C’est comment la Norvège? – Nouvelle

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Lorsque Franck, mon beau-père, ferme la portière, nous sommes tous assis dans la voiture, le coffre plein, il y a ma mère devant nous, mon frère sur la banquette arrière à droite, ma grand-mère au milieu, et moi à gauche, puis le chien quelque part à nos pieds. Je regarde pour la dernière fois cette maison dans laquelle j’ai vécu six ans. J’ai seize ans désormais et je n’ai pas conscience que le lendemain, je ne serai presque plus un adolescent.

Au moment où nous quittons Pauillac, ce 4 septembre 1998, ma tête est encore remplie de cet été merveilleux. Au mois de juillet, j’ai réalisé un voyage en Norvège et en Suède, dans une colonie de vacances.

Je regarde alors les façades de ces maisons pour la dernière fois, de cette cité, où j’ai fait les quatre cents coups avec mon complice Arnaud, qui lui-même est venu dans le Grand Nord avec moi. Nous longeons, silencieux, la Gironde, ce large estuaire boueux. Je suis triste de quitter cette localité. Elle n’a rien d’exceptionnelle, pas très belle, mal fichue, mais mes souvenirs y sont nombreux : je repense à mes années collèges, mes matchs de basket joués avec les potes, les heures solitaires à m’entraîner à trois points sur le goudron déformé d’un vieux terrain dont les panneaux sont tordus. Et puis je songe à mes ballons usés bien au chaud dans le camion de déménagement qui est parti un peu avant nous. Je pense basket tous les jours depuis tant d’années que la sensation du ballon dans mes mains me manque à cet instant.

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Voilà, nous sommes sur la route. Nous quittons notre département girondin pour une destination qui m’est inconnue. Je n’ai jamais mis les pieds à Lyon, et je me dis que je me serais bien passé de connaître cette ville. Je repense à la Norvège. Nous sommes partis du Danemark en bateau et avons remonté le Fjord d’Oslo jusqu’à… Oslo. Nous y avons rencontré deux nanas, Ohne et Suzanna, et avec Arnaud et Pierre, nous sommes comme des fous parce que nous parlons à des filles et que nous arrivons à nous faire comprendre même si parfois y’a des silences le temps de trouver comment traduire ce qu’on veut leur raconter sur notre pays la France et combien c’est génial et qu’on est les meilleurs du monde. Elles sont toutes les deux très belles, et j’aimerais leur parler librement, leur dire combien j’aime jouer au basket, combien j’aime lire les enquêtes de Sherlock Holmes et les romans d’Hemingway même si je n’en ai lu qu’un seul mais je ne suis pas obligé de leur dire. J’aimerais les impressionner en leur montrant que je suis intelligent et drôle, mais c’est difficile parce que je ne pipe rien à l’anglais, et je me maudis d’avoir choisis Allemand première langue. J’essaie de trouver des sujets de conversations qu’on pourrait avoir en commun, mais je ne connais vraiment rien de la Norvège sinon les Jeux Olympiques de Lillehammer et le saumon, ça ne fait donc pas beaucoup de choses à raconter. Pour compenser, elles nous apprennent quelques mots et comment compter jusqu’à dix.

En Norvège, nous sommes partis d’Oslo vers Trondheim. Oslo nous a accueilli merveilleusement bien avec toutes ces jolies blondes que j’ai l’impression d’enjoliver à chaque nouveau pas dans les rues de la capitale. Faut dire que je n’ai pas l’habitude de voir autant de grandes blondes batifoler dans les rues. Et puis il faut être honnête, à 16 ans, ton cerveau de garçon est soumis à tellement de flux d’hormones que pour penser à autre chose, ça demande beaucoup de concentration. Et avec toutes ces choses à découvrir dans ce pays, j’ai du mal à me concentrer comme il faudrait. Nous visitons la ville et finissons au parc Vigeland, un énorme parc où d’énormes et magnifiques sculptures sont érigées un peu partout. Bien sûr, une colonie d’adolescents n’est pas le meilleur public pour un tel spectacle, mais je suis sidéré par la hauteur de ces œuvres, et j’aimerais bien avoir un tel parc près de chez moi pour amener les filles et leur parler du sculpteur, et ça les impressionnerait que je sois aussi cultivé, mais là, je ne sais pas ce que je pourrais raconter, alors je me tais et je fais des wahou de temps en temps, parce que c’est quand même super chouette.

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Nous avons traversé le pays direction le nord pour arriver à Trondheim qui est une ville magnifique ! Les filles aussi sont de sortie, le dépaysement est total, toutes ces blondes, grandes, les cheveux longs jusqu’à mi-dos… J’essaie de ne pas trop y penser parce que de toute façon, je ne peux pas leur parler et puis je leur parlerais de quoi, il faut parler de quoi avec les Norvégiennes, j’aurais bien voulu savoir quand nous parlions à Ohne et Suzanna qui nous ont appris à compter jusqu’à dix.

Nous cherchons la Poste. J’observe les façades des bâtisses en bois peint, toutes ces couleurs qui se mélangent, rouge, orange, bordeaux, blanc, jaune, le mariage est parfait. Il fait beau, on n’a pas l’impression d’être au dessus du soixante-troisième parallèle. Nous passons devant la cathédrale de Nidaros, imposante, gothique, majestueuse, gigantesque, en pierre, avec des statues partout sur la façade. A la Poste, nous changeons nos Travellers Cheques pour avoir un peu d’argent norvégien, des Couronnes. C’est difficile d’expliquer à la dame du guichet que je veux des sous, mais elle se contente de prendre mes Travellers Cheques et de me filer de l’argent norvégien en échange. Je lui fais confiance, mais je me dis que je me fais peut-être arnaquer parce qu’elle est super aimable et souriante, et autant de gentillesse dans une Poste, je ne suis pas habitué, alors je me dis qu’il y a anguille sous roche.

