George Fauchet, le pêcheur de crevettes

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Georges Fauchet –qui portait bien son nom– était une véritable légende dans la région. Il habitait une de ces cabanes de pêcheurs de crevettes, il l’avait héritée de son père qui lui-même l’avait eu de son père. La crevette était plus qu’une tradition dans la famille, c’était une religion chez les Fauchet! Ils avaient leur panthéon bien à eux. Le Dieu Crevette Grise, le Dieu Crevette Rose, le Dieu Crevette Pénaéïde, le Dieu Gambas (le plus grand de tous les Dieux) et le Dieu Crevette Nettoyeuse. Ils avaient tous leur utilité bien qu’avec le temps, Georges n’était plus certain de qui faisait quoi. Cela dit, son grand-père lui disait toujours que quand il passait le balaie, il remerciait le Dieu Crevette Nettoyeuse de lui avoir déposé un balaie de paille dans ses filets.

Le grand-père Fauchet disait par ailleurs : « Ma richesse c’est d’vivre en accord avec mes principes, et non d’avoir une belle et grande maison ! D’toute façon, j’ai pas d’femmes pour faire l’ménage, alors autant vivre dans une cabane ! » Secrètement, le grand-père Fauchet priait le Dieu Crevette Nettoyeuse pour lui fournir une femme depuis que sa dernière avait servie d’appât pour attirer les crevettes dans ses filets.

Le grand-père était plutôt du genre philosophe, faut bien l’avouer. Il avait une vision particulière de la vie qui se résumait aux crevettes. Les gens le prenaient pour un fou, mais lui se targuait d’avoir compris le sens de la vie : « La vie, vois-tu, ce sont deux choses essentielles : savoir qui on est, et savoir ce que l’on veut ! Moi, j’suis pêcheur d’crevettes, et j’veux manger des crevettes ! ‘vec ça, j’ai tout pigé ! Quand les gens auront pigé c’que j’ai moi-même pigé, ils auront tout pigé à la vie ! »

Le fils du grand-père, le père Fauchet, le père de Georges donc, n’avait pas l’âme d’un philosophe. Il savait simplement certaines choses : que sa mère avait permis de réaliser des pêches historiques, et que son fils Georges était un bébé qui flottait étrangement bien. La mère de Georges n’avait pas eu la chance d’être sacrifiée au Dieu Crevette Grise. Elle était très connue dans la région, et ses prix étaient hyper concurrentiels ! Georges fut élevé dans la plus pure tradition des Fauchet, savoir se servir d’une balance à crevette, et savoir cuisiner les crevettes de diverses façons.

Dans l’estuaire de la Gironde, on trouve principalement deux types de crevettes : les blanches, typiques de la région, et les grises. Les crevettes blanches se pêchent à l’aide d’un haveneau. C’est une large épuisette avec un filet profond. La crevette blanche est transparente, mais dès qu’on la cuit, elle devient toute blanche. Georges adore les regarder sautiller au fond de sa poêle et les regarder changer de couleur. Pour lui, c’est de la magie, et il remercie à chaque fois le Dieu Crevette Blanche de mettre de la magie dans sa vie. Les crevettes grises sont pêchées à la balance. Georges a hérité de la balance de son père qui l’avait lui-même hérité du sien. Du haut de la cabane qui surplombe l’estuaire, la balance est trempée dans l’eau avec des appâts (Georges y met tout ce qu’il trouve : ragondins, poissons pourris, chats et chiens égarés), puis est remontée remplie de crevettes ! Parfois les crevettes grises et blanches se mélangent. Quand il était plus petit et qu’il faisait des bêtises, son père le punissait en lui demandant de séparer les crevettes grises des crevettes blanches. Et comme vivantes elles sont de la même couleur, autant dire que c’était aussi efficace que d’aller chercher la clé des champs.

La maman de Georges tomba enceinte comme on trouve un crabe dans un filet à crevettes. C’était inattendu, et un peu désagréable en plus parce que ça prend de la place là où il faut pas. Heureusement, elle mourut en mettant le bébé au monde, ce qui permit de nouvelles pêches historiques. Georges était donc né. Le grand-père mourut quelques années plus tard et fut dignement rejeté dans l’estuaire de la Gironde tandis que le père de Georges priait le Dieu Gambas, le plus grand de tous les Dieux, pour qu’il prenne soin de lui au paradis des pêcheurs de crevettes. Le père Fauchet essaya alors d’inculquer à son enfant les choses essentielles de la vie : « Tu vois Georges, j’suis pêcheur, ça veut dire que je pêche, ce qui fait que j’aime les crevettes, parce que je pêche les crevettes. Ma richesse, c’est de vivre en principe avec mes accords. » Le père essayait tant bien que mal de transmettre à Georges la philosophie du grand-père, mais fallait se rendre à l’évidence, le père ne comprenait rien.

