La vie quand elle vient – Chapitre 1

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Récit écrit… il y a fort longtemps! 10 ans environ… Retour au sommaire pour télécharger le texte intégral au format PDF

 

Je ne sais plus vraiment comment j’en suis arrivé là. J’ai vécu ma vie comme j’ai toujours désiré la vivre, au jour le jour, sans me soucier du lendemain.

Mensonge.

Je me soucie du lendemain. Je suis obnubilé par les lendemains.

Je dois faire le bilan de ce fichu passé. Si je veux pouvoir avancer, je dois me mettre au boulot, savoir comment, et surtout savoir pourquoi je suis ce que je suis aujourd’hui.

Tout a débuté il y a quelques mois… Arf! Merde! Je devrais peut-être commencer par me présenter! Bon, comment on s’y prend ? Euh, je m’appelle…

Non.

Salut!

Trop familier peut-être. Et puis pas besoin de dire bonjour. Est-ce que j’ai déjà lu un livre qui commence par bonjour? Pas envie de vérifier.

Je me nomme…

Non, ça ne va pas.

Comment je fais quand je me présente à une fille ? Salut, y’a quelqu’un à côté de toi ? Non, ça c’est dans les films. Et puis la question est trop bête, il le voit bien le type s’il y a quelqu’un ou pas!

Bref, soyons concis.

Suite de la page 1

Je m’appelle Luke. Je suis une sorte de métaphore de la décadence de la culture contemporaine[1]. Non, ça fait trop Woody Allen ça…

Ce prénom me vient d’un vieux film avec Paul Newman, vous savez, Luke la main froide. Je l’ai vu des dizaines de fois! Je me suis longtemps identifié à lui ou plutôt à certains de ses personnages, car bien sûr, je n’ai rien de lui, je n’aime même pas les courses automobiles et je ne suis pas fan de sauce tomate, cela dit, je me débrouille au billard.

Bref.

Il y a quelques mois, ma petite amie Iluna et moi-même, avons mis un terme à notre relation. Nous nous aimions pourtant. J’avais toujours cru que l’amour suffisait à un couple. J’ai découvert qu’il fallait le faire fructifier, un effort quotidien, et surtout un travail sur le long terme. Je pensais que les joies du « jour le jour » suffisaient pour construire une relation.

J’étais bien avec elle.

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Lorsque je ressasse tous nos moments partagés, je suis heureux de nos instants que personne ne peut nous enlever.

Cela faisait deux ans que nous étions ensemble, et, tout auréolé de nos vingt-huit ans, je lui proposai de vivre avec moi (à moins que ce soit elle qui l’insinua ?). Nous passâmes quelques semaines à chercher l’appartement parfait, nous le trouvâmes, et puis tout commença à aller mal. Enfin, disons que tout s’accéléra. Notre couple était exemplaire, elle ne me demandait pas d’engagements, mais par un accord tacite, elle était la seule dans ma vie. En même temps, je l’aimais, ce n’était pas difficile! Elle ne me parlait jamais d’enfants, bien sûr, parfois nous rigolions sur les prénoms que nous pourrions donner à nos futurs champions ou Prix Nobel, mais elle ne me parlait pas mariage, elle ne me parlait pas projets, notre vie était réglée par le cycle de la Terre. Une rotation, un jour. J’ai toujours vécu comme ça, et ça m’allait.

Mais avec ce nouvel appartement, cette vie à deux, même si nous étions chez l’un et chez l’autre en permanence, j’ai pris conscience que je faisais le choix de l’engagement, le choix  du lendemain, de l’avenir.

Nous avions déjà eu ce genre de conversations, vous savez, elle vous dit que ça serait bien de penser à partir en vacances l’été prochain… dans six mois! Et alors vous lui répondez que nous ne savons pas où nous serons dans six mois, peut-être morts, peut-être qu’elle m’aura quitté pour un autre, peut-être que j’aurai rencontré quelqu’un. Du coup, je refusais tout projet parce que cela me demandait de me projeter dans l’avenir alors que le présent m’occupait déjà bien assez… Nous nous sommes engueulés plusieurs fois, elle me traitait de phobique du lendemain.

Mon seul défaut étant d’être trop attaché à l’instant présent pour me projeter vers ce lendemain.

Et puis avec cette idée de vivre ensemble, elle voyait cela comme la création d’un projet à deux. Et c’était sans doute cela au plus profond de moi, mais ce que je voulais, c’était avoir la même vie qu’avant, tout en habitant avec elle, sans avoir à regarder la météo de la semaine! Elle le prit mal. A notre âge, me dit-elle, il faut se poser, faire des plans, décider d’un crédit pour acheter une maison ou un appartement, une voiture, fonder une famille…

Très égoïstement, je lui ai répondu qu’on n’en était pas encore là. Elle m’informa alors qu’elle, elle l’y était, et déjà depuis longtemps, mais qu’elle avait patienté dans l’espoir que je comprenne et que je grandisse enfin. Elle rajouta ensuite qu’elle ne vivrait pas avec moi si mon intention n’était pas de faire évoluer notre couple, et elle me dit aussi qu’elle ne resterait pas avec moi dans ces conditions.

Je l’ai regardée partir sans rien dire.