De Trondheim, nous remontons encore le pays plus au nord. Nous traversons le Cercle Polaire Arctique, et je suis déçu parce que ça ne me fait rien du tout, ça ne change pas ma vie, je suis toujours le même, alors que j’espérais qu’une telle expérience bouleverse ma vie. Mais non. Nous arrivons à Bodo, ville portuaire. Nous nous installons dans un camping où nous faisons une lessive. Pierre réalise que c’est la première fois qu’il lave son linge, il en est heureux, mais découvre que ses vêtements ne seront pas repassés, et que c’est mieux quand sa mère le lui fait. Moi je pense à Ohne et Suzanna et je me dis que je préfère Suzanna et je me demande si Pierre et Arnaud aussi, et je suis un peu jaloux qu’ils puissent préférer ma préférée. De Bodo, nous prenons le bateau pour les îles Lofoten pour y passer plusieurs jours. Elles sont magnifiques ! Là-bas, à cette époque, il ne fait jamais nuit. Le soleil ne se couche pas, c’est à la fois déstabilisant, et magique ! Bien sûr, l’hiver, c’est l’inverse.

Alors que nous nous approchons de la côte avec le bateau, je suis étonné par les richesses des couleurs qui se dégagent de ces îles. D’abord le vert des herbes grasses qui tapissent les montagnes. Puis le gris des roches qui plongent dans l’eau d’un bleu sombre presque inquiétant. Là où il y a moins de fond, l’eau est turquoise, et quand on lève la tête vers les cimes des montagnes, quelques neiges éternelles résistent au soleil permanent de l’été. Puis les habitations. Certaines cabanes, rouges, escaladent les rochers comme pour prendre de la hauteur. Ce qui frappe, c’est la brutalité de ces îles, taillées par les eaux des océans au fil des millénaires. J’ai rarement vu si beaux paysages.

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Toute la colonie est entrée dans un petit bar. C’est le jour de la finale de la coupe du monde de foot, et bien évidemment, tout le monde veut voir le match, d’autant plus que la France est en finale contre le Brésil. On demande au patron si nous pouvons regarder la finale dans son établissement. Il nous dit qu’il y a une télé à l’étage. Nous montons vers un grenier, piétinant un escalier en bois dont je doute de la solidité. Un écran géant nous attend en haut. Je me demande alors comment il est possible, sur des îles éloignées de toute civilisation qu’il y ait un écran aussi grand, et je me rends compte que c’est la première fois que j’en vois un, en dehors d’une salle de cinéma. Nous nous installons, nous ne sommes pas seuls. Le match commence, tout le monde est très tendu. Pierre, qui vient du Béarn, Arnaud, qui vit désormais près de Saint Etienne, et moi-même de la Gironde, sommes très crispés. Nous sommes inséparables tous les trois depuis le début de la colonie. Je connais Arnaud depuis mes dix ans, et j’ai rencontré Pierre dans une colonie précédente, en hiver, où nous avons sympathisé, et nous sommes rendus compte que nos parents se connaissaient (Franck avait été collègue avec le père de Pierre et était resté en contact avec lui). Lorsque Zidane marque le premier but, le bar est à deux doigts de s’effondrer ! Tout le monde hurle, s’embrasse, les tabous physiques sautent, on a le droit de se toucher, et je suis le seul à ne pas en profiter parce que je ne suis entouré que de mecs et puis je suis trop stressé pour penser à autre chose. Au second but, les cœurs lâchent, les voix se cassent, les garçons transpirent, et les filles trouvent Zidane tellement beau. La seconde mi-temps est le moment le plus long et le plus douloureux de toute ma vie, surtout si on fait abstinence de la vision de 2001 l’Odyssée de l’Espace. Puis EmMaxenceel Petit assassine tout le peuple brésilien en mettant un troisième but juste à la fin du temps réglementaire ! On pleure, on hurle, on ne sait pas ce qu’on fait, on se lâche, l’adrénaline nous tient, on doit l’évacuer, danser, chanter, sauter, se serrer, s’embrasser, toucher des seins, des fesses, on est excités, on est fous, on est heureux ! Didier Deschamps lève la coupe, c’est tout un peuple qui l’aide à la porter, des frissons sur tout le corps, les tétons des filles qui pointent, les bras vers le ciel, certains remercient le Seigneur, je remercie Zizou.

La route entre Bordeaux et Lyon est interminable. Le temps passe, la radio grésille, impossible de capter une station convenablement. Je m’éloigne un peu plus de mon passé, je suppose que tout le monde dans la voiture pense à ce qu’il découvrira à Lyon. Je n’ai pas envie de quitter ma région natale. Je ne veux pas m’éloigner de mes amis, de ma famille, de l’océan, de mon club de basket. Je ne veux pas avoir à reconstruire une vie alors que j’ai mis tant de temps à construire celle-ci. Je vis ce départ comme un déchirement. Je m’accroche à cette idée que si j’étais resté, peut-être que j’aurais osé aller parler à cette jolie blonde de Première L. J’aurais pu lui dire le visage plein de boutons d’acné, qu’un jour elle m’avait vu jouer au basket à Castelnau, et que ce jour-là j’avais fait un super match mais que j’avais fait une faute à quelques secondes de la fin qui avait fait perdre mon équipe. Bien sûr, je ne lui parlerais pas de ma faute grossière, je lui parlerais des points que j’ai mis pour recoller au score et jouer la gagne.

