bredi-breda – Chapitre 3

A la fac, il y avait cette fille que je ne connaissais pas et qui ne me connaissait pas, mais que je croisais régulièrement dans les couloirs et qui avait la manie de me sourire, de me sourire à moi. Au début, j’avais cru que c’était une erreur, puis j’avais commencé par réellement croire que cette fille me souriait, me souriait à moi!

Jamais on ne m’avait souri de la sorte. J’avais bien eu droit à des regards en coin et à des sourires discrets, mais là le regard était franc, dirigé sur ma personne, et en plus le sourire était sincère.
Elle avait les cheveux bruns, elle était de taille moyenne, mince et sportive. Je le savais parce qu’elle avait toujours un sac de sport avec elle. Alors je faisais le malin et mettais en avant mon sac à moi les jours où j’avais basket les lundis et jeudis. Moi-aussi j’étais sportif ma petite dame! Parfois, je prenais un gros livre avec moi, et plutôt que de le ranger dans mon sac à dos, je le portais à la main pour qu’elle puisse s’apercevoir que je lis des gros livres.

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Je rêvais d’aller lui parler. Je rêvais d’entendre sa voix, je rêvais qu’elle me dise combien elle attendait ce moment depuis toujours, je rêvais qu’elle vienne me parler, n’en pouvant plus du mystère que je faisais à répondre à son sourire avec un sac de sport et un gros livre. Elle avait tous les éléments pour m’aborder, alors elle aurait dit:

– Bonjour! Je vois que tu lis de gros livres, j’adore les gros livres!

J’aurais répondu que j’ai plein de gros livres chez moi et qu’elle ne serait pas déçue par mes gros livres…

Après un an de sourires et de regards insistants, j’ai fini par prendre mon courage à deux mains et ai remis au lendemain… Je n’étais plus à une journée près. J’étais d’ailleurs presque persuadé que je plaisais à cette fille, je n’avais donc plus qu’à la convaincre que j’étais un mec bien, drôle et raffiné.
J’avais tout prévu, comment lui parler, quoi lui dire, comment la regarder, comment lui sourire. Sauf qu’au moment de l’approcher, mon corps a eu la bonne idée de se mettre à trembler et à transpirer, mes lèvres sont devenues incontrôlables, et mes mains, au fond de mes poches, donnaient certainement l’impression que j’avais des morpions.

Tout était clair dans ma tête pourtant! Elle avait même un prénom, et d’après son physique, cette fille ne pouvait s’appeler qu’Alice.

J’avais bien préparé la scène, je lui aurais dit:
– Salut!
Et elle aurait répondu:
– Tu en as mis du temps pour venir me parler!
Ce à quoi j’aurais rétorqué plein d’humour et de bon sens:
– J’avais du lait sur le feu!
Elle aurait explosé de rire et m’aurait dit qu’elle m’avait toujours aimé! Non, c’est absurde.
Ou bien je lui aurais dit:
– Bonjour!
Et elle aurait répondu bonjour à son tour, il y aurait eu un silence timide, elle m’aurait pris la main et m’aurait dit:
– Tout va bien se passer…
Ou alors je lui aurais dit:
– Salut!
Elle aurait répondu:
– T’excites pas mec, c’étaient que des sourires!
Ou encore:
– T’en as mis du temps, je suis mariée maintenant, tant pis pour toi!
Ou enfin:
– T’es moins beau de près!