Je ne savais pas vraiment quoi répondre…

J’ai malgré tout emménagé dans l’appartement, il me plaisait, il nous plaisait, et je voulais m’y installer. A mon grand regret, je dus m’y installer sans elle. L’appartement était trop grand et surtout trop cher, alors j’ai proposé à ma vieille amie Esfir de se joindre à moi, puisqu’elle cherchait aussi un endroit où vivre.

Esfir est sans doute ma meilleure amie (quand bien même j’ai du mal à quantifier et qualifier ce qui fait qu’un ami est meilleur qu’un autre…). C’est une très jolie fille aussi. Nous nous sommes  rencontrés à la fac et nous nous sommes très vite plu.

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Nous allions au cinéma, nous parlions de tout, de rien, nous nous entendions à merveille, il y avait entre nous une réelle complicité. J’ai fait la connerie de tomber amoureux d’elle. Mais elle ne partageait pas mes sentiments. Je crois l’avoir aimée durant une année facilement. J’en ai chié, mais je ne voulais pas la fuir, je voulais essayer de la faire tomber amoureuse de ma petite personne, mais elle n’avait d’yeux que pour un autre, qu’elle a oublié depuis… Et puis une réelle amitié est sortie de tout cela. Mes sentiments ont évolué, et nous avons pu nous voir sans aucune crainte.

Puis j’ai connu Iluna… De son côté, Esfir a rencontré un garçon, et nous nous sommes beaucoup moins vus. Nous sommes restés en contact, mais son copain était jaloux de moi je crois, et Iluna voyait d’un mauvais œil le fait que je sois devenu ami avec une fille dont j’étais éperdument amoureux à une époque…

Esfir s’est donc installée, et pendant que j’essayais de sortir la tête de l’eau après ma rupture, elle était là au quotidien, à me parler, à s’occuper de moi, à m’écouter aussi. A aucun moment je n’ai pensé qu’il pouvait se passer quelque chose entre nous, je n’en avais d’ailleurs pas envie. Ce que je voulais, c’était être avec Iluna, reprendre notre histoire, qu’elle accepte ma façon d’être.

Les premières semaines ont été plutôt faciles, nous faisions nos petites vies, je sortais de nouveau, je voyais même des filles, et parfois, lors du petit déjeuner, elles croisaient Esfir qui les accueillait chaleureusement. Bien sûr, ces demoiselles n’étaient que de passage, je n’avais pas vraiment envie d’elles, je répondais à une pulsion qui me semblait naturelle…

Un soir, Esfir invite sa petite sœur, Mahana, pour une soirée ciné à l’appartement. Elle vient d’entrer à la fac, elle a tout juste 18 ans, dix années les séparent, elles s’entendent bien.

Esfir prépare le repas, je suis en charge de sélectionner le film. Je choisis Les Feux de la Rampe de Chaplin que je veux faire découvrir depuis longtemps à ma colocataire.

J’avais imaginé sa sœur comme une petite fille, une petite sœur…

Je suis émerveillé. Elle est jolie, douce, très charmante.

Le repas se déroule parfaitement, Mahana s’avère très intéressante, pertinente, et étrangement mûre pour son âge.

On lance le film alors qu’il est déjà tard, et Esfir s’endort sur le canapé et se réveille en sursautant! Elle travaille le lendemain, nous dit bonne nuit, et nous laisse regarder la suite. Je me sens très attiré par Mahana, elle me rappelle les filles à la fac, nous nous amusions beaucoup, nous ne nous prenions pas la tête, nous ne savions pas ce que nous ferions de nos vies, et nous nous en fichions pas mal! Elle a cette insouciance que les nanas de mon âge n’ont plus, et elle a cette beauté encore jeune, encore pure presque, cette malice dans les yeux, dix années en moins, dix années où elle a encore à découvrir ce que c’est de devenir adulte.

Elle sort tout juste du lycée, est optimiste, se croit unique, croit qu’elle a sa place plus qu’un autre dans ce monde. Je lui envie cette mentalité.

Alors que Chaplin nous livre sans doute son meilleur spectacle, elle me demande si elle peut s’allonger, je lui propose de lui laisser le canapé, mais elle veut poser sa tête sur mes cuisses. J’y installe un coussin. Je ne sais pas quoi faire de ma main gauche, je n’ose pas la poser sur elle, ça pourrait me faire bander, et pourtant, je rêve de voir son corps nu, elle me plait avec sa fougue, avec ses certitudes, avec ses illusions. Je lui dis que je ne sais pas quoi faire de ma main et elle me rétorque que je peux la poser sur sa hanche. Je suis embêté, je suis dix ans son aîné, et elle gère cette situation bien mieux que moi.

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Nous nous sommes rapidement retrouvés dans ma chambre. Nous nous sommes contentés de nous embrasser, de nous enlacer, mais nous n’avons pas fait l’amour. Je le voulais, mais elle préférait que nous n’allions pas trop vite. Elle n’avait que dix-huit ans et était déjà plus mûre que moi.

Le lendemain, elle se leva en même temps que sa sœur, et bien évidemment, Esfir fut étonnée de la voir puisqu’il n’était pas prévu que Mahana dorme là. Je ne sais pas ce qu’elles se sont dit mais lorsqu’Esfir est rentrée du boulot le soir, j’ai eu droit à un bon gros sermon!

