La vie quand elle vient – Chapitre 3

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Récit écrit… il y a fort longtemps! 10 ans environ… Retour au sommaire pour télécharger le texte intégral au format PDF

 

Un soir, je vais frapper chez Iluna. Elle m’ouvre et est surprise de me voir. Je ne voulais pas l’appeler, il lui aurait été facile de me dire de ne pas venir la voir, mais maintenant que je suis là, elle me fait entrer ou pas.

Elle prend son manteau et nous allons nous promener.

Nous nous sommes baladés sur les quais de la ville. Nous aimions y aller dans le temps, surtout en début de soirée quand le soleil chevauche la ligne d’horizon. Nous nous tenions par la main et marchions. Parfois, nous parlions, parfois ce n’était pas nécessaire. C’est ce que j’aimais aussi quand j’étais avec elle, nous ne nous sentions pas obligés de discuter, nous pouvions être ensemble en silence, c’était naturel, nous n’avions pas de combler les vides, il n’y avait pas d’insécurité dans nos silences. Souvent, nous passions des soirées entières juste à lire, assis dans le canapé, parfois dans le lit. J’aimais bien aller chercher des tas de BD à la bibliothèque que nous lisions tous les deux.

Elle adorait Snoopy, et encore plus Charlie Brown. Je crois qu’elle aimait la détresse de ce garçon qui ne comprend rien au monde qui l’entoure. J’ai longtemps été comme ça d’ailleurs, je me posais des tas de questions sans réponses! Et un jour j’ai décidé d’inventer les réponses, c’est comme ça que j’ai commencé à écrire et à dessiner, à imaginer des histoires tout simplement.

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Nous sommes donc sur nos quais à marcher. J’aimerais lui prendre la main, mais j’ai peur qu’elle me rejette. Nous ne parlons pas pendant un moment, ce n’est pas gênant, au contraire, assez réconfortant, ça me rappelle nos moments remplis de silences.

Elle finit par me demander pourquoi je suis passé la voir. Je lui dis que je voulais juste la voir. Passer un peu de temps avec elle, parler un peu.

Bien sûr, elle me fait remarquer que je n’ai pas dit un mot depuis le début.

Je lui demande comment elle va, elle sourit et me dit qu’elle ne va pas trop mal. Je lui demande ce qu’elle faisait à l’océan lorsque nous nous sommes croisés. Elle était venue là pour se détendre, faire le point, tout ça quoi… Mais pourquoi cet endroit ? Parce qu’elle le connait… Ses explications puent du cul. Elle me dit qu’elle aimerait rester seule, et qu’il faut que nous fassions notre vie chacun de notre côté, que nous cessions de ressasser le passé. Que nous avons pris une décision et que nous devons nous y tenir.

Je rentre et je me demande si on doit vraiment se tenir aux décisions qu’on prend. Après tout, on peut se tromper. D’ailleurs, je suis persuadé que c’était une erreur de nous séparer. Comment la faire changer d’avis ? Et puis même, qu’est-ce que j’ai à lui offrir aujourd’hui que je n’avais pas il y a quelques mois ?

Mahana me dit qu’elle se sent bien quand on est ensemble, et que c’est de plus en plus dur de savoir que je vis avec sa sœur. Elle aimerait bien être aussi détachée que je le suis, mais elle sent qu’elle bascule et me demande ce que nous devons faire.

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Je ne sais pas.

Je pourrais la quitter, mais je ne sais pas si c’est ce que je veux. Je lui dis que j’ai envie de rester avec elle. Je suis bien avec elle, j’aime notre relation comme elle est, j’aime nos jeux, ce que nous partageons, et j’aime me lever le matin en sachant que je la verrai dans la journée. Pour elle c’est pareil, mais elle sait que je ne l’aime pas, que je ne suis pas amoureux d’elle, et du coup, elle ne comprend pas pourquoi je reste.

Mon psy me dit qu’elle n’a pas tort et que je devrais prendre une décision, que c’est bien gentil de se divertir avec une fille, mais quand celle-ci désire ne plus s’amuser, il ne faut pas aller trop loin. Si mon idée est de la faire souffrir, alors j’ai un problème. Je n’ai pas le droit d’être égoïste. Ce n’est pas ce que je suis, rajoute-t-il, je suis un jeune homme de vingt-huit ans qui aimerait en avoir encore vingt pour ne pas avoir à réfléchir à sa condition d’adulte.

Il a raison.

Il est payé pour avoir raison de toute façon…

Je ne sais pas… Quitter Mahana… Ou alors… M’engager… Avoir une vraie relation, ne pas aller la voir juste pour… Le problème, c’est que la seule personne que j’arrive à supporter assez longtemps dans l’intimité, c’est Iluna.

Mahana, j’aime être avec elle, ça ne fait aucun doute, mais je n’ai pas envie de plus. Pas envie de lui être fidèle, pas envie de me priver d’une rencontre hasardeuse, pas envie qu’elle laisse des affaires dans mon placard… Tout ce que je veux, c’est vivre intensément et sucer toute la moelle de la vie! Mettre en déroute tout ce qui n’est pas la vie, pour ne pas découvrir, à l’heure de ma mort, que je n’ai pas vécu. Ok, cette phrase est de Thoreau, mais c’est tout à fait ma façon de penser! Sauf que voilà, je n’ai pas défini ce que je veux vivre, ce que je veux partager. Est-ce que j’ai envie de passer de filles en filles, sucer leur moelle et partir vers une autre, et faire ça toute ma vie, ou ai-je envie de connaître autre chose ? De connaître l’intensité d’un amour partagé sur le long terme, connaître la joie d’être père, la joie d’être propriétaire (pourquoi pas…), d’avoir bossé toute ma vie pour m’offrir une maison où je me sentirais chez moi, et non un appartement loué à une vieille rentière qui refuse qu’on plante des punaises dans ses murs.

