La vie quand elle vient – Chapitre 2

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Récit écrit… il y a fort longtemps! 10 ans environ… Retour au sommaire pour télécharger le texte intégral au format PDF

 

J’ai décidé que je devais continuer à vivre, continuer à avancer. C’est d’ailleurs peut-être une façon de faire des plans sur l’avenir…

J’ai donc revu Mahana, je crois qu’on peut dire qu’on a eu une relation amoureuse…

Je me suis donc rendu chez Mahana le lendemain, et nous avons refait l’amour. Les premiers temps, nous ne faisions que ça, nous parlions de temps en temps certes, mais nous préférions s’envoyer en l’air quand même. Elle me parlait des garçons rencontrés à la fac qui la draguaient, mais elle restait de marbre, elle les trouvait immatures et se vantait alors d’avoir un petit ami de vingt-huit ans. Je ne pouvais lui en vouloir, pour ma part, je ne me vantais pas d’avoir une copine de dix-huit ans, mais quelques-uns de mes amis me l’enviaient. Certains estimaient que j’avais beaucoup de chance. Beaucoup d’entre eux sont avec des filles depuis longtemps, certains sont mariés, fiancés, en ménage, et regrettent un peu leur jeunesse, leurs vingt ans, quand ils pouvaient ne pas se soucier du temps. Car dans leurs discours tout ne paraît plus que soucis. Problèmes d’argent, toujours faire en sorte de ne pas rentrer trop tard pour passer un peu de temps avec sa chérie, penser à l’autre systématiquement, ne plus être égocentrique. Ils parlent de jour de ramassage des poubelles, ils parlent de refaire du sport, ils parlent de faire le ménage alors que lorsqu’ils étaient dans leur taudis d’étudiants, le ménage n’était fait que si une fille venait à passer. Autant dire pas très souvent.

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Ils m’envient, parce que leurs routes sont toutes tracées, ils vont se marier, faire des enfants, bien sûr, ils sont conscients qu’un divorce est fort probable, mais pour eux, l’échec n’est pas un frein, au contraire, ça les stimule pour être meilleurs, pour être plus aimés. Je les admire de prendre ces risques, je les admire de faire des efforts pour être encore plus aimés de leurs chéries. Je les regarde, et je ne me vois pas en eux. Je me vois plutôt comme celui qui a peur de l’échec, comme celui qui refuse de prendre le risque de perdre. De perdre l’amour. Mais je l’ai perdu l’amour puisque Iluna est partie, c’est donc que je suis en position d’échec. Et qui plus est, un échec dont je suis responsable. Je me rends compte surtout que j’avais toujours associé l’échec à la mort. La perte, très tôt de mes parents, puis la perte de mon frère à peine retrouvé, ces morts injustes m’ont fait craindre la mort des autres. Je devrais dire, la mort de l’Autre.

De l’Alter.

Mon psy me dit que l’Alter, ça peut être mon ami (Alter ego), mais c’est aussi celui qui a la capacité de me renvoyer ma propre image. Un passant peut me renvoyer une image de moi-même, mais elle sera sans doute tronquée, elle sera sans doute comme je me perçois. Si j’ai l’impression que cet homme ne m’aime pas alors qu’il ne me connaît pas, c’est sans doute parce que je ne m’aime pas, tout simplement. Et que si mes amis m’envient de ma relation avec Mahana, jamais ils ne prendront ma place. Ils préfèrent vivre dans le fantasme d’un certain passé, et si ça se trouve même à vingt ans, ils n’ont pas profité de la vie comme ils le souhaiteraient aujourd’hui. Mon psy me dit que ma peur panique de la mort des autres se traduit par une peur panique de ma propre mort. Il dit que si je n’avais pas aussi peur de mourir, alors je prendrais le risque de vivre, donc de construire.

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Avec Mahana, nous ne parlons pas de ce genre de choses. Nous parlons cinéma, musique, littérature, elle me parle de sa famille, de ses ennuis avec ses parents, de ses cours chiants, de ses partiels à venir, mais ça reste superficiel. Ça me plait comme relation. Ça me plait parce que ça m’évite d’y entrer de plein pied. Nous savons très bien que nous ne finirons pas ensemble, la seule chose que nous désirons, c’est l’un et l’autre, et nous ne voulons surtout pas nous en priver. Je sais qu’un jour, elle ira voir ailleurs, je sais qu’elle ne fera pas la bêtise de tomber amoureuse – enfin je l’espère – parce qu’elle sait qu’elle ne peut avoir que mon présent.

Mon passé n’appartient qu’à moi. Je l’ai ouvert à Iluna, je lui ai tout raconté, tout dans les moindres détails, je n’ai rien omis. Mon psy me demande si je lui ai parlé de mes ressentis. Je ne comprends pas. Il me demande si je lui ai dit combien j’ai souffert et que j’en ai voulu au monde entier, et combien je me suis senti seul et toutes ces choses-là. Je ne crois pas lui avoir dit, mais il me semble que c’est implicite. Mon psy me dit que des sentiments ne sont jamais implicites. Comment est-ce que je veux qu’elle sache ce que je ressens si je ne lui dis pas ? Il marque un point. Il me dit que ce qui importe c’est d’ouvrir son cœur, il ne suffit pas de raconter des faits, il faut parler des conséquences sur soi-même et ce qu’on a tiré de ces expériences. Sinon, à quoi bon ?