Oulah! Je vais trop vite! Revenons un peu en arrière, je crois que c’est important. Parce qu’en début de soirée, j’avais reçu un coup de fil d’Iluna durant lequel elle me disait que je lui manquais et qu’elle aimerait bien me revoir pour qu’on parle. C’est alors qu’elle avait rajouté, innocemment, qu’elle avait un nouveau copain…

Après cette agréable nuit, je suis resté à la maison, comme tous les jours, à bosser, tentant de terminer les dessins de la BD dont je suis le dessinateur. Ah oui, au fait, je fais de la bande dessinée.

Le soir, j’ai rendez-vous avec une fille rencontrée par hasard dans une librairie et à qui j’ai conseillé de lire 1984 d’Orwell et qu’ainsi sa vie aurait un tout nouveau sens. Ce soir-là, nous devions donc nous voir pour bai… euh, parler du livre. Nous avons donc baisé et reporté notre conversation à plus tard. Lorsque je rentre vers minuit, Esfir m’attend. Elle a l’air remonté. Elle me demande ce que je compte faire de sa sœur, et je lui dis que je n’ai rien fait avec sa sœur, que nous n’avons pas couché ensemble. Alors elle me balance que je compte sans doute le faire et la jeter ensuite comme je jette toutes ces malheureuses depuis qu’Iluna a eu la bonne idée de me plaquer. Bien sûr, ça me blesse. Je lui réponds que je trouve sa réaction excessive et que sa sœur est une grande fille. Elle me dit qu’il ne faut pas compter sur elle pour la réinviter, et qu’elle ne veut pas que je la fasse venir ici. Je lui rétorque que j’ai compté qu’elle a employé le verbe « compter » trois fois. Ça ne la fait pas rire. Alors je lui explique que sa sœur me plait et que je n’ai aucune mauvaise intention, et que je ne veux pas qu’elles se brouillent à cause de ça. Que certes, je ne mérite pas qu’elles s’engueulent à cause de mon comportement, mais qu’elle peut aller se faire foutre à cause de sa réflexion sur Iluna. Je lui dis qu’Iluna a un nouveau copain, et je me mets à pleurer.

Elle me prend dans ses bras, s’excuse, et à ce moment-là, il se passe quelque chose dans ses yeux, elle ne me regarde plus comme avant, plus comme une amie.

Je me refuse à l’embrasser.

Le lendemain, le samedi, je dois donc voir Iluna, mon cœur bat aussi fort que lors de notre premier rendez-vous. Je me rappellerai d’ailleurs de ce moment toute ma vie.

J’avais rencontré Iluna lors d’un match de rugby. Arf! Voilà! J’aurais sans doute dû vous dire que je faisais du rugby lorsque je me suis présenté, peut-être que j’aurais dû expliquer ce que je fais dans la vie, mon parcours scolaire et professionnel, et peut-être mon histoire personnelle… Ah mais je ne sais vraiment pas m’y prendre avec ce récit! De toute façon, je dois écrire ce qui me semble important. Bon, que j’ai fait du rugby, est-ce que c’est important ? Un peu oui, parce que ça peut expliquer une bonne part de ma personnalité, et puis sans le rugby, je n’aurais jamais rencontré Iluna! Et lorsque j’ai dû complètement arrêter le rugby à cause d’une fichue blessure à l’épaule, Iluna a su me réconforter, ça a consolidé notre couple.

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Je fais bien d’en parler.

Je suis entré à l’école de rugby lorsque j’étais tout petit, j’y ai appris à prendre des coups, à souffrir avec mes coéquipiers, et j’aurais pu passer pro si j’avais été bien meilleur…

C’est vrai que je n’ai pas été épargné par les blessures, et donc ma progression a été ralentie, et puis je ne prenais pas ce jeu très au sérieux, c’était surtout l’occasion de me frotter aux autres, de me battre pour un ballon, il s’agissait de reculer pour mieux avancer. Ce sport dans ses règles et dans son esprit me convenait parfaitement. Et donc une blessure a eu raison de moi. Le docteur m’a dit que si je n’arrêtais pas de jouer, je pourrais y laisser mon épaule, alors… Cela n’a pas été facile à accepter, j’avais un passif de quinze ans de rugby, ça avait rythmé ma vie. J’avais mes entraînements dans la semaine et mon match le week-end, et du jour au lendemain, je passais ce nouveau temps libre à ruminer, à broyer du noir, je ne supportais pas qu’on m’enlève ce qui m’avait formé, ce qui m’avait renforcé.

C’est d’ailleurs étrange lorsqu’une existence change du tout au tout, de prendre conscience qu’on n’est jamais à l’abri d’une transformation brusque dans nos petites destinées. Et c’est sans doute parce que j’ai eu trop souvent ce genre de changements inattendus que j’ai appris à vivre ma vie au jour le jour, sans rien prévoir, sinon suivre la vie bien réglée que je m’étais choisie au cours du temps.

Et ma rencontre avec Iluna, c’est aussi ça, un changement profond et rapide dans ma vie. Mais un changement bénéfique qu’on peut gérer parce qu’il rend heureux. C’est ça la différence finalement. La vie n’est qu’hasards, certains sont heureux d’autres moins. Le problème, c’est qu’on ne peut pas rebondir aussi facilement face au malheur.