Etre père, être propriétaire…

Rester seul le reste de ma vie, me contenter de petites aventures superficielles qui n’aboutiront à rien d’autre, sinon à une nouvelle petite aventure…

Et si la vie, c’était la belle et grande aventure de risquer de vivre ? Si la vie, c’était simplement aimer quelqu’un, être aimé en retour, et faire en sorte que cet amour grandisse, grandisse encore, évolue, et immortalise deux êtres dans la procréation ?

Je sais bien que la vie ce n’est pas que ça. C’est peut-être juste être humain…

Je vais voir Mahana et lui dis qu’il vaut mieux qu’on s’en tienne là, que je n’ai rien à lui offrir, et bien que j’aimerais continuer nos galipettes, je préfère mettre un terme à tout ça.

Elle comprend.

Je retourne à l’appartement, je ne sais pas vraiment quoi faire, je lis. Les jours passent, je ne fais rien, j’essaie d’oublier, j’essaie de comprendre, mais je reste là à m’apitoyer. J’aime m’apitoyer, ça me permet de me sentir tout en bas, de tester mes limites, de laisser ma misère sentimentale prendre le dessus.

Je n’ai plus qu’à remonter.

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D’un autre côté, je me sens nul à déprimer comme ça, à ne pas prendre les choses en main, prendre le bison par les cornes, ou un truc comme ça. J’aimerais retourner voir Iluna, mais je m’y prendrais mal. Je dois très certainement faire une croix dessus, et il semble que ce soit plus difficile qu’il n’y paraît. Esfir passe de temps en temps dans ma chambre, elle s’allonge juste à mes côtés pendant que je lis, elle reste là, immobile, silencieuse. Parfois, je passe mon bras sous sa tête, et elle se glisse tout contre mon corps, il ne se passe rien, juste un câlin pour me dire qu’elle est là. Je sais qu’elle est là, mais je ne désire rien, ou une chose que je ne peux avoir et pourtant que j’ai déjà eu.

Je n’arrive même plus à écrire, la page reste blanche, je ne sais pas quoi dire, sinon que j’en ai marre. J’aimerais dessiner, mais le papier ne m’appelle pas. Je lis, ça me permet de m’évader un peu, mais j’ai du mal à me concentrer. Je joue à des jeux vidéo, mais ça me gonfle assez vite. Je suis paralysé, bloqué, con, nul. Mon psy me dit qu’il faut que je réagisse, que je me trouve une activité, que je sorte, que je me motive, que je me mette en position de rencontrer de nouvelles personnes. Mais je ne vois pas ce que je pourrais faire. J’aimais jouer au rugby, je ne peux plus.

Pourquoi ne pas entraîner des gamins ?

L’idée est bonne.

Je retourne à mon ancien club, tout le monde est heureux de me voir, ils me demandent si je reviens jouer, car ils en ont bien besoin, mais je sais qu’ils disent ça pour être sympas, parce qu’ils n’ont plus besoin que je joue pour eux depuis longtemps. J’avais toujours gardé un bon contact avec Lothar, le président du club qui avait été mon premier entraîneur. C’était un ami de mon père, et à chaque fois que je le vois, il me parle de lui, combien il était un bon joueur, et qu’il aurait pu être pro comme j’aurais pu l’être, mais parfois, ça se joue à rien. Il trouve l’idée que je m’occupe des jeunes très bonne, et il me demande si j’ai envie de l’assister avec les tous petits, les moins de sept ans, parce qu’il n’y a pas de place ailleurs, et que de s’occuper des enfants, leur apprendre les fondamentaux, y’a rien de plus important.

J’accepte.

Le mercredi après-midi, je dois donc aller m’occuper d’une bande de morveux. Lothar me présente et toutes ces petites têtes me disent gentiment bonjour. Ils ont entre cinq et sept ans, et ils ont déjà l’amour du ballon ovale. Nous les faisons courir, nous les faisons se faire des passes, nous les faisons se rentrer dedans, nous leur apprenons les règles, les techniques, nous leur apprenons la mêlée, à taper dans le ballon… A leur contact j’oublie tout. Après l’entraînement il y a un goûter, et c’est là qu’ils utilisent le plus d’énergie. Ils se courent après, font semblant de se battre, y’en a toujours un qui a un ballon et donc ils se font une petite partie alors qu’ils viennent de se doucher, et les mamans qui discutent entre elles hurlent sur leurs garçons pour ne pas qu’ils se salissent et certaines vont devoir les doucher en arrivant, et ça va encore être toute une histoire pour les mettre à la douche.

Pendant un mois, tous les mercredis après-midi, je suis là à les aider à découvrir le rugby, à leur apprendre la discipline, le fair-play, la solidarité, le respect et la loyauté. Ils s’aident à se relever quand ils tombent, ils ne râlent pas quand ils prennent des coups, certes, parfois ils les rendent, mais ça se calme vite. Ils sont teigneux, durs, ils ont à peine sept ans, et ils mordent la vie à pleine dent. Je regarde ce petit garçon, j’ai l’impression de revenir plus de vingt ans en arrière, j’étais là, comme lui, à apprendre à faire des passes, et à foncer sur mon défenseur pour le faire réfléchir à deux fois quand il voudra me plaquer de nouveau. Après la mort de mes parents, j’avais la haine, y’avait pas d’autres mots. Quand je rentrais sur le terrain, fallait pas me chercher trop longtemps. J’étais un nerveux, et j’étais souvent sorti parce que je me battais trop. Un jour, je me suis rendu compte que j’emmerdais tout le monde à me battre, et que je faisais perdre mon équipe qui jouait à quatorze au lieu de quinze. Alors j’ai fermé ma gueule et je me suis joint à l’équipe, j’ai aidé mes coéquipiers à pousser lors des môles et nous avons commencé à gagner les matchs. Plus tard, je suis devenu un très bon ouvreur et j’avais même été repéré par un club pro, mais ils avaient préféré un autre joueur, tant pis. Le rugby, je ne voulais pas en faire mon métier, j’aimais me retrouver sur le terrain, y’a que ça qui comptait, être avec les potes, et nous sublimer tous ensemble.