Mon psy m’énerve, à chaque fois que je sors d’une de ses séances, il me fait comprendre que je n’ai rien compris à la vie et aux gens, et que je dois faire un énorme travail sur moi-même si je veux réussir à m’en sortir.

Mais me sortir de quoi ?

Après tout, pourquoi est-ce que je ne pourrais pas vivre toute ma vie au jour le jour, sans jamais faire de crédit ou construire une maison ou me marier ? Est-ce que je dois suivre le mouvement ? Est-ce que ça fait de moi un marginal si je refuse de vivre comme les autres ? Et même si je suis un marginal, quel mal y’a t-il ? Après tout, qui est en droit de juger de mes choix de vies ?

La question fondamentale, et que mon psy ne cesse de me poser est : qu’est-ce que je veux ? Parce que selon lui, si effectivement je voulais vivre ma vie comme je la vis depuis maintenant des années, je ne serais pas là à vouloir comprendre. Il me dit que ce qu’il y a de flagrant dans ma démarche, c’est que j’ai sans doute envie de changer, mais que je suis bloqué, pétrifié même, rajoute-t-il.

Il semble alors que tout n’est question que de peurs. Ma peur de l’engagement, vient de ma peur de mourir.

Je raconte alors à mon psy ma théorie sur la vie issue d’une conception mathématique. Je lui expose l’expérience qui dit que si on jette une balle contre un mur, elle ne le touchera jamais. Il fronce les sourcils… Je lui dis : supposons que la balle est à deux mètres du mur, on la lance. Pour arriver jusqu’au mur, elle devra d’abord parcourir la moitié de la distance, c’est à dire un mètre, puis elle devra parcourir la moitié du mètre restant. Cinquante centimètres donc. Puis la moitié de ce demi mètre : vingt-cinq centimètres… et ainsi de suite! Cela veut dire qu’on n’arrivera jamais à zéro, qu’on s’en approchera, mais qu’on n’y arrivera jamais. Car on arrivera à la moitié d’une moitié! Et même la moitié de 0,0000001, ce n’est pas zéro. Bien sûr, vous allez me dire, la balle, elle le touche ce fichu mur puisqu’elle nous revient, oui, mais mathématiquement non! Et si je fais pareil pour la vie…

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Il fronce encore plus les sourcils…

La vie d’un être humain, vous êtes d’accord, a un début et une fin. Ce qui veut dire que cette vie a aussi un milieu. Le problème, c’est qu’on ne sait pas quand sera cette fin. Je vais peut-être mourir à quatre-vingt-quinze ans, peut-être même demain. Ça veut dire qu’à un moment, j’aurai vécu la moitié de ma vie. Puis après, je vais devoir vivre la moitié de la moitié restante, et ainsi de suite. Ce que je veux dire, c’est qu’à un moment, je vais mourir, un jour je vivrai ma dernière seconde, et une autre commencera en mon absence, c’est ainsi. Mais mathématiquement, je peux ne jamais toucher le mur…

Tu penses êtres immortel?

Bien sûr que non… Ce que je veux dire, c’est qu’au fond, on ne peut pas savoir quand la balle touchera le mur, quelle moitié il aura dépassé, et que si je n’en profite pas maintenant, je n’en profiterai jamais. Alors c’est bien gentil de me dire de savoir ce que je veux, mais ce que je veux, c’est vivre, ni plus ni moins! Je veux faire mon temps!

Il me regarde, expire fortement, se gratte la joue, et me dit qu’on veut tous vivre, mais la question est comment est-ce qu’on veut vivre ? Veux-tu réellement vivre comme tu le fais depuis toujours, ou veux-tu faire évoluer ton existence ? Est-ce que tu ne te crées pas des regrets en vivant de cette manière ?

Mais je ne regrette pas d’avoir Mahana comme petite amie! Certes, me dit-il, mais je regrette aussi sans doute de ne plus avoir Iluna comme petite amie! Mahana, c’est bien, je m’amuse beaucoup, mais pour aller où ? Mais pourquoi faudrait-il que j’aille forcément quelque part ? Parce que la vie est en mouvement, que de refuser ce mouvement, c’est refuser la vie en elle-même.

Mais c’est un problème culturel ça! C’est notre fichue façon de vivre qui nous dicte ces volontés là! On nous dit: trouvez-vous un boulot, faites des gosses, consommez beaucoup c’est bon pour l’économie, mais si je n’ai pas envie d’en faire des gosses! Si je n’ai pas envie d’avoir un fichu boulot qui me fait me lever tous les jours à la même heure et qui me fait penser au week-end dès le générique de fin du film du dimanche soir! Mon psy me dit que si ce que je veux c’est ne pas vivre comme ça, c’est très bien, personne ne peut m’en vouloir, mais est-ce que je suis sûr de ne pas vouloir des enfants ? Est-ce que je suis sûr de ne pas avoir envie de pleurer quand je suis seul dans mon lit et que je laisse la place vide là où Iluna dormait ? Luke, me dit-il, tu as le droit d’être en colère, tu as le droit de détester cette société, tu as le droit de refuser de te marier, de faire des enfants, mais ne le fais pas parce que tu es en colère. Fais-le parce que tu n’en as pas envie. Et je crois te connaître suffisamment pour savoir que ce que tu veux, c’est avoir une vie calme, rangée, être aimé et aimer, et que ce qui t’en empêche bordel de merde, c’est la mort. Iluna mourra peut-être demain, peut-être pas, peut-être qu’elle te verra mourir, peut-être pas, mais tu dois vivre avec elle chaque moitié restante de ta vie, que ce soit les premières moitiés ou les dernières. Ce n’est pas ce que tu veux ?