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Après le match de l’équipe de France, nous remettons nos sacs sur le dos, il est tard déjà, et nous devons trouver un endroit où dormir. La colonie a été séparée en trois groupes, le notre remonte la route à petits pas, on regarde autour de nous, à droite, l’océan ou plutôt la mer de Norvège, à gauche, des falaises, la montagne. Quelques nuages en altitude, l’eau est dégagée, l’horizon est déjà rouge, le soleil est bas mais ne disparaîtra pas. On finit par repérer un jardin avec de hautes herbes. On monte nos abris et on y dort. Le lendemain, le propriétaire est effrayé de voir des Français nouvellement Champions du Monde dans son jardin. A vrai dire, c’est peut-être plus une douzaine d’adolescents  étrangers dans sa propriété qui lui font peur, plutôt que notre titre de Champions du Monde. Etonnamment, il n’en a rien à faire qu’on ait mis trois buts aux brésiliens, et j’aimerais bien lui dire que c’est pas son pays qui aurait pu faire ça, mais le temps que je trouve mes mots en anglais, il est déjà reparti. En bons Français, nos moniteurs lui ont offert des bouteilles de vin, et le simple fait que ce soit écrit en Français lui laisse à penser que c’est du bon vin. Il nous dit qu’on peut rester si on paie encore en bouteilles… Sauf qu’on doit reprendre la route, nous avons une île à découvrir. Nous décidons de marcher quelques heures pour nous rendre sur une plage où nous passerons la nuit. On achète des marshmallows sur le chemin puis direction la mer. Notre petit groupe progresse assez vite et à notre arrivée, on découvre une plage paradisiaque, c’est assez difficile d’y croire. Sable blanc, eau claire, c’est comme si aucun humain n’y avait jamais posé sa main maladroite, celle qui fait de la beauté une horreur sans pareil. Je suis estomaqué par une telle beauté ! Cette eau ne ressemble pas à celle que j’ai pu côtoyer sur les côtes girondines. Elle est d’une clarté incroyable, calme, mais les rochers autour et au loin semblent affutés comme des rasoirs. Je trempe mes pieds dans l’eau et une vive douleur foudroie remonte le long de mes chevilles. Cette eau est glaciale !

Nous passons la nuit sur une plage déserte d’une île lointaine tout au nord, le soleil frôlant l’horizon sans jamais le toucher, mon premier caca dans la nature entre des rochers et des troncs d’arbres amenés ici par les flots, les forts courants et les vagues. Ma baignade furtive dans cette eau tristement froide, le feu pour manger des marshmallows, les histoires qu’on se raconte, les filles que l’on regarde et qu’on aimerait avoir contre nous pour les réchauffer. Arnaud, Pierre et moi, nous aimons bien regarder les filles, mais nous n’aimons pas trop leur parler. Enfin, nous aimerions bien leur parler, mais nous ne savons pas quoi dire, et puis nous avons peur de dire quelque chose de stupide, et qu’elles croient que la seule chose qui nous intéresse, c’est leurs seins. C’est vrai que c’est sans doute ce qui nous intéresse le plus, surtout quand elles se mettent en maillot, on ne peut pas les regarder dans les yeux. Nous ne voulons pas passer pour des obsédés, mais nous avons 16 ou 17 ans, et nos hormones ont un peu trop tendance à nous le rappeler. Si nous n’étions pas si lâches, nous leur parlerions et nous leur dirions qu’elles nous plaisent, nous aurions l’air très assuré, et surtout, nous saurions être charmants, alors les filles auraient leurs tétons qui pointeraient, et puis elles feraient des boucles avec leurs doigts dans leurs cheveux, et parfois, elles nous toucheraient l’épaule, pour nous pousser gentiment et nous dire qu’on est bête, alors qu’en fait on est drôle. Alors nous leur souririons, et puis nous passerions notre index sur leurs joues et puis nous les embrasserions en les collant contre nous, et on ne banderait pas, parce qu’il en faudrait plus pour nous exciter.

Mais en vérité, si l’eau n’était pas si fraîche, on banderait comme des cons à voir les tétons qui pointent à travers les maillots.

Près du feu, je fais chauffer un marshmallow, Sofia s’assoit à côté de moi et engage la conversation. Je suis gêné, mais je lui dis que je suis de Bordeaux, que je déménage à Lyon à la rentrée, et j’ai pas envie. Elle, elle est du sud, mais lorsqu’elle me dit le nom de la ville, je ne l’écoute déjà plus, mes yeux s’enfoncent dans ses seins, mais je me reprends. Tu verras, tu t’y feras à ta nouvelle ville, qu’elle me dit ! Oh, je ne me fais pas de soucis, que je lui dis, mais en fait, je m’en fais, mais là, je suis à des milliers de kilomètres de la France, et je m’en fous. Je suis Champion du Monde de foot alors que je n’ai même pas joué, une jolie fille me parle, et je dois faire bonne impression. Je lui propose mon marshmallow, mais je l’ai fait crâmer.

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La veille de notre départ pour la région lyonnaise, j’ai vu mes amis pour leur dire au revoir. Nous nous sommes rejoints sur le terrain de basket, Patrick, Maxence, Jules, Fabrice, tout le monde est là ou presque, les plus importants sont présents. Je les connais depuis des années déjà. Patrick, Fabrice et Maxence, depuis le CM2, Jules, la sixième. C’est mon dernier basket avec eux. Patrick est plutôt footeux, mais il est quand même là. Je sais que je n’irai plus en cours avec lui, courant tous les matins sur le chemin pour ne pas arriver en retard. Je sais que je n’entendrai plus les blagues idiotes de Jules, je sais que Maxence ne pourra plus me parler des filles qu’il a envie de niquer, et je sais que je n’irai plus jouer à la console chez Fabrice, et manger ses biscuits que mes parents n’ont pas les moyens d’acheter en si grande quantité. Je sais que je ne pourrai pas avoir dix variétés de gâteaux différents dans le placard de ma chambre comme chez Fabrice, je mange des biscottes et de la confiture que la mère de Franck nous fait, et ça me va. Je pense à mes potes, je me demande si je les garderai, si nos routes se croiseront toujours, s’ils m’oublieront, si je n’étais que de passage dans leur vie parce que j’étais à côté d’eux, ou si je suis à leurs yeux quelqu’un d’unique, leur ami.

La voiture s’arrête. Nous avons faim. Nous mangeons dans un restaurant dans le Périgord, leur cuisine y est lourde mais bonne. Ma grand-mère trouve la route longue et s’impatiente. Mon frère se demande ce qu’il pourra bien faire à Lyon, il a fini ses études, et il faudrait qu’il trouve un emploi. Il veut se mettre au kung-fu. Ma mère s’inquiète, elle ne connaît personne là-bas, elle s’inquiète pour ses enfants qui ne connaissent eux aussi personne, et elle s’inquiète à savoir si elle trouvera elle aussi du travail. Nous reprenons la route, le ventre plein, j’aimerais dormir, mais le stress m’envahit. Je ferme les yeux pour me calmer et finit par somnoler.