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L’entraîneur des moins de dix-sept ans décide de ne plus s’occuper de son équipe, il en a marre de ses joueurs et démissionne. Lothar me propose le poste et je me dis que c’est une expérience à tenter. En plus, j’ai une petite rémunération qui va avec car l’équipe des moins de dix-sept ans joue au plus haut niveau national, et qu’il faut à tout prix les maintenir. Au premier entraînement, je me présente, mais ils ont l’air de s’en foutre. Je leur demande s’ils aiment jouer au rugby. Ils se regardent les uns les autres, et y’en a un qui se croit plus malin et qui me répond que bien sûr qu’ils aiment le rugby sinon ils ne seraient pas là. Je réponds que si je pose la question, c’est parce que je les ai vus jouer et que j’avais pas l’impression de voir des mecs qui aiment le rugby. Ils ont l’air vexé et je leur propose de leur faire gagner des matchs pour qu’on arrête de les prendre pour des nuls, et qu’ils pourront revenir au lycée le lundi matin en disant aux filles qu’ils ont gagné samedi, et qu’elles feraient bien de venir les voir jouer parce qu’ils sont du genre très bons et que ça ne se rate pas. Ils rigolent et je les envoie courir autour du terrain.

Ces jeunes ont vraiment du potentiel, mais une série de défaites leur a fait perdre confiance. Je demande à Lothar de m’amener les moins de sept ans et j’organise un petit match entre les grands et les petits. Bien sûr, mes grands ne comprennent pas pourquoi je les fais jouer contre ces gamins. Le match commence, et petit à petit, alors que les grands réalisent essais sur essais, ils commencent à sourire, à donner le ballon aux gamins, à les laisser passer, à les porter d’un bout à l’autre du terrain, et enfin je les vois s’amuser, et les gamins sont ravis de se mesurer aux grands.

Dans le vestiaire, après l’entraînement, ils sont tous très contents, ils parlent, rigolent, se chambrent. Je leur dis que c’est comme ça que je veux les voir samedi, et que c’est avec l’idée qu’ils sont là pour s’amuser qu’ils prendront du plaisir à jouer. Après, nous pourrons penser à gagner, mais avant, je veux qu’ils retrouvent le plaisir.

Je ne pense plus qu’au rugby. Je me suis acheté un cahier où je note les tactiques que j’explique à mes joueurs et je m’étonne de n’avoir rien oublié de mon sport. Le match arrive vite, je n’ai eu que deux entraînements avec eux. L’équipe en face est la championne en titre, les premiers du classement. J’ai peur que le moral de mes troupes retombe vite. Je les invite à se donner à fond, qu’ils doivent défendre à quinze, qu’ils doivent être solidaires des efforts de chacun, et qu’en face, ce ne sont que des types comme eux qui apprendront à nous respecter.

Le match commence, et en cinq minutes nous nous prenons un essai transformé. Je remobilise mes garçons, mais psychologiquement ils sont déjà abattus. A la mi-temps, nous sommes menés 23-6. Je ne sais pas quoi leur dire, j’ai déjà été à leur place et je sais qu’ils n’ont pas envie de retourner sur le terrain, ils veulent que ça se termine rapidement. Je les comprends.

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Je demande à Justin, mon ouvreur, si sa mère est dans les tribunes. Oui, avec sa sœur et son père. Je lui demande ce qu’ils vont dire ce soir pendant le repas. Il dit qu’il ne sait pas. J’insiste. Qu’est-ce que tu vas dire à ta famille ce soir au repas à propos du match ? Il dit qu’il évitera d’en parler. Pourquoi ? Parce qu’il a honte. Je lui dis alors qu’il a quarante minutes pour ne pas avoir honte de son match et d’être fier d’en parler ce soir en racontant comment il a plaqué ce fichu pilier de deux mètres qui nous écrase. Il dit que j’ai raison. Il se lève et commence à parler à ses potes. Il dit que ça suffit, qu’on ne peut plus lâcher les matchs comme ça, et qu’il en a marre de ne pas parler de rugby chez lui alors qu’il n’aime que ça. Je leur balance qu’ils n’ont plus qu’à me montrer qu’ils aiment le rugby et que tous ensemble, nous irons loin. Ils rentrent sur le terrain en courant, je les vois se battre, se jeter, gagner les mêlées et réussir un premier essai. Ils poussent encore, et encore, et ils reviennent au score! Et les gens dans la tribune n’en reviennent pas, jamais ils n’ont vu leurs gosses jouer comme ça cette année, ils les encouragent, et l’équipe adverse recule.

On perd le match 23 à 22, mais mes joueurs sortent du terrain la tête haute, et ils reparlent du match dans les vestiaires, ils se taquinent, et je crois bien qu’ils ont compris qu’ils valent aussi bien que les autres. Ils ont à la fois gagné le respect de l’équipe adverse, mais aussi le mien et celui des spectateurs. Certes ils ont perdu, mais pour eux c’est une victoire, ils ont enfin su se sublimer. C’est une jeune équipe, pour la plupart, c’est leur première année dans cette catégorie, et sur ce match, ils n’ont rien à envier aux autres.

Les entraînements se succèdent, je les vois progresser, ils gagnent leurs matchs, nous osons même rêver que nous pouvons aller au bout, que nous pouvons nous qualifier pour les phases finales et rencontrer les meilleures équipes du pays.

De mon côté, je me sens bien mieux. Le fait d’avoir repris le rugby, même si je ne pratique plus, me fait un bien fou. Je participe aux entraînements, je cours avec mes joueurs, j’évite juste de prendre des coups! Par conséquent, mes semaines ne tournent plus qu’autour du rugby, ça prend beaucoup de mon temps et une bonne partie de mon esprit.