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Sans aucune certitude, j’ai fini par me pointer face à elle. J’avais oublié mon texte, ne savais plus trop quoi dire… J’ai dit:
– Salut.
Elle a dit:
– Salut.
C’était un bon début.
– Je me permets de venir te parler parce que j’aimerais faire ta connaissance.
C’était venu tout seul, sans préparation, j’avais trouvé ça excellent en m’entendant parler. Pas lourd, pas trop direct, contact amical.
– Ça serait avec plaisir! Répondit-elle.
Mon corps voulait danser.
– Mais je te préviens, continua-t-elle, j’ai rompu avec mon copain hier.
Comment ça son copain? La semaine d’avant, elle me souriait encore! Comment pouvait-elle avoir un copain?
– Ok, dis-je. Je me disais qu’on… je sais pas… on pourrait aller boire un verre à l’occasion…
– Oui, bonne idée!
Tu parlais d’une bonne idée… Y’a jamais rien eu de plus banal que d’aller boire un coup…
– Et tu t’appelles comment? (J’étais certain qu’elle dirait Alice.)
– Aliénor.
Aliénor? Qui peut appeler sa fille Aliénor?
– Et toi? Me demanda-t-elle.
– Jules.
– Donne-moi ton numéro Jules, je te contacterai.
Elle me sourit et elle partit.

Je regardai mon portable sans arrêt, vérifiai toutes les cinq minutes s’il était bien allumé, s’il avait assez de batterie, s’il captait. Je demandais à des potes de m’envoyer des textos pour vérifier que je les recevais bien. Elle ne m’appelait pas. J’étais désespéré.
J’aurais pu en rester là, et puis j’ai décidé que non. Elle avait sans doute du mal à se remettre de sa rupture, elle n’avait sans doute pas envie d’aller trop vite, alors j’ai cherché à la retrouver dans l’annuaire de la fac.
J’avais mené là une véritable enquête. J’avais tapé « alienor » dans le moteur de recherche de l’annuaire et n’avais obtenu qu’un seul résultat. Mon génial esprit de déduction en avait donc déduit que c’était elle. J’appris par ailleurs qu’elle faisait des études de sociologie. Je récupérai son mail et entrepris de lui écrire.
Je lui ai dit que j’étais un peu déçu de ne pas avoir de ses nouvelles et que j’allais donner des miennes du coup. Il était hors de question que je me laisse abattre!
J’ai donc raconté un peu ma vie, mes études, je m’étais bien gardé de parler de Terminator, je lui avais écrit qu’elle avait un magnifique sourire.

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Elle m’a répondu le lendemain matin. Elle était désolée, elle avait perdu son téléphone, elle était tête en l’air. Elle m’avoua qu’elle vivait des jours compliqués avec sa rupture mais que je lui avais donné envie de me rencontrer.

Nous nous sommes vus, nous avons bu un coup, avons mangé ensemble à la fac, parfois en tête à tête, parfois avec ses amis. Je ne savais pas quoi dire, je ne sais jamais trop quoi dire à des gens que je viens de rencontrer. Souvent je me tais. Nous avons beaucoup échangé par mails. Tous les jours nous nous écrivions. Nous avons appris à nous connaître ainsi. J’avais plus de choses à lui dire, mon père, ma sœur, mon oncle, Terminator, elle devait savoir qui j’étais. Elle n’avait jamais perdu qui que ce soit, ses deux parents semblaient toujours amoureux, elle avait encore ses deux petites sœurs. Elle était active, aimait danser, faire du sport, elle comblait son temps libre en sortant ou en s’activant.

Cela faisait quelques semaines, quelques mois que nous correspondions. Nous nous voyions régulièrement, j’étais patient, j’étais persuadé que ce que nous partagions était très fort et qu’elle finirait par tomber amoureuse de moi, parce que la logique imposait cela, la logique voulait qu’en étant aussi proches l’un de l’autre nous finissions par tomber amoureux.

Cela n’est jamais arrivé.

Un jour, elle m’a avoué qu’elle avait un copain. Comme ça, paf dans ta gueule! Nous étions en train de nous balader dans le Vieux Lyon, et elle a lâché ça. Je l’ai pris en pleine tête, bam!, prends ça crétin! Elle s’était remise avec son ex. Six mois après!
Elle savait que ce n’était pas anodin tout ça, elle savait que ça changerait notre relation.
– Je t’aime, me dit-elle, mais je ne suis pas amoureuse de toi.
– Quoi?
Je me rappelle parfaitement de ses mots.
– Tu es un garçon brillant. Tu es intelligent, vif, cultivé. Tu es drôle. Mais… tu es… sombre. Tu ne crois pas que la vie peut apporter de belles choses. Un jour tu tomberas amoureux d’une femme qui t’aime en retour, et tu comprendras.