Peut-être ai-je rêvé des montagnes des Lofoten taillées par Tor lui-même pour pouvoir regarder les bateaux de pêche. Peut-être ai-je rêvé de notre campement sauvage sur un parking au pied d’un musée Viking. Nous nous étions installés bien confortablement, et nous allions nous faire cuire des pattes. Mais Olivier, un de nos compagnons renverse maladroitement les nouilles avec son pied… Certains d’entre nous vont sonner chez un autochtone. Je reste près de Sofia en espérant qu’on se parle. L’autochtone nous fait gentiment chauffer de l’eau avec de nouvelles nouilles. Arnaud revient en disant que ces personnes sont vraiment gentilles, et qu’en plus ils ont une fille trop mignonne. Je regrette de ne pas les avoir accompagnés, juste pour pouvoir la voir et rêver d’elle d’autant plus que Sofia ne m’a même pas calculé. J’envie Arnaud qu’il puisse imaginer la fille alors que moi, je me souviens à peine des nanas de Trondheim et d’Oslo. Je repense à Ohne et Suzanna, me remémore comment on compte jusqu’à dix en Norvégien, et me réalise que je ne les reverrai jamais. Je me demande comment c’est possible de rencontrer des gens par hasard et de les oublier ensuite, de ne plus jamais les revoir. A quoi bon?

La nuit tombe, ou devrait, mais le soleil s’accroche inépuisable au ciel des Lofoten. Il fait clair ici, nuit en France, et c’est tous les soirs très surprenant de ne pas voir l’obscurité apparaître. Nous fêtons l’anniversaire de notre monitrice, Carole. Nous nous amusons, nous chantons, nous mangeons, l’insouciance nous gagne, nous sommes à des milliers de kilomètres de la France, et déjà j’appréhende le retour. J’ai envie de rester là pour toujours, peut-être qu’avec un peu de courage, je pourrais aller parler à la fille mignonne que je ne peux pas imaginer mais que Arnaud peut, la fille de l’autochtone qui nous a fait cuir des nouilles (bien qu’elles soient trop cuites). Ou peut-être retourner à Oslo et retrouver Ohne et Suzanna, et surtout Suzanna que je préfère parce qu’elle sourit beaucoup, qu’elle a de longues jambes et que j’aime la façon dont elle me regarde. Je me demande ce qui m’empêche vraiment de ne pas le faire, après tout beaucoup de gens ont quitté leurs vies confortables pour une vie différente, et je suis sûr que je pourrais m’en sortir, je suis débrouillard, je sais pêcher des crabes, trouver des palourdes, et certainement mieux faire cuire les nouilles que les Norvégiens. Je pourrais trouver un boulot de commis de cuisine à Oslo où je ferais cuire convenablement des nouilles, et ça aurait beaucoup de succès.

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Je regarde mes camarades s’amuser, Sofia rit à gorge déployée, tout le monde semble passer un bon moment, et je sais que je devrais vivre intensément ce moment avec eux, parce que j’ai vu le Cercle des Poètes disparus et que je sais bien qu’il faut profiter du temps présent, mais là, j’aimerais juste avoir le courage de me lever et de m’enfuir. Je me sens minable, mais quand je vois Arnaud aussi heureux avec tous ces gens autour de lui, je me dis que tout cela doit avoir un sens, et que ça doit être formidable de faire sens. Alors je les écoute et partage des rires avec eux.

On ne peut pas se laver durant notre excursion sur les îles Lofoten. On trouve bien une petite rivière glacée où on se lave les dents en haïssant tous les dieux de nous donner de l’eau si froide qui glacent nos gencives. J’ai des boutons sur le visage, je suis tellement sale, la peau si grasse, qu’ils pullulent et deviennent blancs. J’essaie de les éclater, mais ils s’infectent, et c’est encore pire. Avec ma tronche, je me demande comment je peux me trouver une fille, dans cet état, ce n’est pas possible.

Je me réveille, nous traversons le Massif Central. Mon cœur s’accélère, j’appréhende d’arriver. Je voudrais déjà y être, voir ma nouvelle chambre, m’y installer, m’y enfermer, et rester sur mon lit à attendre. J’ai peur des gens que je vais rencontrer dans mon nouveau lycée. J’entre en Première S. Mes parents m’ont inscrit dans le lycée d’à côté, à Neuville. C’est une école privée, mais c’était soit ça, soit aller à Lyon et faire 45 minutes de bus tous les matins et tous les soirs. Dans le fond, je ne suis pas mécontent d’y aller, j’ai été accepté sur dossier, c’est qu’ils estiment sûrement que je ne suis pas trop con. J’ai vu la brochure de mon lycée, il y a une chapelle dedans. C’est une ancienne école catholique, et j’espère ne pas avoir à faire ma prière avant chaque cours, je ne saurais pas la faire, et pour les emmerder, je serais capable de demander où se trouve La Mecque, histoire que je m’agenouille et que je prie un Dieu qu’ils refuseraient de laisser entrer dans leurs fichus bâtiments. En plus je suis athée. Je n’ai jamais vraiment cru en Dieu et je ne comprends pas ceux qui y croient.

Sur les îles Lofoten, je me souviens du bruit. Parfois l’écho d’une cascade, et un peu plus loin, quelques vagues s’écrasent sur les rochers. Encore quelques mètres, et la voix du vent dans les arbres nous berce avec bienveillance.