Tout ça pour dire donc, que j’ai rencontré Iluna grâce au rugby. Elle était venue encourager son frère qui était dans l’équipe adverse. On ne voyait qu’elle dans les tribunes, et j’espérais qu’elle soit là pour le pot après le match, la troisième mi-temps comme on aime dire. A juste titre d’ailleurs, on est souvent bien plus fatigué par l’alcool que par le match! Nous avons perdu ce soir-là, mais après la douche, je l’ai aperçue parlant à son frère, mais j’ignorais qu’elle était sa sœur… Je suis donc allé le voir pour le féliciter de son match, et il me l’a présentée. Nous avons parlé toute la soirée! Nous nous sommes mis dans un coin avec un verre, et nous avons papoté. Elle m’a demandé ce que je faisais dans la vie à part me rouler dans la boue avec d’autres hommes, je lui ai dit que je le faisais avec des filles aussi, mais que je ne trouvais pas beaucoup de volontaires! Quand elle souriait, mon cœur s’envolait littéralement, et elle fut étonnée d’apprendre que j’étais dessinateur. Je lui ai expliqué que je faisais de la BD de science-fiction, et elle me concéda qu’elle n’y connaissait rien en SF, à part Star Wars…

J’ai parlé de mes débuts, avec les fanzines, les festivals BD, les centaines de planches envoyées aux éditeurs… Je m’étais fait remarquer en réalisant une petite histoire pour un magazine, ce qui me valut un prix, sorte de meilleur espoir machin chose, un bibelot idiot qui ne prend pas la poussière dans un carton. Un éditeur m’a demandé d’en écrire une suite, et d’en faire un album, puis un deuxième. Mais ça n’a pas assez marché, alors il m’a proposé de dessiner pour un scénariste, le projet m’a plu… Et puis, il fallait bien vivre!

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Nous avons continué à papoter, d’elle, de tout, de rien, nous nous sommes échangés nos numéros, et le lendemain, nous nous sommes revus! C’était un beau dimanche d’automne, ni trop chaud, ni trop froid, balade dans un parc, des familles pique-niquent, nous nous asseyons sur un banc, j’ai des courbatures à cause du match de la veille. Elle est si belle! Elle porte une robe et un gilet. Ses chaussures ne couvrent que la moitié de son pied, elle a la peau douce (je la devine douce), claire… Ses cheveux blonds ondulent jusqu’aux épaules, ses yeux sont lumineux. J’ai déjà envie de la prendre dans mes bras. Elle me fait rire, se moque de moi tout en se moquant d’elle. Je l’écoute me parler de ses frères, de sa vie, de ses études, de ses choix, elle est contente de m’avoir rencontré, je le suis aussi, elle espère me voir souvent, je lui dis que je veux la voir tout le temps, elle s’arrête, plonge ses yeux dans les miens, je suis pétrifié, hypnotisé, paralysé, elle s’approche, pose sa main sur ma cuisse pour s’appuyer, je souffre de mes courbatures mais tente de ne rien laisser transparaître, et elle me vole un baiser. Oh! Je le lui ai repris bien évidemment!

Nous sommes sans arrêt chez l’un ou chez l’autre, elle vient me voir me faire massacrer au rugby, me masse après les matchs, me fait l’amour divinement, m’embrasse avec tendresse, et j’en tombe amoureux… Comme dépossédé de mon ego, il est à elle. Elle m’offre ses désirs, ses envies, ses doutes, ses incertitudes, elle m’ouvre son cœur comme jamais personne n’avait osé me l’ouvrir, elle me fait confiance, apprend à me connaître, je m’ouvre à mon tour, je l’écoute, la découvre, la recouvre après l’amour, lui parle, je lui fais confiance, je l’aime, elle m’aime, nous salissons les draps, nous nous serrons fort l’un contre l’autre, nous ne voulons plus nous quitter.

Nous avons l’amour, nous vivons sans nous soucier de ce que nous mangerons le lendemain, nous savons que nous pourrons tranquillement sortir de chez nous car nous vivons dans une région de paix, et je trouve que c’est suffisant pour être heureux. Ça l’a été les premiers temps, les deux premières années… jusqu’au jour où pour elle, le bonheur passait aussi par un engagement sur l’avenir. Mais l’avenir, comment s’y préparer puisqu’on ne sait pas ce qui se passera dans la prochaine heure! Je crois que c’est Anatole France qui avait dit que « l’avenir est un lieu commode pour y mettre des songes[2] ». C’est exactement mon problème. Je n’ai plus rêvé depuis bien trop longtemps.