J’arrive de nouveau à écrire et à dessiner, et mon éditeur est ravi de savoir que je me remets au boulot.

Mon psy dit que c’est une bonne chose que j’entraîne ces jeunes, je le remercie de m’y avoir poussé. Il rétorque qu’il n’y est pour rien, que je décide de mes actes, et que je ferais bien d’y penser. Je ne vois pas vraiment ce qu’il veut dire. Pour lui, le fait que je me prenne en main est primordial, que c’est avec ce genre d’initiatives que j’arriverai à mieux me construire. Il dit que j’ai été trop dépendant des autres, que je dois arriver à me construire par moi-même, et qu’ensuite je pourrai construire quelque chose avec quelqu’un d’autre. Pour lui, j’ai trop mis de côté mes sentiments, j’ai trop pris sur moi.

Quand mes parents sont morts, les services sociaux n’ont pas su me gérer, ils auraient dû me faire suivre par un psy. Au lieu de ça, j’étais baladé de familles en familles, je les détestais toutes plus les unes que les autres. Bien sûr, c’était ridicule, ces gens étaient pour la plupart merveilleux en fait, mais je détestais le monde entier…

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Mon psy dit que mon comportement était tout à fait légitime. Légitime n’est peut-être pas le terme, mais faut comprendre les conséquences d’une telle perte chez un enfant qu’on arrache à son noyau pour le mettre ailleurs sans qu’on lui explique ce qu’il se passe. Il me dit qu’il faut que j’accepte la part des hasards liés à ce monde. Certaines personnes parlent de destin, je suis plutôt contre cette idée. Le psy m’explique que si ma philosophie de vie est propre à celle de la théorie du chaos, alors je dois accepter la force du chaos. Si je crois en une entité supérieure, un Dieu, alors je dois accepter la ligne de vie qui m’a été tracée. Mais dans tous les cas, on ne peut pas aller à l’encontre des réalités de la vie. Je dois donc vivre avec l’idée qu’on a tous une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes, c’est ainsi. C’est injuste quand un enfant perd ses parents, c’est injuste quand des parents perdent un enfant, mais on n’est pas responsable de ces choses-là. Et donc, tout cela ne doit pas m’empêcher d’avancer, bien au contraire, ça doit me motiver pour bâtir quelque chose, même au risque de ne pas aller jusqu’au bout, au moins, j’aurais essayé, et c’est sans doute ce qu’il y a de plus important. Je ne dois pas passer mon temps présent à vivre ce temps présent, je dois le passer à préparer le lendemain. Et c’est ce que je fais avec mes œuvres, car quand j’ai décidé de dessiner dans le but d’en vivre, tout en sachant que peut-être je n’en vivrais jamais, j’ai quand même tenté ma chance, je dois faire pareil dans mes relations avec les gens.

Je n’ai plus touché à une fille depuis plusieurs semaines… Mon temps se résume à dessiner, écrire, et préparer entraînements et matchs de rugby. Je n’avais plus été aussi heureux depuis… depuis le début de ma relation avec Iluna.

Et ce fichu psy a raison! Depuis toujours je vis en préparant mon avenir, oui, depuis le jour où j’ai dessiné un bonhomme disant une connerie dans une bulle, depuis ce jour-là, je vis avec l’espoir de réussir dans le monde de la bande dessinée.

Et pourquoi je n’applique pas à ma vie sentimentale ce que j’applique à ma vie professionnelle ?

Et là, je n’ai pas besoin de mon psy pour savoir… Tout simplement parce que… Parce que quand je fais de la BD, je choisis les vies de mes personnages, je crée leurs univers, je les mets en scène.

Dans ma propre vie, j’arrive à peine à me mettre en scène, alors comment réussir à gérer la vie d’une autre ? D’ailleurs, ce n’est pas autant que j’aimerais avoir le contrôle de la vie de ma compagne, loin de là, j’aimerais juste arrêter de vivre avec cette incertitude, l’incertitude même de la vie, l’essence de la vie, cette saloperie qui pompe mon temps et mon énergie : l’incertitude d’être encore en vie demain.

Mahana, que je ne croise plus depuis un moment, vient me rendre visite. Elle est toujours aussi jolie et je la désire toujours autant. J’essaie de ne pas calculer depuis quand je n’ai pas touché une fille, et je me souviens que j’adorais l’effleurer, et j’ai bien envie de passer mes mains sur son corps et surtout sur ses seins fermes. Mais il semble qu’elle est là pour discuter, et cela se confirme quand elle me parle de son nouveau petit copain qui a son âge et que ça se passe bien, je lui dis que je suis heureux pour elle, mais en fait pas du tout, ça me fait drôlement chier, mais tant pis, j’ai fait mes choix.

Elle sort de son sac un petit cadeau emballé. En quelle honneur ? Parce que lorsqu’elle a lu ce livre, elle a pensé à moi par moment, et elle voulait me l’offrir. J’arrache le papier cadeau, et c’est Aphorismes d’Oscar Wilde. Ce sont de petites phrases où Wilde montre toute l’étendue de son talent, parfois drôle, parfois amer. Je suis étonné du cadeau, mais heureux. Je lui fais un bisou sur la joue pour la remercier, c’est un petit cadeau, mais j’apprécie qu’elle me l’ait offert. Pendant que je lui fais mon bisou, elle tourne légèrement sa tête pour que nos visages se frottent l’un contre l’autre, geste de tendresse que je ne lui connaissais pas. Je comprends qu’elle a envie de plus que d’un simple bisou, je lui donne un court baiser. Elle sourit – j’avais oublié combien cette fille était belle lorsqu’elle sourit – et me rend mon baiser.

Nous avons fait l’amour, et elle est rentrée chez elle avant que sa sœur ne rentre. Elle espère me revoir, mais elle sait que… Elle ne termine pas sa phrase, nous nous comprenons.

