La dame qui nourrissait les pigeons en faisant des mots fléchés.

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Il existe une dame dans un quartier du septième arrondissement de Lyon qui passe ses journées assise sur une chaise pliante au milieu d’un parking. Tous les matins, elle s’y rend avec son sac et sa chaise. Elle déplie cette dernière et s’assoit dessus. Elle ouvre sa besace et sort un sachet de miettes de pain. Elle en dispose un peu autour d’elle puis prend un magasine et un crayon et regarde sa grille de jeux.

Ce jour là, la dame qui nourrissait les pigeons en faisant des mots fléchés arriva comme chaque matin environ vers huit heures à sa place habituelle. Il faut s’imaginer le parking. C’est une place où des voitures se garent, c’est gratuit et les habitants du quartier aiment s’y garer bien évidemment. Lorsqu’ils viennent récupérer leur véhicule, ils ne font guère attention à la dame qui nourrit les pigeons en faisant des mots croisés. Bien sûr, les nouveaux et les gens de passage sont toujours étonnés de l’entendre parler toute seule, ils la jugent très vite, elle doit être folle, et puis, n’a-t-elle rien d’autre à faire qu’à rester là toute la journée ?

Martine, car il faut bien lui donner un prénom, a les cheveux gris et sans doute les yeux aussi. Personne ne sait comment elle s’appelle, c’est normal, il faudrait lui adresser la parole pour le savoir, mais elle a l’air un peu fofolle et on préfère donc l’éviter. Elle ne gêne personne, mais c’est mieux de faire comme si elle n’était pas là. Pourtant elle est là, et si on prend le temps de l’observer, ce que nous avons fait, nous découvrons des choses surprenantes sur la dame qui nourrit les pigeons en faisant des mots fléchés.

Ce jour-là disions-nous, Martine qui n’a jamais été infirmière, d’ailleurs nous ne savons pas ce qu’elle a été, mais c’est déjà bien qu’elle soit humaine, donc Martine arrive à son parking, le parking de Martine, et installe sa chaise là où elle en a l’habitude. Croit-elle ! Car en fait, elle change constamment de place, parce que parfois elle gêne et parfois non. Ce matin de ce jour-là, elle ne gênait pas, mais pour comprendre, il faut visualiser le parking. C’est une place en fait, comme nous l’avons déjà dit. Elle est coupée d’est en ouest par des plots oranges. A l’ouest, les voitures, à l’est, du goudron, quelques arbres. Elle est située entre quatre rues. Au nord de la place, une sorte de parc mis à la disposition des artistes du quartier, au sud, un immeuble d’habitation avec au rez-de-chaussée un restaurant africain qui fait aussi pizzeria.

Ainsi, Martine aime se mettre sur la partie de la place où il n’y a pas de stationnement, l’été, c’est un peu plus frais, y’a l’ombre des arbres, et suivant l’heure, l’ombre de l’immeuble du restaurant africain qui fait des pizzas. Mais certains matins, suivant son humeur, suivant ses souvenirs, elle se met ailleurs parce qu’elle croit se rappeler que la veille elle était là alors qu’elle était ailleurs, mais peu importe, elle est bien sur sa chaise pliante et ses mots fléchés.

Ce matin de ce jour-là, sur la place du parking que nous venons de décrire, Martine décida de se mettre sur le passage des voitures. Elle se mit bien au milieu parce qu’il lui semblait que la veille elle y était bien. En vérité, la veille, un homme lui avait expressément demandé de bouger son cul, et qu’il avait autre chose à faire qu’à payer des impôts pour regarder des gens glander toute la journée. Elle se rappelait que quelqu’un lui avait parlé, et c’était tellement rare qu’elle espérait qu’il lui reparle encore.

Le même homme arriva, elle était au même endroit, et lorsqu’il vit Martine, il leva les bras au ciel en signe de dépit. Il s’approcha d’elle à grandes enjambées, et lorsqu’elle le vit, elle reconnut sans mal le gentil monsieur qui lui avait parlé la veille. Elle sourit pendant qu’il ruminait sa haine contre cette –ce sont ses mots– tarée et fainéante.

« Non mais bordel, vous êtes encore là ? Je suis garé juste derrière vous, et je dois aller bosser, alors dégagez, ça commence à bien faire, faut vous le dire comment bordel de merde ?

– Oh ! Je gêne, je suis désolé de vous déranger monsieur, bougez pas, je vais changer de place, c’est la moindre des choses, vous êtes si gentil !