Si, bien sûr, j’ai envie de vieillir avec elle.

Alors ?

Alors… Je n’en sais rien…

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Je suis sorti de chez lui complètement déprimé. Normalement, un psy, il devrait vous requinquer, le mien, il m’abat. Et puis en sortant, il sourit et me dit à la prochaine fois…

Je suis alors rentré, traînant les pieds, Esfir est là, assise, en train de lire un livre sur le canapé. Pour vous donner à aperçu de l’appartement, quand on entre, à droite il y a le coin salon, canapé, télé… En face, la cuisine, séparée du salon par un bar. Puis un couloir entre le salon et la cuisine mène directement à la salle de bain, et de part et d’autre, y’a nos chambres. C’est sympa, et y’a des placards partout.

Esfir lit un livre que je lui ai conseillé, et elle ne décroche pas. C’est l’Hommage à la Catalogne d’Orwell, elle trouve ça passionnant. Je m’assois à côté d’elle, elle voit que je ne vais pas top, elle me demande ce qu’il y a et je lui dis que mon psy est soit hyper intelligent soit un imposteur. Elle pose son livre et nous discutons. Elles ne se ressemblent pas vraiment les deux sœurs, mais les deux m’attirent énormément. J’aimerais bien l’embrasser, mais là, ça foutrait la merde comme pas possible. Nous rigolons beaucoup avec Esfir, nous avons tant de points communs, je me souviens pourquoi je l’ai aimée : parce qu’elle souriait tout le temps, parce qu’elle était gentille, parce qu’elle ne jugeait jamais, parce qu’elle écoutait, et parce qu’elle savait s’ouvrir, et aussi parce qu’elle savait m’ouvrir. Je me souviens alors que je lui ai raconté à elle les conséquences des évènements sur ma vie, ce que j’ai ressenti, et combien j’ai souffert. Je me sens bien avec elle, elle me sécurise, elle est ma mémoire si j’ose dire. Oui, j’ose le dire, elle me regarde et me comprend. Et si elle me comprend, c’est parce que je lui ai laissé l’occasion de le faire. Elle me demande si Iluna me manque, et je suis bien forcé d’avouer que oui. Elle me demande où ça en est avec sa sœur, je lui dis que notre histoire est très simple, que c’est sympa, mais qu’elle n’est pas faite pour durer. Pourquoi ?, demande-t-elle. Parce qu’elle est le présent… Elle ne comprend pas. Je lui explique que Mahana est une chouette fille, jeune, insouciante, elle profite de la vie, de ses plaisirs, et elle a raison, j’en profite avec elle. Mais nous avons dix ans d’écart, j’aspire peut-être à autre chose. Peut-être… Elle me demande si je vais rompre, mais je n’en ai pas envie. Parce que j’aime être avec elle, même si ce n’est que superficiel, mais que c’est sans doute ce dont j’ai besoin en ce moment. J’ai envie de l’embrasser, je sens bien qu’elle aussi. Je pense aux conséquences de ce qu’un baiser, sans doute suivi d’une nuit charnelle, pourrait avoir sur nos vies. Je me rends compte que c’est la première fois que je pense aux conséquences d’une chose pas réalisée, mais réalisable. Avant, je n’aurais pas réfléchi une seule seconde, je me serais approché et l’aurais embrassé, mais là, j’hésite, je réfléchis, je ne vis plus dans l’insouciance. Je réfrène mon désir.

Quand j’étais avec Iluna, je n’avais pas ce genre de problèmes, je ne désirais aucune autre fille, et surtout, je ne me mettais pas en situation qui aurait pu me mener à en désirer une autre. Je me demande alors, si j’embrassais Esfir, ce que cela pourrait changer entre nous, et ce que ça pourrait créer entre sa sœur et elle. Cela dit, elle ne serait pas obligée de le lui dire… Il suffirait que je rompe ensuite avec Mahana, et nous aurions une chambre en trop dans notre appartement… Sauf que je ne suis plus amoureux d’Esfir, c’est une évidence, oui, je suis attiré par elle, elle a toujours été une très jolie fille, et au-delà de ce simple fait, c’est une personne adorable, mais c’est une amie maintenant, et si je me permets de lui donner l’espoir que j’ai envie d’être avec elle, que j’ai envie d’une relation amoureuse avec elle, alors je détruirais tout, et je serais un con.

Pour la première fois depuis longtemps, j’ai conscience que ce que j’ai construit avec cette fille est plus important qu’une partie de jambe en l’air. En fait, je comprends qu’il a fallu de nombreuses années pour avoir cette relation, certes, elle est tombée amoureuse, mais j’ai été amoureux d’elle aussi et ça ne nous a pas empêché d’être amis ensuite. Oui, pour la première fois depuis longtemps, je ne dirige pas mes actes avec mes couilles, mais avec ma tête, avec une touche de réflexion bien placée qui me sauve du naufrage.