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Je me rhabille et ouvre son livre. Au hasard, je tombe sur cette phrase : « Les hommes veulent toujours être le premier amour d’une femme. C’est là leur vanité maladroite. Les femmes ont un sens plus sûr des choses. Ce qu’elles aiment, c’est être le dernier amour d’un homme. »

Et puis encore au hasard, je lis ça : « Nous apprenons aux gens à se souvenir, nous ne leur apprenons jamais à progresser. »

Je suis plutôt d’accord avec Wilde. Parce que si j’ai bien réalisé une chose précise ces dernières semaines, c’est de faire progresser mes joueurs. Je leur ai appris à se souvenir de leurs acquis et à les développer. Mais dans ma vie, c’est vrai, j’ai plus tourné mon regard vers le souvenir que vers le progrès. Alors la question qui me tourmente est celle-ci : comment progresser ? – comment apprendre à progresser ? Peut-être pas en recouchant avec Mahana, mais je ne regrette pas, cette fille est vraiment adorable, j’aimerais bien tomber amoureux d’elle en fait. J’aimerais bien, pourquoi pas, progresser à ses côtés, même si ce n’est pas toute ma vie, mais évoluer avec elle, oui, l’idée me plairait. Sauf que je n’en suis pas amoureux. C’est un fait. Quand je pense à elle, mes tripes ne se retournent pas, quand je la vois, je ne transpire pas.

Alors que lorsque je vois Iluna, je ne réponds plus de mon corps, j’ai du mal à le maîtriser tellement tout se barre dans tous les sens…

Et le pire dans cette histoire de souvenirs, c’est que j’ai oublié les visages de mes parents, que j’ai brûlé toutes les photos qui me restaient d’eux un jour où j’étais en colère, et que depuis mes dix ans, je suis toujours resté au même état de haine, rien n’a changé, je suis un adulte de dix ans, ou un gosse de dix ans dans un corps d’adulte, impossible d’avancer, impossible de vieillir, j’ai arrêté de grandir le jour où on m’a dit que mes parents étaient morts. Vous tenez votre petit frère par la main et votre grand-mère vous tient par la sienne. Le docteur se tient face à vous, il vous regarde, il a les larmes aux yeux en découvrant que mes parents avaient deux petits garçons.

Nous le regardons, nous aimerions être comme lui parce que nous savons que les docteurs sont des gens formidables, nous sommes dans un hôpital, tout est gigantesque, y’a plein de gens, nous aurions adoré pouvoir le visiter dans d’autres circonstances, mais nous nous tenons droit comme nos parents nous ont appris et nous attendons le verdict. Le juge est devant nous, j’ai encore l’image dans la tête, c’est un jeune médecin, il dit qu’ils ont fait tout ce qu’ils ont pu, mais les blessures étaient trop graves. Un bête accident de la route, quelqu’un qui s’endort au volant, il ne s’arrête pas au feu rouge, il fonce dans la voiture de mes parents, ma mère meurt sur le coup, mon père de ses blessures, le chauffeur s’en tire, triste ironie du sort n’est-ce pas ?

Ils ont donc fait tout ce qu’ils ont pu.

Ma grand-mère éclate en sanglots et nous prend dans ses bras. Elle nous demande si nous comprenons ce qu’il se passe, je dis que oui, que nous ne reverrons jamais Papa et Maman, mais mon petit frère ne comprend pas, il aimerait bien savoir ce qu’il se passe. Il a huit ans, et y’a rien à piger gamin, à vingt-huit ans, je n’ai toujours pas compris… La logique aurait été que ce soit le responsable de l’accident qui meurt, mais non.

Ainsi, à mes dépends, je découvre que la vie n’a rien de logique, que nous ne devrions même pas être là, que nous aurions dû être dans la voiture avec nos parents, mais ce jour-là, nous sommes malades mon frère et moi. Mes parents nous déposent chez Mamie pour qu’elle nous garde et ils s’en vont travailler. Ils n’auraient jamais dû prendre cette route, mais par notre faute (nous avons attrapé froid parce que nous ne voulions pas mettre nos manteaux) ils ont dû changer de chemin. Ça aurait dû être un autre véhicule à leur place, ça aurait dû être une autre famille, mais non c’est la nôtre. Pendant longtemps, j’ai voulu que ce soit un autre foyer qui soit touché. Aujourd’hui, bien que je regrette la mort de mon père et de ma mère, je ne souhaite cela à personne.

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Je ne sais pas comment je suis devenu ce garçon rempli de colères, je ne sais pas. J’en voulais tellement au monde entier. Aujourd’hui, je sens encore la présence de cette haine, je ne peux en vouloir au gars qui a causé l’accident, il vit avec la mort de deux personnes sur la conscience, c’est déjà assez dur. Il avait travaillé toute la nuit, il jonglait avec deux boulots pour nourrir sa famille et payer les soins médicaux de son fils gravement malade, je ne peux pas lui en vouloir. Il le paie déjà assez cher. Je n’en veux pas non plus aux services sociaux, ils ont fait ce qu’ils devaient faire, ils ont fait ce qu’ils ont pu, avec leurs moyens, je n’en veux pas aux diverses familles d’accueil qui ont bien voulu me loger, me nourrir, essayer de m’aimer.

C’est à moi que j’en veux, très certainement à moi, rien qu’à moi. A moi d’avoir baissé les bras, à moi d’avoir laissé tomber, à moi de n’avoir pas été assez fort au bon moment, à moi d’avoir perdu mon temps, à moi d’avoir perdu Iluna, à moi de gâcher ma vie, à moi de ne pas me prendre en main.