– Quelle tarée celle-là ! »

Martine se leva, rangea ses affaires dans son sac, plia sa chaise, et alla s’installer un peu plus loin sur la zone de non stationnement. L’homme put sortir sa voiture et Martine était fière d’avoir pu l’aider et d’avoir ensoleillé la dure journée de ce gentil monsieur.

Elle s’assit, sortit son sachet de miettes de pain et en étala partout autour d’elle. Quelques minutes après, les pigeons des environs se posèrent délicatement sur leurs petites pattes et se mirent à picorer. Il fallait voir combien Martine était heureuse de voir ses petits pigeons le matin. Elle essayait de les compter, mais ils ne cessaient de bouger et tandis que certains arrivaient d’autres partaient. Elle les rappelait, elle en avait d’autres des miettes, et continuait à en disperser autour d’elle comme si elle semait des graines dans un potager. C’était d’ailleurs un peu son jardin cet endroit, et puis les pigeons étaient ses animaux domestiques à elle, elle leur donnait des noms, mais comme elle n’arrivait pas à les reconnaître, elle ne s’embêtait pas et finissait par tous les appeler « gentil pigeon ».

Au bout d’un certain temps, les chats du quartier, attirés par les pigeons qui prenaient leurs petits déjeuners avaient bien envie eux aussi de petit-déjeuner. Les oiseaux faisaient alors des proies idéales et faciles. Pas si facile que ça, parce que Martine surveillait et dès qu’elle voyait un de ces misérables chats s’approcher, elle se levait d’un bond, faisant preuve d’une énergie incroyable, ce qui était le signal pour que tous les pigeons s’envolent puis elle chassait les chats à coup de oust et de chhhh !

Puis elle se rasseyait. Là, elle sortait son magasine. Il datait de mars 1989, et la grille de mots fléchés était encore vide. Elle regardait son jeu et se demandait où elle en était. Tous les matins, elle était étonnée de voir que la page était vide, alors elle se mettait au travail. Bien évidemment, ne sachant pas très bien lire et écrire, cela rendait la tâche bien plus difficile, mais elle était besogneuse. Elle restait de longues minutes, peut-être des heures à essayer de lire tout en haut à gauche « mammifère marin » en sept lettres. Elle savait compter, elle savait qu’il fallait mettre sept lettres, mais lesquelles ?, là était tout le problème. Au bout d’un certain temps, n’y pouvant plus, elle rangeait son magasine en prenant soin avant d’examiner ce qu’elle pourrait regarder à la télévision le soir même et se plaignait des rediffusions.

Vers midi, elle mangeait un sandwich, elle aimait bien les sandwichs, ça faisait des miettes, ce qui attirait les pigeons, et puis les chats. Parfois, des gens passaient, alors elle parlait, elle se parlait surtout à elle même, ou aux pigeons, mais elle espérait toujours qu’on lui réponde, mais pour dire quoi ? Quelque fois, on la regardait, et on donnait un coup de coude à son camarade avec un regard complice et un sourire aux coins des lèvres, elle savait qu’ils parlaient d’elle, et elle était d’autant plus contente qu’elle parlait d’autant plus fort. Alors ils riaient de plus belle, et elle était heureuse de faire rire les gens ! L’après-midi, elle sortait son tricot. Elle avait commencé un tricot depuis de très longues années. Elle était incapable de se souvenir, mais elle le défaisait régulièrement, elle n’avait pas les moyens de s’acheter de la laine, alors elle refaisait irrémédiablement le même pull avec la même laine bleue, très usée, mais ça faisait passer le temps. Vers quinze heure, elle commençait sérieusement à s’ennuyer, c’était tous les jours comme ça, elle détestait ce moment de la journée, il y a peu de gens dans les rues, peu de passage, et le parking ne commence à se remplir que vers dix-sept heures, l’attente est longue. Parfois elle se lève et se dégourdit les jambes, elle regarde dans le ciel si ses amis les pigeons n’ont pas envie de venir discuter, mais même eux la fuient. Ils ne viennent que parce qu’elle les nourrit, ils ne sont pas très reconnaissants. Quand l’ennui est à son paroxysme, elle parle sans arrêt, elle se parle à elle-même, parfois, elle s’engueule un peu, elle se rappelle qu’elle a oublié d’éteindre la lumière ou que l’eau du robinet du bain doit encore certainement couler. Puis elle se souvient qu’elle n’a pas de baignoire, juste un lavabo. Elle a bien eu une baignoire, mais elle ne sait plus ni quand ni où.