Me voilà donc à revoir Iluna… Elle a un nouveau mec, et l’idée de savoir qu’un sale enfoiré la touche me brûle le ventre. J’essaie de chasser ces images de ma tête, et je me demande pourquoi elle veut qu’on se voie. J’arrive donc chez elle, elle m’ouvre, elle sourit, elle a l’air contente de ma présence. Nous discutons, il y a une certaine distance entre nous, je me sens froid, je n’ai pas envie d’être avec elle, mais je désire être là quand même. J’aimerais lui dire que je l’aime encore, mais elle le sait, et ce n’est pas l’amour notre problème. Pourquoi elle veut me voir, à quoi bon ? Elle me répond que je lui manque, je lui demande pourquoi elle est avec ce connard, et elle me dit qu’il est gentil avec elle, et qu’il regarde devant lui, alors que je ne cesse de regarder mes pieds. Je crois qu’elle veut dire par là que lui il fait des projets alors que ma vie reste statique. J’aimerais lui dire, tu sais, j’ai changé, faisons des projets, marions-nous, tiens, cherchons des prénoms à nos gosses, mais ce n’est pas ce que je veux, en fait, je ne sais même pas ce que je veux, je ne me suis pas posé la question. Il est temps que je parte, nous nous faisons la bise, je déteste ça. Je connais le goût de ses lèvres, ça me fout en rogne de ne plus les effleurer. Nous restons là à nous regarder, nous finissons par nous embrasser, à nous serrer fort, tout s’emballe très vite, nous sommes déjà nus, déjà dans son lit.

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A la fin, elle me dit que c’est une erreur, que je devrais partir, je lui dis que c’est bien la première fois qu’elle me chasse, elle me répond que c’est fini entre nous, et que nous ne devrions pas faire ça, que nous ne devrions plus nous voir, peut-être même plus jamais.

Je ne prends conscience de ses mots qu’une fois à l’appartement, assis à mon bureau. Elle ne veut plus jamais me voir ? Vraiment ?

Esfir frappe à ma porte, me demande comment ça va, je lui dis qu’Iluna ne veut plus me voir. Elle est désolée et me prend dans ses bras. J’ai envie de sortir, j’étouffe, et ce qui m’énerve encore plus, c’est que j’ai constamment résumé ma vie à ce que j’ai perdu, et non à ce que j’ai accompli.

Je vais marcher, je marche des heures peut-être. Je m’assois quelque part, je ne sais où, sur un banc peut-être, je ne suis pas à ce que je fais, je suis à ce que je pense. Et je pense qu’elle a raison. J’ai l’impression que Chris Réa est derrière moi avec sa guitare et sa voix roc, à chanter Joséphine, et moi-aussi, j’aimerais envoyer tout mon amour, mais je reste paralysé, je ne veux pas me projeter. Quel mal y’a t-il à vouloir vivre au jour le jour ? Quel mal y’a t-il à refuser planifier sa vie alors qu’on est maître d’absolument rien, à peine de nos existences ?

Je regarde mes pieds, et une de mes chaussettes n’est même pas assortie.

Putain que cette chanson est belle! J’essaie de la chasser de mon esprit… en vain.

Mes parents sont morts alors que j’avais dix ans. Je file vivre chez ma grand-mère avec mon petit frère, mais elle meurt d’un putain de cancer des seins deux ans plus tard. Je n’ai plus personne, et on m’envoie dans une famille dite d’accueil qui m’explique que chez eux, il faut se tenir droit et faire ses devoirs, et qu’ils sont désolés pour mes parents, mais que la vie continue, et que je dois bosser si je veux avoir un bon travail quand je serai plus grand. Mon frère est envoyé ailleurs, je le vois à peine. Je n’ai que douze ans à l’époque, j’ai vu mourir tous les gens que j’aimais, et ils voudraient que je fasse mes devoirs et que je perde mon temps à l’école ? Je sèche les cours, et quand j’y suis, je fais autre chose, je méprise les profs, je méprise mes camarades, et je méprise même tout ce système, je n’ai pas envie d’être là, et personne ne peut me forcer à préparer mon avenir, je veux vivre mon présent, alors je vais à la bibliothèque municipale, et je lis des livres autant que je peux, parce que je ne sais pas quoi faire d’autre, et qu’au moins, je choisis ce que je veux faire. Ces gens me privent même de rugby, et après m’être battu avec le père de ladite famille où je dois me tenir droit, je suis envoyé dans un nouveau foyer, dans une autre ville. Eux-aussi, ils m’expliquent que je vais filer droit, et que ce n’est pas parce que j’ai souffert que je peux tout me permettre. Finalement, j’ai usé six familles d’accueil. A dix-huit ans, on m’a dit de m’inscrire à la fac et de faire ce que je veux. J’arrive à voir mon frère une fois par mois, quelques heures, il est heureux dans sa nouvelle famille, ça me fait plaisir. Nous avons deux ans d’écart, il est plus malin que son grand frère et il va faire de grandes études. Pendant mes deux premières années de fac, nous nous voyons plus souvent, presque tous les week-ends et même parfois la semaine. Il vient me supporter au rugby, il participe de temps en temps aux entraînements, mais il a peur de se faire mal. Nous sortons ensemble le soir, je le présente à mes amis, il réussit dans ses études, je suis fier de mon petit frère et tellement heureux de le découvrir, d’apprendre à le connaître! Je lui présente des filles, et voilà qu’il emballe déjà, je sais qu’il va faire des ravages! Il est ma seule famille. Lui, il a des nouveaux parents, je suis heureux pour lui, ils sont vraiment formidables, et m’invitent même à passer les fêtes de fin d’années chez eux.