J’essaie de retenir les traits des visages de mes parents, mais déjà depuis longtemps la couleur de leurs yeux m’est sortie de la tête, je suppose qu’ils sont bleus, peut-être marrons, je ne sais plus. Je sais simplement que ma mère avait la peau douce, et que quand elle me prenait dans ses bras, je sentais son parfum, et qu’elle me disait dans l’oreille qu’elle m’aimait, et je me sentais tellement heureux quand ma mère me disait ça, et là, je n’ai plus personne pour me le dire, plus personne à aimer. Iluna, le matin, quand elle voulait me réveiller, elle approchait sa bouche de mon oreille et me glissait un je t’aime, j’aimais tellement qu’elle me le dise, je la serrais dans mes bras, j’aimais commencer les journées ainsi, à ses côtés.

Esfir tombe sur le story-board de ma nouvelle bande dessinée. J’y raconte l’histoire d’un garçon mal dans sa peau qui vient de perdre sa petite amie, morte d’un cancer, et qui a du mal à revenir à la réalité de la vie, loin de la maladie qu’il a longtemps vécu à ses côtés. Le jeune homme rencontre une fille, mais n’arrive pas à s’enlever l’image de son ex-petite amie morte tragiquement. Il n’arrive plus à avancer, il n’arrive plus vraiment à aimer comme avant. Esfir me dit que c’est chouette ce que j’écris, et que c’est très autobiographique même si je maquille certaines choses. Elle me demande comment cela va finir, mais je n’en sais rien. Ce n’est pas vraiment une BD ce que j’écris, c’est plutôt un roman graphique, je le vois dans les noirs et blancs, j’espère trouver un éditeur qui voudra bien me publier. Je ne suis pas encore passé à la mise en page, mais il me semble qu’il manque des choses, un peu d’humour sans doute. Mon personnage est un jeune étudiant en Histoire et il ne sait pas vraiment quoi faire de sa vie, il ne sait pas où aller, et surtout pourquoi. J’ai évidemment bien conscience que j’emprunte tout cela – très volontiers – à ma vie, je ne cherche pas vraiment à m’en cacher. Mais si je prends certaines libertés, c’est pour ne pas avoir pieds et poings liés, c’est pour pouvoir broder. Je crois que je n’ai pas vraiment envie de me mettre en scène, je veux juste raconter une histoire qui m’est familière et dans laquelle je peux y mettre mes tripes.

Je suis devenu un bourreau de travail, je ne m’arrête plus, je réalise les planches que mon éditeur me demande, je fais les illustrations qu’il faut, je fais les coloriages qu’il faut, je travaille beaucoup, et c’est tant mieux, ça me fait de l’argent. En plus, tout le monde est ravi des résultats, et comme je finis tout à chaque fois dans les temps, on me redonne du boulot, et je peux tranquillement ne pas me faire de soucis pour acheter à manger.

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Les Aphorismes de Wilde traînent sur une étagère de ma chambre, je me rends compte que je l’ai juste feuilleté, je l’ouvre alors à la première page et je vois à l’intérieur de la couverture un petit mot de Mahana. Je ne l’ai pas rappelée, ça fait deux semaines peut-être. Elle y a noté ceci : « Les causes perdues sont souvent les plus belles. Je t’embrasse. Mahana. » C’est en référence au film de Capra, Monsieur Smith au Sénat. Ce film, c’est peut-être la seule soirée que nous avons vraiment partagé ensemble.

Je tourne les pages, je dévore littéralement l’ouvrage. Je tombe néanmoins sur un aphorisme qui me fait réfléchir plus que les autres : « L’incertitude est l’essence même de l’aventure amoureuse. » ça me donne une idée pour ma BD, et je me remets au travail.

Le lendemain, dans la matinée, j’appelle Mahana. Elle est étonnée, j’aimerais la voir. Elle arrive. Esfir travaille. Les deux sœurs se voient toujours heureusement, elles ne sont pas brouillées, mais Mahana préfère me voir seul. Moi aussi ça tombe bien! Je lui dis que j’ai lu le livre qu’elle m’a offert, que j’en suis ravi, que j’ai beaucoup apprécié. Elle me demande pourquoi j’ai envie de la voir, je lui réponds que j’aime bien la voir, voilà tout. Voilà tout ? Répète-t-elle. Je ne l’ai pas fait venir pour coucher avec elle si c’est ça qu’elle veut savoir. Je ne regrette pas la dernière fois, et je ne regrette rien la concernant… Elle me coupe. Elle, elle regrette une chose. Que je ne sois pas tombé amoureux d’elle. Je suis désolé. Elle me dit qu’elle n’est plus avec son mec, que c’est mieux ainsi, et elle m’annonce qu’elle va partir un an à l’étranger dans quelques mois, pour ses études, que ça sera bien mieux pour elle, mais qu’elle espère qu’on pourra s’écrire.

Cette annonce me fait un pincement au cœur.

Elle fait bien de partir, j’en suis convaincu, mais elle va me manquer. Je vais lui manquer aussi. Je la prends dans mes bras, et à ce moment-là, je sais que nous ne pourrons plus faire demi-tour. J’essaie de lutter pourtant, alors je lui dis que je veux lui montrer quelque chose.

Je lui montre le story-board, je lui explique que grâce à elle, j’ai réussi à trouver une fin à mon histoire. Je lui fais lire, ça la fait sourire. Je lui dis que je la trouve jolie, tellement jolie. Elle me demande d’arrêter, que c’est dur pour elle. Je m’excuse. Elle me dit que je n’ai pas à m’excuser, et qu’elle a compris que c’était spécial entre nous. Qu’on ne vivra jamais ensemble, qu’on ne vivra jamais d’histoire d’amour, mais qu’il y a quelque chose qui nous unit, que ce n’est pas seulement le sexe, c’est un respect et une admiration réciproque. C’est vrai que je l’admire, je l’admire parce qu’elle est ce que j’aurais voulu être : une personne capable de décider de partir à l’étranger pour étudier, capable de prendre sa vie totalement en main, aller jusqu’au bout de ses envies sans se demander si c’est réalisable, sans hésiter, ne pas avoir peur de faire des erreurs. Je ne sais pas ce qu’elle peut admirer chez moi. Ma force, dit-elle. Ma force ? Oui, car si elle avait vécu ce que j’ai vécu, elle ne serait pas là où j’en suis. Que peu importe ce que je peux penser de moi, que je peux me détester, avoir du mépris pour ma personne, je ne suis pas un perdant, et il suffit de me voir au bord du terrain de rugby à diriger mes joueurs pour le comprendre.