Martine n’est pas très vieille, peut-être soixante ans, et encore, on n’en sait rien. Quand dix-sept heures sonne, elle sourit de nouveau. Elle sait que des enfants vont passer parce que c’est la fin de l’école, elle sait que des voitures vont se garer, alors elle se met juste à la limite du parking et elle regarde tout ce beau monde se mouvoir devant ses yeux. Elle ne peut jamais s’empêcher de laisser couler une larme, ce spectacle de la vie l’émeut tendrement. Elle se rappelle qu’à une époque, elle aussi faisait partie de ce monde où tout bouge sans arrêt, cet univers de vitesse, de rires, de joies, de peines, de communication, de voitures. Elle a déjà conduit, d’ailleurs, elle croit se rappeler qu’elle a eu un accident un jour, un jour où tout a changé, mais elle n’est pas sûre. Elle n’est plus certaine de grand chose d’ailleurs, elle sait seulement qu’elle doit se rendre sur cette place, qu’elle y est bien, et qu’elle aime regarder le spectacle que la civilisation lui montre, ces gens qui font leurs vies tant qu’ils le peuvent encore. Parfois, elle aimerait bien aller ailleurs, mais pour aller où ? Elle ne sait pas. Peut-être qu’un jour elle continuerait son chemin pour trouver un autre endroit, avec d’autres pigeons et pourquoi pas, quelqu’un l’aiderait à ses mots fléchés.

Vers dix-huit heures, elle plie bagage. Elle remonte la rue vers le sud sur environ cinq cent mètres. Il y a déjà un peu de monde. Elle va au Secours Catholique où elle vient prendre son repas. Elle entre, on la sert copieusement en lui demandant comment elle va, et elle est ravie qu’on le lui demande, et elle dit qu’elle va vraiment bien et que sa journée a été exceptionnelle. On est ravi pour elle. Elle s’assoit dans un coin, seule. On lui a donné un sandwich pour qu’elle puisse manger le lendemain, et on lui a rajouté un peu de pain et du fromage pour son petit déjeuner.

Une fois qu’elle a mangé, elle demande s’ils ont mis des miettes de pain de côté pour elle. On lui donne un sac plastique et elle est tellement heureuse d’avoir ses miettes ! Ensuite, elle rentre chez elle, c’est dans un immeuble pas très loin, elle pousse la lourde porte, elle monte les escaliers, entre dans son petit appartement. Elle ouvre sa chaise et s’assoit dedans. Là, elle patiente jusqu’à ce qu’elle ait sommeil. Bien sûr, elle vérifie si elle a une télé, mais apparemment non. Elle finit par se coucher après s’être déshabillée et après avoir mis un pyjama que le Secours Catholique lui a donné. Elle se glisse sous une vieille couverture et s’endort heureuse de sa journée et de la journée qu’elle va vivre le lendemain.

Sauf que ce matin de ce jour-là, Martine n’est pas sur la place. Et le gentil monsieur est bien content que cette tarée ait enfin compris qu’elle n’a rien à faire ici. Oui Martine n’est pas là. Son appartement est vide, pas une affaire ne traîne. Pourtant, si on cherche bien, on peut la voir quelque part. Elle est ailleurs, elle a décidé d’aller voir comment c’était plus loin. C’est une autre place, il n’y a pas de parking, mais il y a des pigeons, et aucun chat pour les manger. Mais bien que ce soit différent, Martine se rend bien compte que c’est pareil. Les gens ne la regardent pas, ou très brièvement. Pourtant elle se sent mieux. En premier lieu, elle est à côté de WC publics, elle n’est plus obligée de se retenir toute la journée. Ensuite, elle est au bord d’une avenue, il y a toujours du mouvement, toujours plein de voitures, des autocars même. Et puis il y a un arrêt de bus où des voyageurs descendent, parfois, elle voit un couple se tenant par la main, et elle se rappelle qu’un jour on lui a tenu la main. Martine est heureuse, même à trois heures de l’après-midi, Martine ne s’ennuie pas, la vie à côté d’une grande rue est merveilleuse, on voit tous ces gens, pareil à des fourmis travailler pour s’en sortir. Elle est fière de ces gens qui se battent pour survivre. Elle-même sait qu’elle survit, elle le sait parce qu’elle vient là tous les matins, et que si elle ne le faisait pas, elle deviendrait folle.

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