Nous avons quitté notre parking pour nous rendre dans une ville dont le nom m’échappe. C’est une ville où nous avons eu l’idée saugrenue que nous devions y pêcher… Nous nous installons sous le porche d’une bâtisse, prêt du port. Nous montons les tentes et Pierre se vautre dedans. Il y restera dix-sept heures, jamais je n’avais vu quelqu’un dormir autant. Après un peu de repos, nous décidons qu’il serait sympa d’attraper quelques poissons pour notre repas. Nous décidons de pêcher à la bouteille, nous n’avons rien d’autre. Il s’agit de couper une bouteille en plastique en deux, d’enfiler le goulot dans l’autre moitié, de fixer fermement, et de l’attacher à une corde. On met un peu de pain au fond, on jette la bouteille qu’on tient avec la ficelle, et quelques secondes/minutes/heures plus tard, on peut manger notre pêche ! Nous, au final, nous attrapons deux bernard-l’hermite. Nous les remettons à l’eau. Boris, un de nos camarades, balance la bouteille dans l’eau. Je vois rouge. Conard !, que je lui dis. Tu pouvais pas la mettre dans une poubelle ? Y’a pas de poubelles ! Et puis y’a plein de bouteilles dans le port !, qu’il me répond. Et c’est une raison pour en mettre une autre ? T’es vraiment trop con ! Tu trouves pas que c’est assez pollué comme ça ? Ça va ! C’est qu’une bouteille !, finit-il par dire, ce qui me met en rogne…

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Je suis hors de moi. La vue de ces conards qui justifient leurs actes par les comportements des autres me débecte. Faut dire que je suis fatigué, qu’on a beaucoup marché, peu mangé et que je suis à cran. Alors le moindre truc me donne envie de tout péter.

Le soir, nous louons un studio pour la nuit pour être au chaud et à l’abri de l’humidité. Il a beaucoup plu et les tentes nous sortent par les yeux. On se raconte des blagues, Olivier, comique naturel à ses dépends ne sait pas les raconter. J’en raconte quelques-unes, je fais rire les filles, j’aime bien faire rire les filles. En plus, mes boutons ne sont plus très blancs, j’ai l’air moins sale et je me dis que j’aurais peut-être une chance quand j’aurais pris une douche. En plus, mon engueulade avec Boris a mis tout le monde de mon côté, et Sofia m’a félicité de l’avoir grondé. Je me sens bien, les gens me regardent, rient à mes blagues, les filles sourient, elles sont sales mais je ne leur en veux pas, nous sommes tous sales. Avec Arnaud nous nous mettons d’accord sur les filles. Moi je prendrais Mélodie et lui Sofia. Je ne sais pas pourquoi j’ai pas choisi Sofia, elle me parle facilement et me félicite d’engueuler Boris.

Le lendemain, nous prenons un bus pour aller dans une autre ville où nous devons rejoindre les autres groupes pour reformer la colonie. Dans le bus, tout le monde s’effondre. Je suis à côté de Pierre qui dort dès qu’il s’assoit, Arnaud est à côté de Mélodie, ça aurait dû être ma place. Elle s’effondre sur lui, et voilà que quelques heures plus tard, ils sortent ensemble. Je fais la gueule à Arnaud, mais en fait, je ne sais pas si c’est à lui ou à moi que j’en veux vraiment. Je trouve ça con d’avoir choisi une fille, et je prends conscience que c’est Mélodie qui a choisi Arnaud. Ils s’entendent bien, et je suis heureux pour mon vieux pote, même si mon ego en prend un coup. Il me reste alors Sofia avec qui je m’entends bien et qui me parle facilement et qui me félicite quand j’engueule Boris que personne n’aime, mais que moi j’aime bien, il me fait rire, mais parfois, il a une attitude de con, mais il vient de Paris, et ça semble normal de jeter des bouteilles en plastique dans l’océan à Paris…

On attend tous le bateau qui nous ramènera au continent dans un grand café. Nous buvons des boissons qui nous réchauffent, le temps est maussade, humide, frais. J’ai envie d’être dehors, de profiter encore des ces îles. Je sors donc, j’ai besoin d’être un peu seul. Seul pour réfléchir, seul pour ne plus entendre les autres parler, chahuter, j’ai besoin de calme. Je m’assois sur le bord du quai, il y a un peu de mazout dans l’eau, des bateaux quittent le port, d’autres y entrent. Ceux qui arrivent ont leurs cales remplies de poissons, et il y a une odeur qui me rappelle mon enfance, cette odeur coutumière de ces ports de pêches, celui de Saint Jean de Luz par exemple. Puis je pense aussi à Andernos les Bains, la ville où j’ai grandi. Je revois le petit port ostréicole avec ses ostréiculteurs vendant leurs huîtres fraîches sorties quelques minutes auparavant des parcs à huîtres. Je repense à Suzanna et à moi commis de cuisine. Je me dis que je pourrais la retrouver à Oslo et que je pourrais lui dire combien je la trouve belle et rayonnante. Elle me trouverait beau aussi, elle me dirait qu’elle est heureuse que je l’ai retrouvée, elle pleurerait parce que ça serait comme dans les films, et puis elle me dirait comment je ferai pour vivre!, et je lui dirais que je sais faire cuire les nouilles, alors elle serait soulagée, et elle m’embrasserait.

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Mon vieux pote Arnaud, avec qui j’ai fait les quatre cents coups, avec qui je me suis fait courser par un vieux, et par un patron de bar, mon vieux pote avec qui j’ai appris à jouer au basket, mon vieux pote s’assoit, et respecte mon silence. Je ne sais pas à quoi il pense, il est peut-être gêné. J’suis content que tu sois avec Mélodie, elle a l’air chouette. Merci ! Je croyais que tu m’en voulais ! Non ! Mais j’éviterai de regarder ses seins maintenant !!! On rigole, et on se tait. On se rappelle de nos matchs de basket, et de cette année passée à jouer au foot, où nous avions été champions de Gironde deuxième série. Il était gardien, j’étais défenseur droit.

La route qui mène à Lyon semble sans fin. Nous sommes tous pressés d’arriver et d’être au lendemain pour déménager ce camion rempli de meubles et de cartons.

Neuville sur Saône est une petite ville en bord de Saône, dans la vallée. Notre nouvelle maison se trouve en haut, sur la colline. Devant le portail de notre nouvelle maison, je lâche le chien pour qu’il puisse se dégourdir les pattes et pisser partout. Le camion est déjà là. Il est tard, mais on veut voir la maison. On visite, c’est grand, clair, plutôt pas mal. On a un grand jardin, le chien y sera bien, notre bon vieux petit caniche Cartoon est certainement le grand gagnant de ce déménagement.