Elle est venue me voir sans me le dire, j’en suis flatté. Elle dit qu’elle est sûre que lorsque je jouais, je ne laissais jamais un match se perdre sans me battre jusqu’au bout.

C’est vrai.

Elle me dit que c’est ça être un battant. Et que je me suis battu dans ma vie, même si je n’en ai pas réellement conscience, je me suis battu parce que j’ai décidé de faire de la BD alors que j’aurais pu faire un travail de bureau avec salaire fixe, mais non, je me suis battu, et je me bats encore. J’ai fait ce que j’ai voulu faire, et tout le monde ne peut pas se vanter d’avoir réussi là où il voulait réussir. Certes, je ne suis pas Franquin, je ne vends pas des centaines de milliers d’albums, mais je vis de mes dessins, et c’est déjà fort.

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Je ne sais pas quoi dire. Je suis ému, elle m’a compris aussi bien que mon psy, et pour moins cher! Elle rigole. Je l’embrasse. Je n’en peux plus, je la désire, c’est plus fort que tout. Quand je suis avec elle, je ne pense pas à Iluna. Je ne pense qu’à elle et à ce que nous faisons. Et j’aime ce que nous faisons. Et elle me dit qu’elle aime aussi. Oui, il n’y a vraiment rien de mieux que le présent, que l’instant que l’on vit et que l’on partage. Et je sais désormais que je peux profiter de ce temps présent tout en préparant l’avenir. Je le fais inconsciemment depuis toujours, je n’ai plus qu’à faire la même chose dans ma vie sentimentale.

C’est étrange, après tout, pourquoi je ne pourrais pas rester avec Mahana ? Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas bâtir quelque chose avec elle ?

Si je regarde vers l’avant, que vois-je ? Iluna… Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à voir Mahana ? Parce qu’elle est trop jeune ? Non. Parce qu’elle est trop imprévisible ? Oui, sans doute. Je veux du prévisible, je veux de la stabilité, je veux du calme.

J’aime bien travailler avec un peu de musique quand je dessine. En général, je me mets quelque chose de calme. The Villagers par exemple, j’adore la chanson Nothing Arrived. La voix douce et le piano. D’ailleurs mon personnage de BD écoute ce morceau lors d’une scène, je l’y fais pleurer, j’en ai envie aussi.

Nous jouons notre dernier match, enfin, sauf si nous gagnons. Nous jouons notre qualification pour les quarts de finales, je ne tiens pas en place. J’aimerais être avec mes joueurs et traverser tout le terrain pour marquer un essai. Mes champions se battent comme des lions, ils veulent cette victoire, et je crois que sur l’ensemble de la saison, nous méritons tous de continuer. Ceux d’en face aussi le mériteraient, mais il doit y avoir un perdant, j’espère que ce sera l’autre équipe… Le match s’avère très défensif et personne n’arrive à marquer d’essai. Drops, pénalités, mais pas d’essais. 18-18, prolongations. La première équipe qui marque est qualifiée. Je suis en sueur, je crois même que je transpire plus que mes joueurs. Etre entraîneur est le pire des boulots! Il y a un monde fou dans les tribunes, nous avons de la chance de recevoir. J’aperçois d’abord le frère d’Iluna, elle est là juste à côté de lui. Elle est là, je ne sais pas si elle est là pour moi, mais elle doit m’entendre gueuler, elle doit me voir gesticuler, rappeler mes joueurs à l’ordre, elle doit me voir râler, lever les bras au ciel, je me sens ridicule l’espace d’un moment… mais lorsque Martin que je viens de faire entrer tape un drop qui passe entre les poteaux, tout le monde se lève, tout le monde se jette sur Martin, je m’assois sur le banc parce que je l’ai bien mérité. Les joueurs me regardent et courent dans ma direction, j’ai à peine le temps de réagir qu’ils me portent sur le terrain et m’envoient dans les airs. Je rigole comme un gamin, je suis heureux pour ces gosses qui se sont battus comme des fauves! Tout le monde file aux vestiaires, et ça chante, et ça danse, et je préfère rester dehors de peur qu’ils m’envoient tout habillé sous la douche. Tout le monde me félicite, Lothar est fou de joie et me dit que mon père serait fier de ce que j’ai accompli.

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Ce genre de phrase m’aurait énervé il y a un an encore, mais je suis content qu’il me le dise, parce que c’est vrai, il serait fier de ce que j’ai réalisé avec ces gosses. Les joueurs sortent et nous filons tous ensemble boire un verre à la buvette du club. Il y a déjà du monde, on ne nous a pas attendus pour commencer la fête. Je les laisse entrer se faire applaudir et féliciter, ils sont tellement fiers. Je reste un peu dehors. Martin vient me voir et me remercie de lui avoir fait confiance et de l’avoir fait entrer, même pour quelques minutes. Il est content d’avoir fait partie de l’aventure. Je lui dis que je n’ai pas fait ça par politesse, s’il est entré, c’est parce que j’ai confiance en lui. Je ne me suis pas trompé. Je lui dis d’aller rejoindre ses potes, mais il me demande s’il peut rester un moment. Il me dit qu’il a lu toutes mes BD, qu’il n’a jamais osé m’en parler. Il aime beaucoup ce que je fais, et il espère que je trouverai un gros éditeur pour faire carrière. Je le remercie. La nuit tombe, il reste là un moment, silencieux. Iluna sort de la buvette et me demande si je reste dehors parce qu’elle est à l’intérieur. Martin me dit qu’il me laisse maintenant. Je propose à Iluna de marcher un peu, elle m’a emmené un jus de fruit, elle sait que je ne bois que ça. Elle est contente de ma réussite, elle est aussi ravie pour l’équipe et le club, et que c’est bien que j’ai aidé ces gosses. Elle me demande si je vais continuer l’année prochaine à entraîner les jeunes. Je lui dis que l’équipe va être très peu modifiée, si on veut que je continue, je poursuivrai, j’en profiterai alors pour passer les diplômes, ça fait toujours bien d’avoir des diplômes d’entraîneurs.