Le père mourut bêtement, Georges n’avait que quinze ans, mais connaissait déjà tout des crevettes. Il en savait même plus que son père, parce que Georges, bien que limité intellectuellement, avait appris à lire grâce à la grosse Gertrude, une putain de la région qui s’était pris d’affection pour Georges jusqu’au jour où elle mourut dramatiquement dans un accident de train. Un train de voyageur lui était tombé dessus. Mais le père de Georges eut une mort encore plus tragique. Alors qu’il se promenait dans la forêt, à la recherche de certaines herbes aromatiques pour sa cuisine, il se prit le pied dans un piège à loup. C’était étonnant de trouver là un piège à loup car il n’y avait plus de loups dans cette région depuis bien longtemps, depuis la grande battue de 1856 qui vit les loups repoussés à la mer. La vie étant bien faite, l’évolution fit son boulot et les transforma en loups de mer. Le père Fauchet, blessé, souffrait à cause des dents du piège enfonçaient dans sa jambe. Il essaya tant bien que mal de s’en tirer, mais le mécanisme semblait grippé. Il ne réussit pas à s’en dégager. Bloqué dans la forêt humide, il eut une lueur d’intelligence en se disant que le propriétaire du piège viendrait bientôt vérifier s’il avait attrapé quelque chose. Sauf que le piège datait de l’époque de la grande battue de 1856, et le propriétaire était certainement mort depuis belle lurette. Au bout de quelques jours, le père Fauchet commençait à s’impatienter. Il avait faim et froid, et sa jambe devenait de plus en plus noire bien qu’il ne la sentît plus, ce qui le rassurait à vrai dire. Il n’avait aucune connaissance en médecine, il n’avait même jamais vu un médecin. Ce qu’il savait, c’est que si tu faisais trop cuir des crevettes, elles perdaient de leur saveur, et à cette idée, il eut l’eau à la bouche alors il appela à l’aide. Un homme passant par-là, un chercheur de champignons, demanda au père Fauchet comment il en était arrivé là. Bien élevé, le Père Fauchet lui expliqua qu’il avait marché dessus et que c’était bloqué, qu’il avait passé 4 nuits dans le froid et l’humidité et qu’il avait faim. Le chercheur de champignon se baissa et retira le piège. Soulagé, le père Fauchet se leva et lorsqu’il prit appuie sur sa jambe blessée qu’il ne sentait plus, il tomba la tête en première dans le piège que le chercheur de champignon venait de rouvrir. Pendant qu’il mourrait, il remarqua que non loin de sa tête, un joli petit cèpe commençait à pousser. Hélas, il n’arriva pas à le dire à l’aimable chercheur de champignon qui repartit horrifié.

Georges fut attristé, mais réagit en philosophe. Son père était un brave homme qui avait vécu en principe avec ses accords, mais qui aurait gagné à vivre en accord avec ses principes. Il se dit que son père avait peut-être un peu trop les pieds sur terre, ce qui lui avait été très certainement préjudiciable. Son père lui reprochait souvent d’être tête en l’air, et Georges ne put s’empêcher de constater que ce trait de caractère aurait pu sauver la vie de son père.

Ces pensées pleines de bon sens furent accompagnées d’une ode au Dieu Gambas, le plus grand de tous les Dieux, tandis que Georges offrait le corps de son père à la Gironde espérant qu’il permette à de nombreuses crevettes de s’engraisser.

Chez les Fauchet, la crevette était une tradition. De tout temps, autant que les anciens s’en souviennent, le nom de Fauchet était associé à la crevette. Si on voulait manger de bonnes crevettes, on remontait la route de la crevette, et on allait frapper à la porte des Fauchet. Là, contre une bonne bouteille de vin, on vous donnait une bonne grosse part de crevettes, et tout le monde était satisfait.

Georges ne vivait donc que grâce à ses crevettes, d’ailleurs, il n’avait jamais rien mangé d’autre !

« Il y a dans la crevette tout ce qu’il faut pour l’homme ! Suffit de ne rien laisser ! Pas comme ces touristes qui enlèvent la tête ! Z’ont rien compris eux ! »

Beaucoup doutaient de ces mots. Un débat fut alors organisé lors du C3 pour savoir ce qu’en pensaient les autres pêcheurs de crevettes. Le C3 (pour Convention et Conférences sur les Crevettes) a lieu tous les ans à Bâton-Rouge en Louisiane. C’est une énorme réunion où les professionnels se rejoignent et découvrent les dernières nouveautés sur les crevettes. Des débats sont parfois organisés pour trancher une bonne fois pour toute les différents qui existent dans la philosophie de l’univers de la crevette. Faut-il manger ou pas les têtes des crevettes ? Georges ne put participer au débat, faute d’argent pour aller à Bâton-Rouge. Il écrivit néanmoins une lettre pour expliquer son point de vue.