Je me suis senti trahi. Je sais c’est nul, mais je l’ai vécu comme ça. Elle avait préparé son discours, s’était convaincue qu’elle devait me le dire de vive voix, qu’elle me devait bien ça. J’aurais vraiment préféré qu’elle me l’écrive, ça m’aurait évité d’avoir à faire semblant que ça ne me touchait pas.
J’étais anéanti. Je lui avais tout donné, m’étais ouvert comme jamais, et résultat… elle voulait qu’on soit amis.

Nous le sommes devenus. Un temps. J’ai compris quelque chose chez moi, j’ai compris ma capacité à me projeter vers des vies fantasmées. Pendant plus de six mois j’ai pensé quotidiennement à cette fille. Elle était mon unique raison de vivre, chaque mail me régénérait, chaque sourire, chaque regard me donnait l’impression que la vie méritait d’être vécue, que les malheurs étaient derrière moi. Je nous imaginais amoureux, voyager, avoir une vie de famille, une vie sociale, visiter des musées, faire l’amour. Et pourtant, jamais je n’ai tenté quoique ce soit avec elle. Cela m’était impossible. J’étais trop effrayé. Et si je la perdais elle-aussi? Et si elle me trahissait, si elle m’abandonnait elle-aussi?

J’ai d’abord compris que même si je m’étais ouvert à elle comme à personne d’autre, j’avais bâti une barrière de sécurité entre elle et moi, une ligne de démarcation à ne pas dépasser. Jamais je n’ai voulu avoir une réelle intimité avec elle. Elle m’attirait, ce n’était pas le problème, je ne pouvais juste pas me livrer corps et âme à elle parce que le risque de la perdre était trop présent. Elle pouvait mourir du jour au lendemain, elle pouvait me quitter, pire, détester Terminator.

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J’ai compris ensuite que je n’étais pas la bonne personne pour elle, ni pour un temps ni pour longtemps. Et j’ai compris aussi qu’elle n’était pas la bonne personne pour moi. Tout semblait parfait en surface, mais les désirs étaient différents. Elle cherchait un prince charmant, un homme qui aurait partagé ses désirs, ses passions, qui avait des ambitions, qui lui apporterait sécurité et bien être.

Je n’ai jamais été cet homme.

Je suis un homme qui contient sa colère et qui ne croit pas que le but de la vie est d’être heureux.
Je pensais ainsi à l’époque, je le pense encore.

Je n’ai jamais bien compris ce que ça veut dire être heureux. Les gens heureux sont-ils sans arrêt euphoriques? Ont-ils des coups de mou ou tout est toujours facile et génial pour eux? J’ai toujours pensé que pour être heureux, il fallait être complètement égocentrique. Une société qui tend au bonheur est une société qui tend à se fermer sur elle-même. J’ai du mal à être heureux quand je vois ce qui se passe non loin de chez moi et ce qui se passe loin de chez moi. Comment pourrais-je me satisfaire de mon existence quand les privilèges dont je jouis sont justement des privilèges? Comment être heureux quand tout le monde ne peut avoir des conditions de vie proches des miennes? Quand on est heureux, on l’est pour quelles raisons? Pour sa vie de famille? Sa réussite professionnelle? Parce qu’on est amoureux? Parce qu’on a les derniers objets technologiques? Putain, c’est quoi le bonheur sinon un sentiment égotiste?

Caroline était morte depuis un an maintenant, et il me semblait qu’il était temps de rencontrer d’autres femmes. Pas nécessairement pour en faire des psys de pacotille, mais au moins pour baiser, parce que ça me manquait quand même.