Elle est étonnée, me trouve changé. Je lui dis qu’avec mon psy nous avons fait de gros progrès, qu’il s’est passé pas mal de choses dans ma vie (je n’entre pas dans les détails), que je crois avoir mûri sinon avoir compris que je dois m’investir plus dans ma vie. M’investir plus ? C’est à dire ?, me demande-t-elle. Que j’apprenne à vivre avec mes incertitudes, celles qui m’empêchent d’avancer, ma peur de la mort, pas que la mienne, celle des autres aussi, tout ça. Elle me demande si j’ai peur de mourir. Je me rends compte que nous n’en avons jamais parlé. Je lui explique qu’avec mon psy, nous avons découvert que ce qui m’empêche de m’investir sentimentalement avec quelqu’un, c’est ma peur panique de perdre cette personne. Il dit que c’est à cause de la mort de mes parents et de mon frère, il dit que je n’ai jamais vraiment fait leur deuil, que je me suis enfermé dans mes BD, mes histoires, le rugby, et que j’ai inconsciemment refusé de prendre le risque d’aimer totalement quelqu’un. Enfin, j’ai aimé, mais jusqu’à une certaine limite, et en amour, les limites, il ne devrait pas y en avoir, et je m’en suis imposé pour ne pas avoir à souffrir, si un jour tu… enfin si quelqu’un que j’aime venait à mourir.

Nous restons silencieux un moment, je lui propose de la déposer chez elle, mais elle est venue avec son frère, il aimerait bien me saluer. Pareil, j’aimerais bien, et je finis par rentrer et je papote avec mon ancien adversaire, il me dit qu’il regrette que nous ne soyons plus ensemble avec Iluna, que son nouveau mec, il ne l’aime pas, je savais pas qu’elle avait un nouveau mec, je comprends le regard d’Iluna désormais, elle a peur de me le dire.

Je finis par quitter le stade, je rentre, Esfir m’a laissé un mot pour me dire qu’elle est chez ses parents et qu’elle y reste quelques jours. J’allume mon ordinateur, je lis mes mails. Il y en a un de Mahana, elle veut savoir si elle pourra passer ce soir, il est déjà deux heures du matin, je lui envoie un texto pour lui dire que je viens de rentrer du match et qu’elle peut passer demain si elle veut. Mais mon téléphone sonne de suite après, elle ne dort pas encore, elle a envie de venir. J’ai un autre mail, de Francis, mon éditeur, il me dit qu’il a un nouveau travail d’illustration, si ça me dit, c’est bien payé, c’est un livre pour enfants, je lui réponds que c’est d’accord.

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Je pense à Iluna qui s’est trouvé un nouveau petit ami, et si son frère le connaît, c’est que c’est sans doute sérieux. Je reçois un texto. C’est Iluna. Elle est désolée de ne pas avoir réussi à me le dire. Je lui manque. Elle m’embrasse.

Je lui manque ?

On sonne, c’est sans doute Mahana. Je ne réponds pas au texto, je ne sais pas quoi dire. Mahana est à la porte, elle a apporté du jus de fruit, elle sait que je ne bois que ça. Elle me fait la bise et me demande si nous avons gagné.

Oui.

Elle est ravie!

Elle sort deux verres et me dit qu’il faut que nous trinquions! Nous allons nous coucher, nous discutons, je ne sais pas ce qu’elle fait là, elle est dans mes bras, j’aime ça. Elle finit par s’endormir, nous n’avons même pas fait l’amour. Je ne trouve pas le sommeil, il y a le mélange de l’adrénaline du match et les vitamines du jus de fruit qui me tiennent éveillé, il y a aussi mon ventre qui se tort, des brûlures, je ne sais pas si c’est l’orange ou l’image d’Iluna avec un autre…

Le lendemain, Mahana me réveille en me donnant un coup de genoux dans le dos. Elle n’a pas fait exprès, elle est désolée. Je n’aime pas être réveillé de la sorte, elle se propose de préparer le petit déjeuner pour se faire pardonner. Finalement, elle revient et me dit qu’elle a une meilleure idée. Elle enlève son tee-shirt et se glisse sous les draps, le petit déjeuner attendra.

Elle ne peut pas rester, elle a un repas de famille qui l’attend. Je me retrouve seul, je ne sais pas ce que j’ai envie de faire… Je pourrais bosser, mais on est dimanche, j’estime que j’ai droit à un peu de repos. Je pourrais me regarder des films ou lire de vieilles BD, ou des romans que j’ai achetés sans jamais entreprendre de les lire. J’allume mon PC, j’ai un mail d’un organisateur d’un festival de BD. Il souhaiterait que je me joigne à la fête, c’est la première fois qu’on m’invite à un festival, avant, je devais faire de nombreuses demandes, montrer mon travail, mais là c’est une vraie invitation, et en plus on me paie l’hôtel sur place. J’ai juste à me débrouiller pour m’y rendre. Je trouve ça chouette, en plus c’est à la montagne, et ça fait des années que je n’ai pas vu la montagne. Je regarde la liste des invités, y’a quelques vieilles connaissances qui y seront, alors je prends mon téléphone et j’appelle mes vieux potes avec lesquels nous avons fait le tour du pays pour montrer notre travail dans les festivals, et maintenant nous sommes invités, et nous devrions faire une bouffe pour fêter ça, et nous sommes tellement contents que je passe la journée au téléphone avec eux, et je n’ai pas le sentiment d’avoir perdu mon temps et je suis bien heureux!

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