Chers amis, vous voulez savoir mon avis sur le fait de manger ou non les têtes des crevettes. Mon avis est que oui. Parce que c’est bon.

Les personnes présentes réservèrent une standing ovation à Georges tandis que les marqueteurs de la crevette se mirent de suite au travail. Quelques jours plus tard, un slogan fut rajouté sur toutes les boîtes de crevettes du monde entier : « Si tu manges pas les têtes des crevettes, t’es bête. »

Georges était un marginal, mais les gens l’appréciaient malgré tout. Il n’était pas méchant, juste un peu bourru. Nul ne doutait de l’asociabilité de cet homme, et très peu de gens pouvaient prétendre lui avoir parlé. Il fuyait les autres comme la peste. Dans sa cabane, il n’avait qu’un livre, un seul. Pas qu’il n’aimait pas les livres, mais ça ne se buvait pas, il n’y trouvait donc guère d’intérêt. Il trouva le livre dans son filet de crevettes, ce qui eut le don de le mettre en colère, il n’avait ramassé aucune crevette, ce qui signifiait pour lui, que les crevettes n’aimaient pas la littérature, et encore moins Sartre, car c’est Huis Clos qui se prit dans son filet. Après avoir exploré la pièce de théâtre à laquelle il ne comprit d’ailleurs pas grand chose, il mit sur sa porte l’écriteau suivant : « L’enfer c’est les autres, faites pas chier. » D’après certains philologistes, il est possible que Sartre, dans une première version de son bouquin ait pu noter « faites pas chier » après sa célèbre phrase. D’autres, plus sceptiques déduisirent que Georges voulait signifier de ne pas l’ennuyer, de ne pas chercher à entrer en contact avec lui, et face à la porte et donc face à la pancarte, il était conseillé de faire demi-tour et de retrousser chemin. Le débat n’est toujours pas clos, beaucoup regrettent de ne plus pouvoir en référer à Sartre, qui aurait sans doute un point de vu éloquent sur le sujet. De notre côté, nous nous contenterons modestement d’en déduire qu’il fallait le laisser tranquille au Georges.

Mais n’allez pas croire que Georges était mal élevé, non, il avait ce bon sens de la vie, sa façon à lui d’accueillir les visiteurs dans la joie et la bonne humeur qui le caractérisait tant, avec un fusil dans les mains. Pour éviter tout problème, il fallait se présenter chez lui avec du vin, il ouvrait alors la porte avec un grand sourire édenté, sauf si c’était du rosé, car le rosé c’est quand même franchement dégueulasse. Alors il mettait le canon du fusil sous le nez du visiteur et le pressait de repartir chez lui et de revenir avec une bouteille de vin décente.

Il n’avait ni eau ni électricité. Il récupérait l’eau de pluie, pour se nettoyer un peu, mais pas trop, et il se chauffait avec du bois qu’il coupait dans les forêts avoisinantes. Il ne buvait jamais d’eau, c’était sacrilège pour lui. Son père ne buvait pas d’eau, son grand-père non plus, et cela aurait été salir leur mémoire que de ne pas être bourré tous les soirs que Dieu fait.

Il n’avait pas d’argent, il n’avait pas idée de la valeur de l’argent, pour lui tout tournait autour de la crevette. Pour avoir son vin, il l’échangeait contre des crevettes, mais n’ayant pas des clients tous les jours, il se déplaçait de lui-même et se rendait alors au vignoble le plus proche. Par chance, le propriétaire, Gui de Maugros, adorait les crevettes ! Le change était le même depuis toujours : un litre de vin = cent grammes de crevettes. Georges pêchait tellement de crevettes, et Gui de Maugros avait tellement de vin, que l’un avait de quoi se saouler pour la semaine, et l’autre avait de quoi s’intoxiquer pour plusieurs jours. Ces deux-là aimaient à se faire souffrir à leur façon. Il y avait entre le pêcheur et le châtelain une entente parfaite, et si La Fontaine les avait connus, il aurait pu écrire une fable intitulée « Le pêcheur de crevettes et le viticulteur » qui aurait commencé comme ça : Le pêcheur ayant pêché toute la journée avait une petite soif. Il allait voir son ami le viticulteur pour qu’il lui donne un peu de rouge. Si tu veux du rouge, lui dit le viticulteur, donne-moi des grises ! Et c’est comme ça que tous les jours, chacun finissait avec son rouge et ses grises.

Quand Georges eut quarante ans, il pensa aux femmes. Mais les femmes ne pensaient pas à lui. Il se rappelait de Sartre, et il comprit vite que les femmes étaient sources de problèmes. Il décida alors qu’il ne fallait plus penser aux dames. Il eut si tardivement son adolescence que nombre de ses questions restèrent sans réponse. Ce qui ne le dérangeait pas outre mesure.