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Donc je préfère rester avec Mahana, non pas que je sois amoureux d’elle, mais il n’y a nulle conséquence à notre relation. Nous nous faisons du bien, nous nous apprécions, nous profitons, c’est tout ce que je désire.

Sauf qu’un soir… alors que nous avions passé la fin de journée à profiter mutuellement l’un de l’autre, elle me demanda ce que j’attendais d’elle. Ça faisait quoi ?, un mois que nous nous envoyions en l’air régulièrement, et soudain, elle me demande ce que j’attends d’elle! Je devrais lui dire que je n’attends rien, que nous sommes là pour nous amuser, mais je ne veux pas non plus qu’elle pense que je la prends pour une conne, car ce n’est pas le cas. Alors je fais semblant de ne pas comprendre, et lui demande ce qu’elle veut dire par là. Elle me demande comment je vois notre relation, si j’ai envie d’autre chose, si y’a des choses qui ne vont pas. Comme je ne sais pas trop où elle veut en venir, j’essaie de faire en sorte qu’elle réponde à sa propre question toute seule, je répète sur un ton interrogatif : des choses qui ne vont pas ? Tu trouves que certaines choses ne vont pas ?

Elle me dit qu’elle s’interroge, qu’elle sait bien qu’elle n’est pas la femme de ma vie, et elle est heureuse de notre relation sans prise de tête, mais parfois, elle aimerait un peu plus d’attention, elle aimerait qu’on sorte, qu’on aille au cinéma, ou bien au musée, et que notre histoire ne se résume pas à de simples parties de baises. Elle dit qu’on peut être amants et amis. Et elle rajoute que si je vois d’autres filles, elle préfère ne pas le savoir, et que s’il se passe des choses avec sa sœur, autant que ça ne se sache pas non plus, elle ne tient pas à s’embrouiller avec sa sœur.

Je la rassure en lui disant que la seule chose qu’il y a entre sa sœur et moi, c’est de l’amitié, et je rajoute que je ne l’ai jamais trompée, qu’elle ne se fasse pas de soucis, que bien que je prenne notre relation de façon assez superficielle, je n’ai pas envie non plus de la prendre pour une conne. Je lui explique que j’aime être avec elle, qu’il faut avouer que nos figures improvisées sous les draps sont plus qu’intéressantes, et que j’ai envie de rester avec elle, mais que rien ne doit nous retenir. Si elle rencontre un autre mec et qu’elle veut être avec lui, je m’effacerai. Je lui dis que j’adore sa fougue, sa négation du lendemain, que j’ai été comme ça, que j’essaie encore de l’être, mais que j’ai de plus en plus de mal et que j’aime aller chercher ça chez elle, ça me fait du bien. Elle me dit que ce que je lui apporte, c’est une plus grande confiance en elle, et puis, elle aime ma maturité.

Sauf que je ne suis pas vraiment mûr, mais ça je ne lui dis pas.

Elle aime la façon que j’ai de gérer ma vie, que peu importe si ça dérange, que je reste dans mes choix, et que c’est ça qui me rend heureux. Je comprends alors qu’elle me voit comme une sorte de mec libre qui ne se soucie par de ce qu’on pense de lui, et je sais que c’est un peu l’image que je renvoie, celui qui emmerde le monde.

Mais tout cela n’est pas vrai. Si seulement  j’arrivais à montrer autre chose…

Mon psy me dit que le jour où j’arriverai à montrer mon vrai visage en public, j’aurai fait la moitié du chemin. Que lorsque j’arrêterai de tromper les gens sur mon image, je cesserai de me mentir à moi-même. Mon psy a le don de me dire que je me trompe dans tout ce que je fais. Je lui demande si après tout, les gens n’en ont pas rien à foutre de l’image que je leur montre, et il me dit qu’effectivement, pour la grande majorité des gens, ce n’est pas important, mais pour mes proches et pour moi-même, c’est essentiel. Comment est-ce que je peux prétendre à avoir une histoire d’amour durable basée sur des engagements, si je donne l’impression de n’avoir rien à foutre de ce que je suis, de ce que je veux, et surtout de ce que j’attends des autres et de la vie ?

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Je décide alors qu’un peu de solitude me ferait du bien. Je dis à Esfir que je pars trois jours à l’océan. Je prends quelques affaires, je monte dans ma voiture et file droit vers la grande eau.

Quelques heures plus tard, j’ouvre la porte de ma voiture et entends au loin le son des vagues. Je prends mon maillot, je traverse la dune, je me change et zou, dans l’eau!

Elle est très fraîche, il n’y a personne tout autour, ce n’est pas la saison estivale, et c’est tant mieux. Les vagues sont molles, je fais la planche et me laisse dériver quelques instants.

J’apprécie me laisser porter par une force que je ne contrôle pas.

Je vais en ville pour trouver un petit hôtel, il n’y a pas grand monde à cette époque de l’année, c’est la hors saison, et il y a largement de quoi me loger. La jeune fille à l’accueil est très aimable et me demande si je veux une chambre avec vue sur l’océan ou si je préfère avoir vue sur un mur.

Je prends l’océan.