J’ai redoublé ma deuxième année de fac. Certes, les morts de Caroline et de mon oncle n’ont pas aidé, mais quand d’autres s’enferment dans le travail, d’autres choisissent le cinéma (ou n’importe quelle passion, un truc facile à faire, ou alors y’en a qui dépriment aussi…)
Je me disais qu’un jour ça me servirait de voir tous ces films, que j’écrirais des scénarii pour Hollywood. Ma mère m’avait même offert un livre sur comment écrire pour le cinéma. Quand je ne regardais pas un film, je lisais une BD. Alors ma mère m’avait acheté un livre sur comment réaliser une BD.

J’ai donc recommencé mon année d’anthropologie. Et c’est là que j’ai rencontré une fille qui me mit dans tous mes états. Le genre de nana qui vous donne l’impression de n’avoir jamais aimé avant. Le genre de nana qui va vous détruire sans le vouloir parce que vous ne contrôlez plus rien. C’était ce genre-là. Bon entre-temps, je vous passe les rencontres, les quelques petites amies de passage, des trucs sans importance, et puis j’ai oublié leurs prénoms, et puis ça n’a pas grand intérêt de juste parler de cul, vous en conviendrez. En même temps, je suis un romantique, je préfère étaler mes glorieux sentiments qu’expliquer comment j’ai accumulé les histoires sans intérêt dans le but non avouable de tester le marché… Bon, je vois que ça vous intéresse, j’ouvre donc une courte parenthèse.

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(Je me suis remis d’Aliénor assez rapidement. Un ami – oui, même si je n’en parle pas, j’ai des amis – m’a présenté Betty – dont j’invente le prénom – qui était très jolie et très gentille. Betty avait néanmoins un gros défaut: elle parlait beaucoup, très beaucoup, de tout, de rien surtout, de gens que je ne connaissais pas, de choses sans intérêt. Betty était coiffeuse, Betty travaillait déjà, elle recevait un salaire, Betty était classe, elle me payait des repas au resto, Betty n’était pas vieux jeu. Betty elle était cool, mais Betty parlait trop, envoyait tout le temps des textos, et si je ne répondais pas dans les cinq minutes, Betty m’appelait. Betty a pleuré quand je l’ai quittée. Après trois semaines où nous n’avons rien partagé sinon des repas et quelques chaudes nuits, Betty a pleuré en disant que j’étais l’homme de sa vie. Betty s’est mariée un an après. Puis il y a eu aussi Cassy – dont j’invente le prénom aussi – qui était moins jolie que Betty mais qui était quand même pas mal du tout. Cassy ne travaillait pas, elle faisait des études, enfin, pas vraiment, elle était inscrite à la fac, mais elle n’aimait pas ça. Elle avait prévu de faire le tour du monde, mais elle n’avait pas d’argent. Elle a vite fait le tour de la question avec moi Cassy. Une semaine après, elle me quittait pour se remettre avec son ex qui était l’homme de sa vie, homme de sa vie qu’elle quittait quinze jours plus tard pour se mettre avec une jeune femme qu’elle n’a jamais plus quitté, la femme de sa vie. Enfin il y a eu Debby – dont j’invente le prénom vous l’aurez compris – qui était moins jolie que Betty et Cassy, mais quand même assez jolie. Debby était gentille, très gentille, sympa, très sympa, drôle, très drôle. Debby était énergique et souriante. Avec Debby, ça collait bien. Elle était étudiante, du genre qui étudie, qui se met la pression pour réussir. Faut dire que Debby, elle n’avait pas la vie facile. Elle devait bosser pour pouvoir étudier, elle faisait plus d’efforts que nombre de ses camarades, je l’admirais Debby. Comme nous nous sommes rencontrés après la fin des cours, Debby, avec son mi-temps, elle avait la moitié du temps pour moi, alors on discutait beaucoup, et surtout on baisait. Betty et Cassy, au lit, c’était pas trop ça, avec Debby, ça collait. Quand juillet est arrivé, Debby, avec qui j’étais depuis un mois, m’a dit qu’elle m’aimait mais qu’elle partait travailler pendant deux mois dans un centre de vacances. On a convenu qu’on était bien ensemble, Debby et moi, c’est vrai qu’on l’était. Alors Debby est partie, et deux mois plus tard, en septembre, on n’avait plus grand chose à se dire, parce que Debby avait rencontré d’autres garçons, et que moi, je n’avais pas rencontré d’autres filles, et puis, on n’avait pas convenu quoi que ce soit, alors elle en avait conclu qu’elle pouvait m’aimer et baiser avec d’autres types. J’ai dit:
– Debby, t’es débile!
Et elle n’a pas apprécié. Avec Debby c’était fini.)