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Et puis il peut enfin sortir du lycée, son diplôme sous le bras, nous allons fêter sa mention, il va entrer dans une grande école, nous nous amusons et nous dansons! Il dort dans mon petit appartement d’étudiant, nous nous levons à midi, nous prenons un petit déjeuner, mais il doit partir voir des copains vers quatorze heures. Nous décidons d’aller nous faire un film le lendemain, nous nous donnons rendez-vous et il file. Seulement voilà, il a un accident de voiture avec ses copains et il n’y a aucun survivant. La veille nous chantons et nous dansons dans un pub, nous sommes heureux, invulnérables, le lendemain, il crève bêtement alors que nous devions aller voir un film.

Et on me reproche de ne songer qu’au présent, de ne regarder qu’en arrière, de repenser à ces gens que j’aimais et que j’ai perdus ? Et puis si ça se trouve, Iluna se serait tuée en s’électrocutant, et tous les fichus projets qu’on aurait pu faire seraient tombés à l’eau, et le temps qu’on aura passé à les préparer aura été du temps perdu, alors qu’on aurait pu profiter l’un de l’autre…

Je retourne à la maison, Esfir est devant la télé, elle me demande si ça va, non ça ne va pas, mais je lui dis que ça va. Elle me fait signe de m’asseoir à côté d’elle, je m’exécute, elle me prend dans ses bras, je tourne ma tête vers elle et je pose mon front sur ses lèvres. Je remonte, nous nous embrassons, je lui dis que je vais dormir.

Je ne vous raconte pas la nuit que j’ai passée. Impossible de trouver le sommeil! Voilà qu’Esfir m’embrasse, ou peut-être que c’est moi qui l’ai embrassée… Et cela fait suite à ma petite aventure avec sa sœur… Voilà pourquoi je ne veux pas faire de projet! Tout me donne raison! Y’a quelques semaines, je vivais le parfait amour avec Iluna, et aujourd’hui, j’embrasse deux sœurs en moins de vingt-quatre heures, et je recouche avec ledit parfait amour qui me rejette tout de suite après prétextant que c’est une erreur!

Le lendemain, je me lève, Esfir est déjà debout, en train de déjeuner. Bien sûr, nous sommes tous les deux très gênés, elle un peu plus sans doute, enfin, c’est ce dont j’essaie de me persuader. Elle me dit qu’elle est désolée pour ce qui s’est passé, et pour ce qu’elle a dit, et que si j’ai envie d’être avec sa sœur, elle ne peut pas s’y opposer, et que c’était une erreur de m’embrasser, parce que nous sommes amis, que ça pourrait tout gâcher, elle ne veut pas tout gâcher, d’ailleurs, elle ne veut rien gâcher, je la coupe pour lui dire qu’il n’y a pas de mal. Je me demande ce qu’ils ont les gens avec leurs erreurs! Pourquoi cela serait une méprise de coucher avec quelqu’un ou de l’embrasser ? Si on l’a fait, c’est qu’on l’a bien voulu! Pourquoi dire que c’est un égarement alors que c’est le fruit d’une volonté commune ?

Mon psy m’explique que c’est la culpabilité qui leur fait dire ça, que si je ne culpabilise pas, c’est sans doute parce que je gère mieux ces situations qu’Iluna ou Esfir. Il me demande ce que je veux, je lui réponds qu’un coca me ferait le plus grand bien, il me dit que je viens d’illustrer parfaitement mon mode de fonctionnement, que lorsqu’on me pose une question importante somme toute facile, j’use d’un procédé humoristique qui ne montre qu’une profonde crainte de m’ouvrir totalement. Et que c’est cette crainte là qui me fait fuir tout ce qui est lié à mon avenir.

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On est lundi, c’est tout juste le début de la semaine et déjà, je sens qu’elle va être chiante au possible, et je n’ai pas envie de faire d’introspection, je veux juste m’asseoir à mon bureau, allumer mon ordinateur et continuer à écrire un scénario sur lequel je travaille depuis peu, ou peut-être dessiner. Mon psy me dit d’ailleurs que je fais bien de commencer à écrire ce scénario personnel, que de cette manière je saurai où je vais, et surtout pourquoi j’y vais, et peut-être bien que j’arriverai à trouver la solution et à me prendre en main. Il me dit aussi qu’il faut que je fasse des erreurs, car si je ne me trompe jamais, comment est-ce que je peux juger alors de ce qui est une erreur ou de ce qui ne l’est pas ? Il me demande aussi si je considère que d’avoir recouché avec Iluna est une erreur ? Non. D’avoir embrassé Esfir ? Non. D’avoir embrassé Mahana ? Non. D’avoir couché avec d’autres filles depuis ma séparation ? Non. Alors où est le problème me balance-t-il ? Mais c’est à lui de me le dire que je rétorque! Je paie assez cher pour qu’il me donne les réponses aux questions!