Un jour pourtant, Georges tomba amoureux. Il vécut une belle histoire d’amour que tout le monde aime à raconter. Voilà comment elle m’est parvenue à moi.

Un jour où Georges, comme à son habitude pêchait des crevettes, il trouva un esturgeon dans son filet. Un beau poisson paraît-il. Ce fut le coup de foudre, si bien qu’il ne put se résoudre à le relâcher. Alors Georges prit les choses en main et construisit un aquarium. Lorsque l’esturgeon fut bien installé, il réfléchit à l’éventualité d’un mariage. Il se rappela que cela avait cruellement manqué à sa famille auparavant, et que le mariage c’était sacré lui avait-on dit. Il partit voir le père Fouétère, le curé de la paroisse, qui refusa de marier Georges et l’esturgeon en traitant le pauvre Georges de fou, et que le diable l’emporte. Georges continua son chemin, et alla voir le Maire de la ville, le Maire Michel. Ce dernier refusa aussi, c’était impossible. Mais ayant beaucoup de compassion pour Georges, et aimant beaucoup les crevettes, il lui dit qu’il verrait ce qu’il pourrait faire. Quelques jours plus tard, le Maire Michel se rendit chez Georges avec un grand livre et du vin, c’était le livre où il y avait toutes les lois, et le vin était bon. Le Maire Michel dit à Georges qu’il n’y avait aucun article stipulant qu’il était interdit d’épouser un esturgeon. Il accepta donc de les marier.

Evidemment, c’était une supercherie, mais le Maire Michel voulait tellement faire plaisir à Georges et manger de bonnes crevettes au repas du mariage !

Dans toute la ville, tout le monde parlait du mariage, tout le monde voulait y participer, et tout le monde s’invita, alors que Georges n’avait même pas pensé à envoyer des invitations et faire une liste de mariage. Georges se mit sur son trente et un bien qu’il ne savait compter que jusqu’à dix. Il portait un chapeau de paille qu’il avait orné de crevettes, il paraît que ça donnait une odeur particulière, mais l’esturgeon n’était pas difficile de toute façon. Il avait des chaussures trouées, mais cirées, et son pantalon s’arrêtait à mi-mollet, ce qui s’accordait parfaitement avec sa tête d’œuf. Enfin, le Maire lui avait prêtait une belle chemise blanche à manche longue. Il était presque élégant, même si son chapeau de paille ne se prêtait pas trop à l’occasion. Il y tenait pourtant, il tenait la paille du balaie de son grand-père, balaie dont il n’aurait plus besoin en se mariant.

Toute la ville était là, et même certaines familles des environs. La Mairie donnant sur les quais de l’estuaire de la Gironde, on dût fermer la route pour pouvoir faire la cérémonie. De toute façon, personne n’aurait circulé, ils étaient tous au mariage ! La jeune mariée intriguait la population, mais jamais personne ne se moquait, certains étaient même envieux, dit-on.

Un expert vétérinaire vint à la réception et s’opposa à l’union des deux êtres. L’esturgeon était un mâle, c’était aller cette fois trop loin, une femelle, on disait rien, mais un mâle, c’était contre nature ! Georges qui ne savait pas était fort déçu. Désappointé, il plongea la main dans l’aquarium et tenta de noyer le poisson. Il comprit vite que ce n’était guère possible. Retenant ses larmes, il prit l’aquarium dans ses bras, traversa le hall de la Mairie, sortit, franchit la route et se rendit sur le bord de la rive de l’estuaire. Il prit le poisson dans ses mains, l’embrassa sur le front, si on peut appeler ça comme ça, et le mit dans l’eau. L’esturgeon partit sans se retourner, sans doute était-ce trop dur pour lui de dire au revoir à Georges. De tous les gens présents, beaucoup sanglotaient, et ceux qui ne pleuraient pas étaient traités d’insensibles.

Georges partit, on ne sait où. Il abandonna sa cabane. Il y avait trop de souvenirs dans sa vieille demeure, trop de souvenirs de son amour impossible, cet amour qu’on lui refusa.

Personne ne le revit, si bien que le châtelain, Gui de Maugros, décida dans un élan de solidarité de ne plus jamais manger de crevettes de sa vie. Il tint une semaine, après quoi, il alla lui-même les pêcher, mais les crevettes n’avaient plus le même goût.

Quant à l’esturgeon, certaines rumeurs prétendent qu’il aurait refait sa vie.

La cabane n’eut pas de nouveau propriétaire, et personne n’osa plus y aller, si bien que le Maire Michel la classa patrimoine historique de la ville et interdit la pêche à l’esturgeon.

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