Elle me montre ma chambre au deuxième étage. Ce n’est pas un hôtel de luxe, mais il y a de l’eau chaude, un lit, et un bureau. Je pose mon ordinateur portable sur le bureau et elle me dit qu’il y a un coffre-fort dans le placard. Elle me demande si je veux manger au restaurant de l’hôtel et j’accepte volontiers. Elle me laisse et je me mets au travail. Je continue à écrire, je mets les choses au point, je crois que ça me fait du bien, j’espère que j’arrive à bien me faire comprendre.

Je fais tout pour oublier les dires de mon psy, Mahana qui est un super coup, Iluna qui me manque, et Esfir amoureuse de moi six ans trop tard. Je travaille bien, je suis concentré, la musique dans le casque audio, c’est mon ventre qui me rappelle que je dois aller manger.

Lorsque j’arrive en bas, la jeune réceptionniste me sourit et me demande si tout va bien. Je lui dis que tout va mieux maintenant, et elle sourit encore plus, et il s’avère qu’elle est très jolie, mais je ne suis pas là pour draguer les réceptionnistes. On m’installe à une table et on me donne le menu. J’emporte toujours un carnet, ou plutôt un petit cahier, j’y note souvent mes impressions, j’y mets des petits textes sur des choses que j’ai vues, qui m’ont étonnées, des petits bouts de vies. Je relis le dernier de mes bouts de vies, je me rends compte que je n’ai pas écrit ces choses-là depuis longtemps, depuis deux mois! Le principe est tout bête, je mets la date, l’heure à laquelle j’écris le texte et puis voilà! Le reste de mon cahier est rempli de notes pour des histoires, des croquis, des débuts d’idées, aucune note sur mes pensées intimes, sur mes sentiments, sur mes difficultés. Je relis le dernier petit bout de vie que j’ai écrit après avoir passé ma commande.

« Il pleut depuis ce matin, j’aime entendre le bruit de la pluie sur mon velux. Iluna et moi sommes restés enfermés dans mon appartement, on voulait aller voir une expo, mais le temps a eu raison de nous. Puis il y a eu une énorme éclaircie, alors avec Iluna, on a mis nos chaussures et on est vite allés dehors! On a regardé vers le ciel, au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, partout! On cherchait un arc-en-ciel. Rien… »

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Je me souviens oui de cette journée…Je crois même me souvenir de toutes les journées passées avec Iluna. Elle me manque, je m’éloigne d’elle. J’aimerais tellement que mon téléphone sonne et que ce soit elle. Dès qu’il vibre ou que la sonnerie retentit, je me prends à espérer que ce soit elle. Mais non, elle est sans doute avec son nouveau petit ami à penser à prendre rendez-vous chez le banquier pour aller demander un crédit pour acheter une maison dans laquelle il pourront loger tous les enfants qu’ils auront fait bien évidemment avec un plaisir extrême, mieux qu’avec moi… Je me prends à être aigri, ça me fait sourire…

En attendant que l’entrée arrive, je me dis qu’un nouveau petit bout de vie serait le bienvenue, d’autant plus que j’ai envie de retenir quelque chose de ma journée.

« Environ vingt heure, je suis dans un hôtel restaurant en face de l’océan. Je me suis baigné tout à l’heure, il y avait quelques vagues, rien de fameux. En sortant de l’eau, j’ai aperçu une forme visqueuse sur la plage, c’était une énorme méduse échouée là par mégarde. Je l’ai regardée un court instant, je l’ai enviée d’avoir traversé l’océan pour venir mourir ici. Mais je me suis rappelé que je n’étais vraiment pas prêt à mourir. Plus loin, je vois des enfants envoyer des boules de sables sur une autre méduse. Une petite fille a un bâton et la frappe. Il est clairement évident que les méduses souffrent de leur image de cnidaires urticants, et que les gens les détestent, parce que parfois elles piquent avec leurs cnidocystes. Je suis soudain solidaire des méduses. Cela dit, je suis bien heureux de ne pas avoir eu à me baigner avec l’une d’entre elles à mes côtés! »

Après le repas, la jeune fille de la réception a été remplacée par un gros type transpirant pas souriant à qui je dis que je vais faire un petit tour, et il me dit que je fais bien ce que je veux, qu’il est là toute la nuit à mon service.

Je suppose que c’est sa façon à lui d’être aimable.

En sortant, je croise la jeune réceptionniste sur son vélo. Elle s’arrête et me demande si j’ai bien mangé. Puis elle me propose d’aller à une soirée, chez une copine, mais elle doit d’abord passer chez elle se changer. Elle me propose de la suivre, elle n’habite pas loin.

Je découvre un chouette petit appartement, et elle me dit de ne pas faire attention aux sous-vêtements. Elle me dit de me mettre à l’aise, et je suis bien content d’avoir toujours mon petit cahier, et j’écris un nouveau bout de vie pour dire que j’ai suivi une fille jusqu’à chez elle, et que je ne lui ai pas encore demandé son prénom, qu’il y a un string sur l’accoudoir du canapé, et que ça fait mon bonheur.

Elle revient toute habillée, maquillée, et toute souriante. Elle est vraiment jolie, elle sait se mettre en valeur. Elle me dit qu’il serait temps que je lui dise mon prénom. Elle, elle s’appelle Diane.