Je crois que mon problème, c’est que je ne vois pas de problèmes. Il me semble que les choses arrivent, parce que des forces font que ces choses arrivent. Ces forces, ce sont ces hasards qui influent sur nos vies. Et je crois effectivement que tout a une raison, bonne ou mauvaise, et qu’on ne contrôle pas grand-chose, à peine nos vies, et que même nos volontés ne parviennent pas toujours à nous faire arriver là où on veut arriver. Quand on veut on peut, c’est de la foutaise! Cela voudrait dire qu’on peut influencer les volontés et les désirs des autres! Cela dit, n’est-ce pas le rôle des publicitaires ? Ils nous montrent un produit, et hop, on décide qu’on en a besoin alors que cinq minutes avant, on ne savait même pas qu’il existait… Et c’est là où je veux en venir. Iluna et moi vivons une relation idyllique et paf!, tout s’arrête, non pas parce qu’on ne s’aime plus, mais parce qu’elle voit un problème dans mon attitude quand je ne vois qu’une philosophie de vie avec laquelle je subsiste depuis toujours et qui a ses bons côtés! Par exemple, ne pas vivre avec des illusions, ne pas croire que l’espoir fait vivre alors que c’est la vie qui fait l’espoir!

Mais n’est-ce pas égoïste comme comportement ? Demande le psy. Pas plus que de vouloir m’imposer son mode de vie! Alors je dois comprendre que de plutôt continuer à supporter mon mode de vie, Iluna préfère me quitter… Certes, mais le fait de me quitter veut peut-être aussi dire que si je change, elle reviendra! Peut-être, ou peut-être pas… Si je change, m’explique le psy, peut-être qu’elle n’aimera pas le nouveau Luke. Et si je ne change pas, elle ne m’aimera plus non plus… Que dois-je faire alors doc’ ? La question n’est pas ce que je dois faire, mais ce que je veux… Et qu’est-ce que je veux ? Et à quel prix ?

J’ai reçu un mail de Mahana où elle me dit qu’elle est désolée de m’avoir fait des problèmes, mais elle ne regrette pas, elle croit que ce n’est pas une erreur, et elle serait ravie que je passe un soir chez elle. Elle me joint son numéro, j’hésite à l’appeler. J’hésite non pas parce que je ne sais pas si j’ai envie de la revoir, mais parce que je ne suis pas certain qu’Esfir pensait ce qu’elle disait. Après tout, elle est grande, si elle a quelque chose à me dire, qu’elle me le dise!

J’appelle donc Mahana, elle m’invite à la rejoindre. Je m’y rends, elle me propose d’aller au cinéma, je range mon préservatif au fond de ma poche et nous filons à la prochaine séance.

Pendant le film, elle reste bien sagement à sa place, sans doute parce que je lui ai dit qu’au cinéma, je n’aime pas être dérangé, et ce n’est pas contre elle, c’est vrai, je déteste quand quelqu’un parle, et si je ne suis pas contre un ou deux baisers, ou du « caressage » de cuisses, il n’y a pas lieu de se rouler des pelles à n’en plus finir.

Mahana ne tient pas en place, elle bouge sans arrêt sur son fauteuil, je sens bien qu’elle regrette de m’avoir proposé de sortir. Après le film, je lui propose une pizza, mais elle me dit qu’elle préfère que nous mangions chez elle. J’ai bien compris qu’elle se fiche bien de manger.

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Dans l’ascenseur qui monte à son étage, elle me bloque contre la paroi et m’embrasse autant qu’elle peut. J’aime sa fougue, nous nous jetons dans sa chambre sans plus attendre, nous nous déshabillons à une vitesse folle et nous glissons sous les draps! Nous passons la nuit au lit, nous papotons beaucoup, j’aime bien parler au lit, nous nous racontons tout et rien, elle me demande ce que je lui trouve, si elle n’est pas trop jeune, je lui réponds que je la trouve belle et très mûre pour son âge. Bien sûr, je lui dis ce qu’elle veut entendre, mais je le pense. Elle est drôlement jolie avec ses cheveux bruns et longs, ses yeux noirs et ses jolies petites fesses rondes. Sa peau est douce et je m’endors à ses côtés sans me soucier des conséquences de ce qu’il vient de se passer.

Le lendemain, Esfir me demande où j’étais, et je suis bien obligé de lui dire que j’ai passé la soirée chez sa sœur. Elle marque un arrêt, regarde vers le sol et me dit que j’ai bien fait si c’est ce que je veux, que je suis un mec assez bien pour sa petite sœur, et qu’elle nous souhaite que du bonheur. Je sais bien qu’elle ment, mais je ne veux pas me justifier de ce que je fais ou ne fais pas, je suis adulte, sa sœur aussi, et nous faisons bien ce que nous vonlons.

J’ai un mail de Mahana et Iluna. J’ouvre celui d’Iluna en premier. Elle me dit qu’elle s’excuse de m’avoir rejeté l’autre fois, mais elle a un nouveau copain, nous ne pouvons pas coucher ensemble si elle veut réussir sa nouvelle relation. Elle maintient que c’est une erreur, elle aimerait que nous nous voyions encore, mais elle pense que ça serait trop difficile, du coup, elle préfère que nous en restions là. Je suis abattu. De son côté, Mahana me remercie pour cette nuit et espère me revoir.