Une voisine nous propose de quoi boire. Nous la remercions, c’est gentil. Moi, je ne veux rien d’elle, ni de quiconque dans cette fichue région. En plus elle pause des tas de questions, et je vois bien qu’elle nous a apporté à boire pour avoir une bonne raison de nous questionner et dire ensuite à tous les voisins tout ce qu’elle sait sur nous. Je la déteste déjà alors qu’elle est peut-être juste gentille. Je rentre dans ma chambre avec vue sur la vallée de la Saône, c’est certes beau, mais je n’en veux pas. Je ne veux pas être là, je veux pouvoir me réveiller le lendemain, et appeler mes potes pour aller jouer au basket.

Mais le lendemain, nous voilà quittant l’hôtel pour aller monter les meubles. Franck est soudain malade, il vomit tout ce qu’il peut, il sèche l’emménagement. Il y a deux déménageurs avec nous, nous allons relativement vite. Ma chambre est bientôt prête, je dois juste ranger mes affaires dans l’armoire, puis dans mon bureau, puis sur les étagères. Je dois faire mon lit et réfléchir aux posters que je vais accrocher aux murs pour me sentir de nouveau chez moi. Michael Jordan et Charles Barkley s’imposent d’eux-mêmes, on ne change pas une équipe qui gagne.

Je finis par m’asseoir sur mon lit, je me revois sur les îles Lofoten, on doit prendre le bateau pour continuer notre périple. Notre prochaine étape, c’est la Suède par la Laponie. Sur le bateau, je ne me sens pas très bien. Dehors, il pleut et il y a beaucoup de vent. La mer bouscule l’embarcation, et j’ai peur de vomir et que Sofia me voit dans cet état et qu’elle aille avec un autre garçon et qu’il ne me resterait plus qu’à trouver une autre fille. Le groupe avec lequel j’ai réalisé l’excursion sur les îles me rejoint dehors où je me suis abrité pour ne pas qu’on me voit, et que je puisse sentir l’air frais de la mer dans mes poumons. On prend des photos, et je dois me forcer à sourire, et je ne sais pas si j’y arrive. Il me tarde de mettre pied à terre. Je me rappelle alors de la fois où mes parents avaient eu la bonne idée d’aller au phare de Cordouan. Franck avait une cliente à la banque qui était secrétaire des Phares et Balises, et on avait pu prendre la navette, c’est à dire un petit bateau rouillé, pour aller effectuer la relève avec les gardiens du phare. Ce jour-là, j’avais mangé au petit déjeuner de la confiture de mures que Madame Larrue nous avait offerte, et qu’elle avait faite elle-même. J’aimais bien Madame Larrue, c’était une collègue à Franck, et elle était gentille, et elle nous offrait des cadeaux à Noël, et nous laissait monter dans son cerisier pour y cueillir les fruits, et puis elle avait un cancer, et je ne voulais pas qu’elle meurt.

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Très friand de mures, je m’étais gavé de cette confiture avec gourmandise. Lorsqu’on quitta le port du Verdon et qu’on vit la hauteur des vagues en mer, je commençai à regretter d’avoir mangé autant. Le bateau fonça droit devant, découpant les vagues et plongeant la galère sur laquelle nous nous étions embarquées sous des trombes d’eau. Ma mère demanda si c’était normal qu’on ne porte pas de gilets de sauvetage, mais d’après un des gardiens, on ne risquait rien… mais d’après ma connaissance toute relative de l’océan, la taille du bateau et la hauteur des vagues, j’avais comme un doute. On se tenait tant bien que mal où on pouvait, je sentais la mure remonter, et inexorablement, je ne pus la retenir. C’était tellement la tempête que le bateau s’arrêta et on nous dit qu’on devait continuer en zodiac, parce que c’était trop dangereux d’approcher le bateau, à cause des rochers autour du phare et des bancs de sables. On monta dans le zodiac, on démarra, et quelques mètres plus loin, le zodiac stoppa. Le moteur était fichu, alors on rama un peu puis on descendit dans l’eau, on avait pied, on avait de l’eau jusqu’à la taille, et avec nos sacs qu’on tenait au dessus de nos têtes et dans lesquels y’avait notre pique nique que je ne pourrais de toute façon pas avaler faute de tout rendre, on se dirigea vers un banc de sable qui allait jusqu’au phare. Enfin au phare, on se sécha et on entreprit de monter les trois cent onze marches. Le phare était vraiment magnifique, et j’avais du mal à imaginer qu’il était le plus vieux phare des phares français encore en activité. En 1862, il avait été classé monument historique en même temps que la cathédrale Notre Dame de Paris, et je peux vous dire que les gardiens du phare étaient fiers de ne pas être les gardiens de Notre Dame ! Ce truc, il a été construit sur un îlot rocheux au milieu de l’océan, tout juste entre la Pointe de Grave et la côte Charentaise ! Il est posé là, à l’entrée de l’estuaire de la Gironde, et je me demande comment, en 1584, ils ont pu avoir le toupet de construire un phare ici, et ce durant 25 ans ! Mais ça valait la peine, jamais je n’aurais cru que ce puisse être aussi beau à l’intérieur d’un phare ! Quand on monte les marches, on croise toujours quelques salles, comme la salle du roi, ou la chapelle Notre Dame de Cordouan, je me demande alors pourquoi la chapelle n’a pas été construite en bas, et que c’est un peu contraignant d’aller prier tout là haut et de monter au moins deux cent marches pour demander à Dieu que ça serait cool que l’océan ne soit pas trop déchaîné pour que les gardiens puissent rentrer chez eux baiser leurs femmes, parce qu’ils savent que c’est interdit par l’Eglise de trop fraterniser avec les copains.

