il est parti pour un monde meilleur. Non, ce n’était pas lui rendre hommage que de mettre son cercueil sous une croix et de laisser un curé raconter ses ignominies sur la vie et la mort. Comment pouvait-on me demander de rendre hommage à mon frère dans une église? Comment pouvait-on me demander d’entrer ? De les accompagner dans leur douleur ? Et ma douleur ? Assis sur ces marches, j’imaginais bien mon frère nous regarder et se marrer d’avoir eu droit à une messe…

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Mon psy s’étonne de mon comportement, je le referai, c’est certain. Il n’y a rien de pire que l’hypocrisie qui pousse les gens à baptiser leurs enfants ou à envoyer leurs morts devant un curé avant de les enterrer alors qu’ils ne vont même pas à la messe ou qu’ils ne croient pas en Dieu. Et surtout, comment pouvait-on y envoyer mon frère, alors qu’il n’y avait pas plus athée que lui ? Mon psy me dit que c’est plutôt culturel, qu’au cas où, ils préfèrent faire passer leurs morts devant un prêtre, ça peut aider pour l’âme. C’est exactement cela qui me rend dingue! Cette mainmise sur la vie et la mort par l’Eglise! De nous faire croire qu’avec l’assentiment d’un curé, notre âme ira au Paradis! Foutaise! Mon psy me dit que j’ai l’air remonté contre la religion. Oui, je le suis. Je déteste l’Eglise, je déteste l’idée que la spiritualité des gens soit dirigée par un organisme, tout ça pour mieux les contrôler… Tout ça pour le pouvoir… Et je ne crois pas en l’âme.

Iluna frappe à la porte, mes mains tremblent, j’ouvre, elle est magnifique, elle s’est faite belle, elle sourit, mais de ce sourire gêné que je lui connais, ce sourire timide de nos débuts. Je la fais entrer et lui propose quelque chose à boire. Un jus de fruit. Elle me tend le livre que je lui ai prêté, elle me dit qu’elle a beaucoup aimé, qu’elle ne connaissait pas Calaferte, que c’est une horreur ce qu’il a vécu, et que ça serait bien de faire connaître ce livre aux générations les plus jeunes. Je suis d’accord. Calaferte y parle de sa propre expérience au sein de ce qui s’appelait la Zone à Lyon, une sorte de quartier où il n’y avait que de la boue, des cabanes, des immeubles délabrés, une population pauvre et exclue, la plupart des immigrés. Il y parle de la violence, de l’alcool, de la haine des autres à leur encontre parce qu’ils sont étrangers ou trop pauvres pour être de bons citoyens. La police passe de temps en temps tabasser ces gens qui ne sont venus là que pour vivre correctement. Elle me dit qu’avec mes origines d’immigré espagnol, je dois être plus sensible à tout cela, et elle comprend mieux pourquoi je me suis toujours intéressé aux gens arrachés à leurs racines, je cherche mon identité.

Elle me tend un nouveau livre. Elle me dit que ça devrait me plaire, elle l’a découvert y’a six mois, ça se lit vite et c’est bien sympa. Ça s’appelle Pensées Secrètes, de David Lodge. C’est l’histoire d’une femme écrivain qui va donner des cours dans une université en Angleterre, elle y rencontre un spécialiste des sciences cognitives, et ils ont une histoire d’amour. Je ne connais rien aux sciences cognitives, et pas grand-chose à l’amour, alors ça ne peut qu’être intéressant! Elle me demande comment j’ai trouvé son livre, de Frank McCourt, et je lui dis que ce livre est vraiment exceptionnel, que ça a été une révélation, et qu’il m’a donné envie d’écrire, sur moi plus particulièrement. Je ne peux expliquer son influence, mais depuis que j’ai écrit, je comprends mieux certaines choses. Elle me demande si elle peut lire. Bien sûr, mais je n’ai pas fini, et ce n’est pas corrigé. Tant pis! Je lui propose de prendre un livre dans ma bibliothèque, mais lorsqu’elle voit le tas de feuilles que j’ai écrit, elle préfère s’en dispenser pour cette fois.

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