On arrive chez son amie, c’est une petite fête tranquille me dit-on, elle me présente ses copines, ses copains, et dit à tout le monde que je m’appelle Luke. Elle va à la cuisine, et je me sens con, je suis arrivé sans rien, tout le monde me regarde, je souris, et je me dis que je serais mieux dans ma chambre à bosser plutôt qu’à suivre une réceptionniste dans l’espoir de la niquer. Elle revient avec deux chaises, m’en tend une, s’assoit à ma droite, et nous voilà en train de papoter. Les autres parlent, rigolent, boivent, fument, nous, nous discutons dans notre coin. Elle me demande d’où je viens, ce que je fais dans la vie, si je suis seul, et elle me propose que nous aillions faire un tour sur le bord de mer, que nous y serons plus tranquilles.

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Elle dit à tout le monde qu’on revient, mais je n’espère pas.

J’aime l’air vivifiant de l’océan.

Elle me parle d’elle, mais j’oublie aussitôt. Je n’ai pas envie de copiner, je ne suis pas là pour m’enticher d’une fille, je lui explique que je suis venu là pour être un peu seul, voir autre chose, et travailler. Elle dit qu’elle n’aime pas trop les BD, mais qu’elle ira acheter un de mes livres dès demain. Elle me demande si je n’ai pas soif et me propose d’aller boire un truc chez elle avant de retourner dans l’ambiance enfumée de la soirée que nous avons quittée. Je lui dis que je veux bien aller boire un verre chez elle, mais qu’après je rentrerai, je ne veux pas me lever tard demain. Une fois chez elle, elle m’invite à m’installer sur le canapé en prenant soin d’enlever le string sur l’accoudoir. Elle va chercher à boire, revient, et pose les verres sur sa table basse. Je me lève et lui propose de l’aider. Elle se retourne et me dit que ça va, elle m’embrasse.

Nous commençons sur le canapé, nous finissons dans le lit.

Elle me propose de rester, mais j’ai une chambre à l’hôtel et je veux en profiter. Elle me dit qu’elle a deux jours de congés, qu’elle ne sera pas à l’hôtel, mais que si je veux passer la voir, je peux. Je prends son numéro et lui dis que je n’y manquerai pas.

Dans ma chambre, vers minuit, j’allume mon ordinateur et me remets au travail. J’essaie d’écrire le scénario d’un projet BD. A quatre heures, j’estime avoir assez avancé et je m’écroule sur mon lit jusqu’au lendemain, réveillé par la lumière du jour. Il est neuf heures, je n’ai pas envie de rater le petit déjeuner. Je descends et je vois Iluna, mangeant à une table. Je crois rêver, mais c’est bien elle. Je m’approche, je n’ose y croire. Je lui demande quand est-ce qu’elle est arrivée, elle tourne la tête, me regarde sans rien dire. Elle est étonnée de me voir, elle ne comprend pas. Elle est là depuis deux jours. Seule ? Seule. Puis soudain, ça me revient, nous étions déjà venus. C’était au début de notre relation, notre premier week-end. Je pensais avoir roulé au hasard vers l’océan, mais j’avais déjà fait cette route. Je me rappelle bien maintenant. Nous avions fait l’amour dans les dunes.

Elle me propose de m’asseoir.

Elle n’est pas avec son copain, d’ailleurs, elle n’est plus avec lui. Elle est venue là pour être seule, et ça nous fait doucement rire. Je lui dis qu’elle me manque. Elle ne répond pas. Elle dit qu’elle est désolée, qu’elle repart ce matin. Elle se lève, elle a été contente de me revoir. Je ne réponds pas. Elle s’en va.

J’ai revu Diane le soir même. C’est une gentille fille mais je m’ennuie. George, un de mes amis que j’ai eu au téléphone, me dit que j’ai de la chance de me taper toutes ces filles sans me soucier du lendemain. Lui, il ne trouve jamais rien, et selon lui, je ne me rends pas compte de la chance que j’ai. Il a sans doute raison, peut-être que si j’avais déceptions sur déceptions, je vivrais ma situation autrement… George me dit que des déceptions, il aimerait bien en avoir, mais lui, il n’a que des vents, dès qu’il s’approche d’une fille, il risque de s’enrhumer! Comme si les femmes sentaient les gros frustrés prêts à tout pour être un peu aimés. Je lui dis de s’accrocher et qu’il finira bien par trouver. Il me conseille de parler avec Diane, que peut-être c’est elle la femme de ma vie, et que je n’ai rien à perdre à la connaître un peu. Au point où j’en suis, je trouve son idée pas trop mauvaise.