Quand nous sommes arrivés à la lanterne, mon frère et moi faisant la course sans nous le dire, nous fûmes impressionnés par le point de vue ! C’était tout simplement magnifique ! On était au-dessus de l’océan, à 67 mètres de hauteur, et on voyait l’estuaire et la côte à l’est, quant à l’ouest, c’était de l’eau à perte de vue ! Le ciel était nuageux et l’océan se déchaînait de plus belle. On voyait même les vagues s’écraser sur la digue où nous aurions dû accoster. C’était magnifique ! Je rêvais alors de plonger de là, et de m’envoler avec les flots et les vents bruyants de l’Atlantique !

Je reviens à moi, je suis sur la mer de Norvège, je me penche pour regarder l’eau fouetter la coque, j’ai envie de vomir, mais j’arrive à me retenir. Au loin, la terre commence à se dessiner, nous sommes presque arrivés, et je suis content de ne pas avoir dégueulé et qu’aucune fille ne m’ait vu vomir, surtout Sofia, parce qu’elle rit à mes blagues, me parle facilement, et qu’elle est jolie, et que j’aime bien regarder ses tétons à travers son maillot.

Quand le bateau arrive à quai, je ne sens plus mes jambes, j’ai l’air con, moi fils de l’Océan, me vantant partout que j’adore l’eau, j’ai l’air idiot, le visage blanc, les jambes prêtes à me lâcher, et je sais que si je m’assois, mon estomac tombe dans ma bouche et je suis parti pour me taper la honte devant Sofia qui me parle facilement et qui est jolie. Mais heureusement, je tiens le coup, bien aidé par Pierre qui me soutient et qui me dit que si je vomis c’est pas grave, ça peut arriver à tout le monde. Mais si je vomis Pierre, Sofia va le savoir, et alors elle ne viendra plus me parler, et je n’oserai plus regarder ses tétons à travers son maillot. Ah ? Toi aussi t’as remarqué ? Je le foudroie du regard, il ose regarder les seins de la fille qui me parle facilement et qui rigole à mes blagues…

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Le bus nous attend, et je n’ai pas spécialement envie de monter dedans, mais faut bien, parce que nous allons dans un camping poser nos tentes, nous laver et nous reposer. Le lendemain, nous allons faire du rafting sur une rivière dans la forêt de Laponie, et l’idée de remonter sur un bateau ne m’enchante guère…

Le directeur de la colonie me parle de Magnum, il me dit qu’il est fan, et qu’il a vu tous les épisodes, alors il me raconte des détails sur la série et les personnages, et il a les yeux qui brillent quand il en parle, et je l’imagine bien dans une Ferrari Testarosa avec une moustache, à Hawaï. Mais là, on est dans le bus, et Arnaud, qui est derrière moi avec Mélodie me vomit sur l’épaule. Je porte mon tee-shirt préféré que ma mère m’a ramené de Thaïlande, et Arnaud a vomi dessus, il est désolé, et moi donc. Mélodie, sa nouvelle petit amie s’occupe de lui, et quand je vois qu’elle n’est pas dégoûtée du vomi, je me dis que j’aurais dû vomir sur le bateau, comme ça, Sofia qui me parle facilement et qui rit à mes blagues m’aurait soutenu dans mon drame, et elle m’aurait tenu par les épaules et m’aurait réconforté en me carressant entre les épaules, et elle aurait joué à l’infirmière qui tombe amoureuse de son patient, un peu comme Sandra Bullock qui tombe amoureuse d’Hemingway quand il est jeune dans Le Temps d’aimer avec Chris O’Donnell. Je m’en veux de ne pas y avoir pensé avant, et je mets ça sur le compte de la fatigue, mais au fond je sais que c’est de la bêtise même si j’ai terriblement envie d’y croire.

Je me rends vite compte que je n’ai rien de Chris O’Donnell et encore moins d’Hemingway, et j’aimerais dire à Sofia qui me parle facilement et qui rigole à mes blagues que je connais Le Vieil Homme et la Mer, et que si elle veut je peux lui raconter comment Santiago il se bat contre l’espadon et pourquoi ce roman parle de la lutte des classes, mais elle est dans les bras de Laurent, et je me demande si c’est normal qu’il l’embrasse, ou si c’est juste qu’elle a perdu connaissance et qu’il lui fait du bouche à bouche, en posant sa main sur sa poitrine, mais elle l’empêche de la tripoter. Alors je pense tout seul à Hemingway, et je me dis qu’après tout, il avait bien raison de ne pas s’embêter avec une nana, parce qu’elles vous parlent facilement et rigolent à vos blagues, mais elles en embrassent toujours un autre. Alors j’ai plein de sombres nuages dans ma tête, et je ne sais pas si je suis en colère après moi parce que je suis un con de croire que si une fille me parle facilement et rigole à mes blagues c’est que je lui plais et qu’elle aimerait que je l’embrasse avec ma langue dans sa bouche, ou parce que j’en ai marre de faire rire les filles sans jamais les emballer.

Sofia me parle toujours aussi facilement et rigole à mes blagues, mais c’est dans la bouche de Laurent qu’elle met sa langue, et j’ai plus qu’à aller vomir dans l’espoir qu’une autre jolie fille vienne me consoler et me mette sa langue dans la bouche après m’être lavé les dents.

Du coup, je regrette de ne pas avoir plongé du phare quand j’en avais l’occasion, parce que ça aurait été mieux si j’avais été parmi les flots et l’écume, plutôt qu’à nettoyer le vomi sur mon tee-shirt préféré qui vient de Thaïlande où je n’irai jamais parce que je ne veux plus aller nul part sinon revenir sur les îles Lofoten, mais je ne veux plus prendre le bateau, parce que Sofia ne me consolera pas si je vomis et que ça sera sans doute Pierre, et que même s’il rigole à mes blagues, ce n’est tout de même pas la même chose. Je repense à Suzanna, je me dis que je dois vivre ma vie, que je dois retourner à Oslo, frapper à toutes les portes de la ville, mais je ne suis même pas sûr qu’elle y vive. Je me souviens alors que j’ai pris une photo d’Ohne et d’elle, et qu’il suffirait que je fasse développer l’enveloppe et que je fasses des affiches partout en Norvège expliquant mon histoire, et les gens trouveraient ça tellement romantique que les médias en parleraient, et je la retrouverais, et on ferait l’amour tous les jours… Je me ressaisis. Je n’ai jamais fait l’amour, je suis Champion du Monde de foot et je n’ai jamais fait l’amour.