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Je referme la parenthèse et en reviens donc à cette fille qui m’a mis dans tous mes états…
Tout a commencé alors que j’étais à la bibliothèque (on fait beaucoup de rencontres à la bibliothèque) de La Part Dieu. Je faisais quelques recherches sur un exposé que j’avais à présenter le lendemain (j’avais toujours la fâcheuse habitude de les faire au dernier moment), et pendant que je pointais du doigt les livres qui s’offraient à moi dans les rayonnages, une douce petite voix m’a sorti de mes fouilles.
– Salut. On est en cours ensemble non?
C’était elle! Là, devant moi, et elle me connaissait! Enfin, elle savait que j’étais en cours avec elle et que j’existais!
– Euh… Salut… Oui, on partage quelques cours…
– Je savais bien que je connaissais cette tête! Dit-elle enjouée.
– Bé oui, c’est ma tête, j’ai la même tête depuis longtemps, j’ai pas choisi hein, va pas croire que ça m’amuse d’avoir cette tête, c’est comme ça, j’y peux rien hein! Lui répondis-je amusé.
– Ah mais je te reprochais pas d’avoir cette tête! Tant pis pour toi si t’as cette tête, c’est la vie, faut faire avec! Dit-elle rieuse.
– Tout à fait! Je fais avec, je l’aime bien en plus, je veux dire, je l’adore pas, mais je m’y suis habitué, je ne me vois pas en changer…
– Oh non, ça serait dommage… Dit-elle un sourire en coin. Et tu t’appelles comment?
– Jules! Et toi?
– Barbara. Barbara Ann.
– Sans rire?
– Oui…
– Tes parents sont formidables!
– Tu trouves? J’ai parfois du mal avec mon prénom…
– C’est pas ma chanson préférée des Beach Boys, mais c’est classe!
– Au collège, en sixième, un prof de musique a décidé d’expliquer d’où venait mon prénom et on a chanté la chanson…
– Ah ouais… Dur.
– On m’a appelé Babybel pendant tout le collège. J’ai détesté mes parents pour ça. Enfin, on va pas parler de mes déboires d’adolescente, ça va vite être rasoir!

Rasoir! Elle avait dit rasoir! Je n’avais plus entendu cette expression depuis que j’étais en âge de nager tout seul – j’ai nagé très tôt tout seul. Et dans sa bouche, ça n’avait rien de vieillot, au contraire, c’était tellement charmant, j’étais déjà conquis, la fille, elle osait sortir des expressions que même ma grand-mère avait honte d’utiliser, et elle le faisait sans rougir, c’est ça la classe.

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– Tu cherches des livres toi-aussi?
Que je lui dis pour changer de sujet. C’est vrai, qu’est-ce qu’elle pourrait faire d’autre dans une foutue bibliothèque que de chercher de foutus livres? L’art de passer pour un imbécile…
– Oui, j’ai vu qu’il y avait un livre de la bibliographie d’un exposé que je dois présenter pour le cours sur les diversités culturelles. C’est un peu barbant, mais bon…
Barbant! Elle avait dit barbant! Pas chiant ou même rasoir! Barbant! Merde! Elle maîtrisait de toute évidence le champ lexical de la pilosité faciale.
– Ah ouais! Pas mon cours préféré… Je le trouve… Comment tu dis? Rasoir?
– Te moque pas!
– Je ne me moque pas…
– Si, un peu… C’est la faute à ma maman, elle ne disait jamais de gros mots…
– Tu ne dis jamais de gros mots?
– Jamais en public!
– Jésus-Marie-Joseph! Que ça doit être… barbant!
– Jésus-Marie-Joseph? J’en suis pas là quand même! Ce n’est pas parce que je ne dis pas de gros mots que je suis catho!
– Ah tant mieux! Parce que mon expression favorite c’est… Euh non, laisse tomber…
– Si si! Je peux tout entendre! Je ne suis pas prude! C’est juste que je fais attention à ne pas être vulgaire… Alors c’est quoi?
– Euh… Tu sais quoi? Je te le dirais une autre fois, si on se croise de nouveau, ce genre de choses…
– On a cours ensemble demain!