Mon dernier jour sur place…

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Après m’être apitoyé sur mon sort en bonne et due forme, j’ai rejoint Diane chez elle, et à peine étais-je arrivé qu’elle me sautait dessus. Il ne faut pas perdre de temps, je pars bientôt, alors il faut le faire le plus possible. Je lui demande si elle n’a pas envie de me connaître un peu plus, ou bien me dire certaines choses, et elle me demande pourquoi, à quoi bon, puisque je serai bientôt parti et que son copain sera là la semaine prochaine, qu’ils vont se fiancer puis se marier, et qu’on s’est bien amusés tous les deux, mais que ça ne doit pas aller plus loin. Je me sens con, je maudis George, et je dis à Diane que je préfère retourner à l’hôtel, écrire et partir au petit matin, histoire de rentrer relativement tôt. Elle est déçue, hausse des épaules, m’embrasse très tendrement pour me faire changer d’avis, mais je pars sans me retourner. Je marche en regardant mes pieds, je suis abattu. Comment ai-je pu croire un seul instant que je pouvais intéresser cette fille ? Avec mes livres idiots… Non, je ne dois pas dénigrer mes livres. C’est vrai, je ne suis jamais satisfait de mon travail, mais j’ai au moins le mérite d’essayer, et je suis content d’être édité et de pouvoir en vivre, ça ne durera peut-être pas éternellement. Et puis c’était mon rêve d’être édité, j’ai maintenant une chouette maison d’édition, et tant pis si Diane s’envoie en l’air pendant l’absence de son copain, c’est son problème à elle.

Le lendemain, je prends mes affaires, je règle l’hôtel et je longe l’océan sur quelques kilomètres.

Ce n’est pas ma route.

Je m’arrête, je reconnais cet endroit, c’est ici que nous avions fait l’amour avec Iluna. Je fais quelques pas, il n’y a personne dans les environs. Il n’est pas encore huit heures du matin, c’est un lieu assez sauvage, je me déshabille et me baigne nu dans l’océan. Nous avions fait l’amour là aussi. Je ne comprends rien à rien, pourquoi le hasard a fait que nous nous sommes rencontrés sur le lieu de nos premières vacances ? Pourquoi était-elle là ? Pour la même raison que moi ? Parce qu’elle ne sait plus quoi faire ? Parce qu’elle est perdue ? Parce qu’elle m’aime encore ? Je ne sais pas quoi faire. Aller la voir ? Pour lui dire quoi ? Que j’ai changé, que j’ai couché avec la réceptionniste et que maintenant je n’ai plus peur de mourir, donc je suis prêt à avoir des gosses avec elle, et que je sais que nous allons vivre vieux et bien ?

Foutaises!

Esfir est à l’appartement lorsque je rentre, il y a un type avec elle, je n’avais jamais pensé qu’elle pourrait ramener un garçon. Elle me le présente, c’est Arthur. Je ne sais pas s’ils sont ensemble, mais je sais que lui, il a envie de la sauter. Elle me demande où j’étais, je lui dis que je suis allé passé trois jours à l’océan, que ça m’a fait du bien, mais en fait, ce n’est pas vrai, ça m’a fait un mal comme jamais je n’aurais pu imaginer, mais ça la satisfait de savoir que je vais mieux. J’aimerais lui dire que j’ai couché avec Diane qui attend le retour de son copain pour se marier, et que j’ai croisé Iluna au petit déjeuner, mais Arthur engage la conversation en me demandant le temps qu’il a fait. Il n’y a rien de pire que de commencer une conversation en parlant de la météo, j’hésite à lui répondre ce que ça peut bien lui foutre le temps qu’il fait là-bas, mais je suis dans un bon jour d’hypocrisie aigue, et lui dis que c’était un peu couvert, mais relativement bon… Il est midi, et j’ai bien peur qu’il s’invite à manger.

Heureusement, il doit partir.

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Esfir me raconte qu’elle l’a rencontré il y a trois jours, qu’il est gentil mais un peu collant, qu’elle n’est pas intéressée par lui, qu’il a déjà essayé de l’embrasser, et qu’elle a peur qu’il recommence. Je lui dis qu’il faut qu’elle soit claire avec lui, lui expliquer qu’elle n’est pas intéressée et puis voilà. Elle lui a dit qu’elle avait déjà quelqu’un dans sa vie.

Elle est gênée, et je comprends qu’elle m’a désigné comme étant ce quelqu’un dans sa vie. Après tout ce n’est qu’un demi mensonge puisqu’on vit ensemble!

J’ai acheté des fruits de mer, nous nous faisons un gueuleton bien sympa.

On passe l’après-midi à flâner dans les librairies, j’achète quelques BD et quelques romans. Je décide de lui en offrir un, mais ça la gêne. Je fouille, je fouille, je ne vois pas ce que je pourrais lui offrir, et je tombe sur Tortilla Flat de Steinbeck. J’ai déjà ce livre dans ma bibliothèque, mais il est tout abîmé et tout vieux. Il me vient de ma mère, elle avait des tas de vieux livres que je n’ose prêter à personne. Alors je l’achète pour Esfir, et je lui raconte pourquoi j’aime autant ce livre. Parce que c’est une grande histoire d’amitié, d’hommes pauvres qui n’ont pour unique richesse que leurs amitiés respectives, et le temps. Et donc, ils vivent l’instant présent intensément, car ils n’ont finalement que ça à faire.