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A Montanay, la maison se range petit à petit. Les déménageurs sont partis, et je me rue en bas pour brancher la télé et ma console. Du coup, je me lance dans une partie de Goldeneye 64, et je suis bien content de tuer du terroriste communiste russe. Ma mère râle, elle me demande si je n’ai pas autre chose à faire, et j’ai envie de lui dire que si on n’était pas venu ici, je serais sans doute dehors avec mes potes à jouer au basket ou à faire du vélo, et voler du raisin dans les vignes des grands vignobles. Mais j’éteins la console et je vais m’asseoir dans ma chambre à rien faire. Nous sommes tous un peu énervés et fatigués, alors je disparais. Je m’assois à mon bureau, et je repars en Norvège. Tiens non, nous avons traversé la frontière, nous faisons du rafting en Suède. Les autres de la colonie râlent parce qu’on les arrosent avec nos pagaies, mais moi je rigole à gorge déployée et je reçois de l’eau dans la bouche et je bois la tasse, je tousse, et je recommence à les arroser, et plus ils râlent plus j’adore ça ! Ils m’énervent à se plaindre, nous sommes là pour nous amuser, et eux ils font la gueule alors qu’ils sont dans une forêt sauvage en Laponie suédoise, et tout le monde devrait être heureux, et y’en a toujours qui trouvent moyen de jouer les rabat-joies.

Je me vois chanter Frank Sinatra avec Laurent qui lui est bien heureux d’être avec Sofia qui me parle facilement. Et puis aussi, j’imite Alain Chabat qui joue Didier, je fais rire tout le monde, et on finit par m’appeler Didier, ou Frank, selon les moments, à cause de Sinatra. J’aimerais leur dire qu’ils peuvent aussi me surnommer Ernest, parce que j’adore Hemingway, mais personne ne semble savoir qui il est, et donc je n’en parle pas. Toutes les filles désormais me parlent facilement, et je vois bien que je plais à certaines d’entre elles. Y’en a une qui me plait aussi, mais mon pote Mathieu est sur le coup, alors tant pis. Il se fait jeter et je me dis que c’est pas cool d’aller mettre ma langue dans la bouche de la fille qu’il aime bien. Je me trouve pas si mal que ça tout seul, à faire rire les gens en faisant le chien, ou en chantant Strangers in the Night de Sinatra, ou à imiter Bill Cosby dansant dans le Cosby Show. Bien sûr, parfois je repense à Suzanna et à nos retrouvailles, et elle est tellement douce, et tellement belle, et comme nous nous aimons parce que ça ne peut pas en être autrement, nous nous comprenons, la langue n’est plus une barrière, alors nous faisons l’amour, et c’est tellement bien de faire l’amour, et je pense à cette chanson de Sardou où il dit Comment fait-on l’amour ?, et ce ne sont pas mes expériences des films érotiques d’M6 qui m’ont montré comment m’y prendre. Mais dans mes rêves, je m’y prends évidemment super bien, parce que je suis Français, et que j’ai entendu un jour à la radio que les Français étaient considérés comme les meilleurs amants du monde, alors j’en déduis que c’est dans mes gênes ou quelque part dans ma culture, une sorte de réflexe historique, et que Suzanna aimera me faire l’amour, ça semble évident.

La colonie se termine avec la visite de Stockholm puis Copenhague. Ce sont de belles villes, mais je préfère les Norvégiennes aux Suédoises et aux Danoises. Je préfère Suzanna à toutes les filles que j’ai rencontrées, parce que c’est facile avec Suzanna, parce qu’au fond je ne la connais pas, alors elle ne peut pas me décevoir, et je déteste être déçu. Le dernier jour, dans le bus qui nous ramène à Paris, on s’écrit tous des mots sur des cartes postales ou des bouts de papier. Sur mon bureau, je relis les petits mots qu’on m’a adressés. Je me dis que de leur passage dans cette colonie, ce qu’ils ont retenu de moi, c’est ce qu’ils ont mis sur ces cartes.

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Je relis ces petits mots avec tendresse. Je me revois avec Laurent, lui expliquant ce qu’est un CBARPCPDF (un Coup de Boule Aller-Retour à Post-Combustion Progressive Digitalisé sur son Front). Je me revois exploser Juliette au badminton, même si elle dit dans son mot que je suis nul, je me revois faire le chien à Audrey, et me frotter la tête contre elle, je me revois chanter Frank Sinatra avec Laurent, en empêchant tout le monde de dormir, je me souviens de Carole la jolie monitrice qui disait que j’avais un beau pantalon, je revois le directeur de la colo me raconter la fin de Magnum, je les revois tous mes parler de leurs vies que j’ai déjà oubliées, de leurs craintes, de leurs envies, de leurs rêves, je me revois là-bas, loin de Montanay, loin de cette nouvelle vie que je m’apprête à entamer à Lyon, et j’espère revoir un jour tous ces gens pour leur montrer que j’ai progressé en chant et leur prouver que ma technique de danse à la Bill Cosby est super efficace pour draguer.

Je suis dans ma nouvelle chambre, je me pose devant le miroir de mon armoire, je tire la langue et essaie de faire le chien, mais c’est nul. C’est nul, parce que je sais que je ne ferai pas rire Sofia qui me parle facilement, qui rigole à mes blagues et dont j’aime regarder les tétons à travers le maillot, parce qu’elle n’est pas là Sofia, et en plus je sais qu’elle s’en fout de moi, parce que même si elle me parlait facilement et qu’elle riait à mes blagues, ce n’est pas moi qu’elle a choisi, du coup, j’ai même pas envie de chanter Sinatra, ou danser comme Bill Cosby dans le Cosby Show, je veux juste retourner dans les îles Lofoten, et savoir enfin à quoi ressemble la fille chez qui on a fait cuir les nouilles trop cuites.

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