Mon pote Manu me dit qu’il ne faut pas que je m’apitoie, que je ne dois pas vivre dans les souvenirs de ma relation avec Iluna. Que ce que j’ai vécu avec elle c’est du passé, et qu’il faut que je continue. Il me dit que Mahana a l’air d’une chouette fille, et que c’est peut-être ce qu’il me faut, une fille insouciante, qui ne pense pas au lendemain. Il me conseille d’y songer pourtant à mon avenir. Je lui dis que j’en ai marre d’entendre ça, que mon avenir, mine de rien, je me le construis, je fais des BD, j’écris, et j’arrive à en vivre! Alors certes, je ne peux pas prétendre pouvoir m’arrêter de travailler, mais je suis comme n’importe quel ouvrier, je dois faire mes huit heures de boulot par jour si je veux espérer faire des choses correctes, et que même si je n’ai pas l’assurance de pouvoir vivre de mon prochain livre, dans le monde actuel, personne n’est certain qu’il ne se fera pas virer par son patron sous la pression économique.

Le problème c’est pas ça, riposte Manu. Le problème, c’est que tu ne veux pas penser à l’avenir! T’imagines, tu es avec une fille depuis deux ans, et tu lui envoies en pleine gueule que tu ne veux pas prévoir des vacances parce que tu ne sais pas si tu ne seras pas mort, ou si elle ne t’aura pas quitté!

Et j’ai eu raison! Elle m’a quitté!

Mais si elle t’a quitté, reprend-il, c’est parce que tu ne voulais rien construire avec elle! Parce que tu ne veux rien construire avec toi-même! Tu ne peux pas te planquer derrière tes idées à la con sous prétexte que la vie a privé les gens que t’aimaient d’avenir! Arrête de vivre dans ton passé et ne prétexte pas que tu doives profiter du présent sans penser à ton avenir! Le présent, c’est l’avenir! Enlève-toi les doigts du cul, et décide de ce que tu veux bordel!

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C’est ça que j’aime chez les amis. Les psys, ils restent gentils, ils te posent des questions, ils essaient de te pousser à trouver les réponses tout seul. Les amis, en plus de te donner les réponses, ils t’engueulent et t’insultent un bon coup, et tu ne peux pas leur en vouloir, ils réagissent comme ça parce qu’ils t’aiment!

Esfir invite sa sœur à manger, mais tout le monde est un peu gêné. Mahana préfère dormir chez elle, ça la met mal à l’aise. Il y a comme un non-dit dans cette histoire. Comme si toutes les personnes présentes savaient que si Mahana n’avait pas débarqué, Esfir et moi aurions franchi la ligne. Mais je suis persuadé que si Mahana n’était pas entrée dans ma vie, Esfir n’aurait jamais réagi. Mahana s’en va et je suis en rogne. Je demande à Esfir ce qu’elle veut à la fin, et elle me dit que tout va bien, et qu’elle est contente pour nous. Je lui demande de répondre à ma question, mais elle dit qu’elle ne veut rien de moi. Même plus de mon amitié ? Si bien sûr, mais ça lui fait bizarre de me voir avec sa petite sœur. Elle pense beaucoup au temps qui passe en ce moment.

Je ne comprends pas.

Elle me dit qu’il y a six ans à peu près, quand nous nous sommes rencontrés, j’étais très amoureux d’elle. Je ne lui étais pas indifférent, mais elle avait quelqu’un d’autre dans le cœur.

C’est vrai, je l’aimais beaucoup, plus que de raison.

Aujourd’hui, poursuit-elle, je ne l’aime plus, et elle se rend compte que le garçon pour qui elle m’avait dit non était un crétin.

Je lui dis que je l’aime encore beaucoup, mais plus comme avant.

Elle me répond qu’elle m’aime aussi beaucoup, mais plus comme avant aussi.

Je lui dis qu’on est d’accord, que c’est cool. Mais je me rends compte brusquement de ce qu’elle vient de dire.

Elle n’est sûre de rien, continue-t-elle, elle se sent bien quand je suis là, elle a apprécié ces semaines où nous vivions comme un couple, sans bien évidemment le sexe et tout, et que ça lui a fait du bien de cohabiter avec quelqu’un qui s’occupe d’elle sans se soucier de lui. Je lui souris, mais je ne sais pas quoi dire. Je lui prends la main et l’embrasse sur le front. Je lui souhaite bonne nuit et je file au lit.

Quand j’essaie de faire le bilan, à ce moment-là, je me rends compte qu’Esfir, qui a été un de mes grands amours est peut-être tombée amoureuse de moi six ans trop tard, que je sors avec sa sœur, et qu’Iluna que je peux dès à présent appeler « mon ex » ne veut plus me voir parce que c’est soit disant trop dur. Je ne cesse hélas d’avoir envie de la retrouver, je ne sais pas pourquoi je ne vais pas frapper à sa porte pour lui dire que je l’aime encore et qu’on peut trouver une solution à ce problème, qui n’en est d’ailleurs pas un! Si, c’en est un, sinon elle ne serait pas partie. Mon psy dit que c’est déjà un pas vers la guérison que d’admettre qu’on a un problème. Je lui demande si je suis malade, il me répond que non, alors pourquoi il me parle de guérison, et il me dit que je le comprends mal, mais il a bien dit guérison, donc ça veut dire que je dois guérir. Il m’explique qu’il s’agit juste de savoir ce que je veux, que c’est la voie vers le bonheur.

Je ne me sens pas malheureux, j’ai juste mal au cœur.

[1] Woody Allen, Manhattan, 1979.

[2] Anatole France, Les Opinions de Jérôme Coignard (1893)

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