Elle sourit et comprend pourquoi j’aime autant ce livre. Je grimace…

Le soir, nous louons un film, un vieux classique de Capra, La vie est belle. Nous nous laissons porter par James Stewart en héros moderne, Esfir laisse couler une larme à la fin et se serre contre moi. Je passe mon bras autour de ses épaules, nous regardons le générique se dérouler devant nos yeux embués. C’est la centième fois que je vois ce film et à chaque fois je suis profondément ému. Esfir pose sa tête contre ma poitrine, je sais que je devrais me lever et lui souhaiter bonne nuit, mais j’aime cet instant, et j’ai envie de le partager avec elle. Elle se redresse, me regarde dans les yeux, caresse ma joue avec sa main. Si elle m’embrasse, je sais que je ne pourrai pas lui dire non. Je me sens tellement seul. J’aimerais tant l’aimer à cet instant, goûter à ses lèvres et lui faire l’amour passionnément. Elle s’approche doucement, mais le téléphone sonne et me ramène à la réalité. C’est son téléphone, elle hésite à répondre. Je me lève et range le DVD. Elle répond, c’est Arthur, il veut savoir si je suis là car il aimerait bien passer la voir. Esfir s’énerve au téléphone et lui dit qu’il ne se passera rien avec lui, qu’elle m’aime et qu’elle ne veut plus le voir. Je mets mon manteau et lui dis que je vais faire un tour.

Les rues sont désertes et humides. Il a plu en fin d’après-midi. Nous avons dû courir entre les librairies pour ne pas être trop trempés, ce qui nous a d’ailleurs beaucoup fait rire. Je marche un bon moment et j’arrive devant l’immeuble de Mahana. Je sonne, elle répond, elle est étonnée mais me fait monter. Elle croyait que je l’avais oubliée, je lui dis que j’étais parti quelques jours à l’océan, pour écrire. Elle est contente de me voir et me serre dans ses bras. Elle sent qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Je lui dis que tout va bien. Elle ne me croit pas. Je suis juste fatigué, je ne sais plus où j’en suis. Elle pense qu’un massage me ferait le plus grand bien et je me laisse masser par les doigts tendres et fins de cette jolie jeune femme qui en pince grave pour moi, et c’est tout à son honneur, sachant que je suis incapable de lui donner quoique ce soit, comme à n’importe qui d’autre.

Je m’endors.

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Le lendemain, je me réveille, elle est en train de me regarder. Elle sourit. C’est la première fois que je dors chez elle. J’ai peur de tomber amoureuse de toi, me lance-t-elle alors que j’ai encore le ventre vide. Les femmes ne savent pas qu’il ne faut jamais brusquer un homme lorsqu’il a faim? Pourquoi voudrait-elle tomber amoureuse ? Elle ne le veut pas, mais certaines choses ne se contrôlent pas. Il ne faut pas qu’elle tombe amoureuse, je n’en vaux pas la peine, et puis je n’ai pas envie d’une relation sérieuse.

Elle doit aller en cours.

J’ai étrangement bien dormi avec Mahana. Quand je rentre à l’appartement, j’ai un mot d’Esfir : « Tu n’es pas rentré hier soir. Je ne sais pas où tu as dormi, mais j’ai ma petite idée. Je pense qu’on devrait ne plus vivre ensemble, on se fait du mal, et ça serait bête qu’on se détruise. J’espère te voir ce soir pour qu’on en parle. »

Merde… Je n’ai pas envie qu’elle parte, j’aime sa compagnie et cette situation est trop stupide! Et si je dois coucher avec elle pour qu’elle reste, je le ferai!

Non, bien sûr que non…

Mon psy me dit que ce n’est peut-être pas plus mal que je ne la vois plus. Je ne serai plus tenté par l’interdit. De cette manière, je ferai un trait sur elle, et je ne me demanderai plus si ça aurait été bien d’être avec elle ou pas. Etrangement, je ne m’étais jamais posé la question.

Lorsque je rentre, Esfir est déjà là, elle me dit qu’elle va aller habiter chez ses parents en attendant. Je veux qu’elle reste, mais ce n’est pas une bonne idée selon elle, parce qu’elle souffre, et que je n’y peux rien, elle ne peut pas me forcer à l’aimer. Je lui dis qu’à chaque fois que je la vois, j’ai envie de l’embrasser, que j’ai envie de savoir ce que ça fait d’être avec elle, de partager son intimité. Elle veut savoir si c’est à cause de sa sœur si je ne fais rien.

Non, c’est ma faute.

C’est ma faute parce que même si nous couchons ensemble, demain, rien n’aura changé. Elle, elle m’aimera toujours, et moi pas davantage.

Et juste une nuit… Juste une nuit pour savoir comment ça aurait pu être entre nous ? Me demande-t-elle.

Elle veut savoir si je ne me suis jamais posé la question, et je lui dis qu’on en a parlé avec mon psy, et que depuis, je me demande sans cesse si je ne devrais pas la serrer et l’embrasser.

Et ?

Et… Une partie de moi dit que je devrais. Et l’autre partie… Elle s’approche et m’embrasse.

L’autre partie on s’en fout.

Une nuit avec Esfir, pas plus.

Une nuit, rien de plus.

Une nuit où elle m’a aimé et où je l’ai aimé à mon tour. Une seule nuit d’amour avec elle, juste pour savoir ce qu’on aurait pu être.

Une nuit magnifique, sexuelle, sensuelle, tendre, charnelle et passionnée.

C’était le contrat.

Une nuit.

Pas déçu, pas de regrets non plus, simplement gêné. Un jour je couchais avec la petite sœur, un autre avec la grande. Je ne savais plus si je réagissais à des pulsions sexuelles ou à des pulsions d’ordres sentimentales. Sortes de pulsions qui me diraient : ne reste pas seul, tu as été seul toute ta vie, trouve toi quelqu’un et profite de sa compagnie.

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