Nous avons parlé un petit moment puis j’ai dû me remettre au travail, parce que même si je n’ai jamais visé l’excellence dans mes études, parce que ça m’emmerdait, j’avais l’impression de perdre mon temps, il fallait faire le minimum pour arriver à mes fins, et mes fins étaient d’éviter de tomber totalement dans la médiocrité.

Le lendemain, je me tenais devant une salle d’une trentaine de personnes, leurs yeux rivés sur moi, et surtout ceux de Barbara Ann, et ça me faisait un petit quelque chose de me dire que je connaissais maintenant cette jolie nana, et qu’après le cours j’allais lui dire que mon expression préférée est que Dieu me tripote, ce qui, vous en conviendrez, n’était pas très élégant. Pendant que je présentais mon exposé, je cherchais le ton juste pour lui dire mon expression, lui montrer que c’était second degré, que j’étais second degré, que je me moquais de moi-même. Je voulais qu’elle voit en moi un homme rempli d’autodérision.
J’ai conclu mon exposé, j’ai demandé s’il y avait des questions, il y en avait, il y en a toujours, il y a toujours la première de la classe qui a quelque chose à dire parce qu’elle a envie que le ou la prof la remarque, et j’ai répondu à sa question en lui disant que je l’avais souligné dans mon exposé, et paf! dans ta gueule la première de la classe, fallait écouter!
– Ah oui mais c’était pas très clair!, a-t-elle osé dire.
J’étais fou!
Et puis Barbara Ann, installée au dernier rang a dit :
– Pour moi c’était très clair…
Les autres ont acquiescé de la tête, la première de la classe a rougi, et j’ai juste eu envie de foncer prendre Barbara Ann dans mes bras.

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Je me suis contenté d’aller à ma place, j’ai croisé le regarde de Barbara Ann, elle m’a souri, et j’ai souri et j’ai attendu patiemment la fin du cours.
Elle m’a attendu devant la porte, m’a demandé ce que je faisais après, et je lui ai dit que je n’avais rien de prévu. Alors nous avons pris le tramway jusqu’en ville et nous avons bu un coup dans un bar. Je n’ai pas osé lui dire que je déteste boire des coups dans des bars parce que c’est horriblement cher, et que je ne vois pas l’intérêt de se ruiner pour boire une boisson dans laquelle il y a trop de glaçons. Mais je ne voulais pas tout gâcher, alors j’ai bu mon coca, elle a bu son thé, et on a discuté, et c’était cool, elle était sympa, curieuse, rigolote, et putain, elle était séduisante! Je ne pouvais la quitter du regard, je mémorisais chaque trait de son visage, et je me voyais déjà dix ans plus tard à partager ma vie avec elle, elle rentrerait le soir et j’aurais préparé le repas et elle adorerait que je fasse la cuisine, et elle me ferait l’amour, même fatiguée, parce qu’elle aurait toujours eu de l’énergie pour me faire de l’amour.
Bon, ce n’est un secret pour personne, ça ne s’est pas passé exactement comme ça. Parce que pendant qu’on parlait, une question existentielle me taraudait, le genre que t’es obligé de poser, parce que ça décide de ce que va être ou non ta relation avec cette personne.
Alors je lui ai dit:
– Je veux pas changer de sujet, mais, qu’est-ce que tu penses de Terminator?
Elle s’est arrêtée de parler, abasourdie, et elle a éclaté de rire.
– T’es vraiment très drôle!

Et elle est passée à autre chose.

Je n’ai jamais su ce qu’elle pensait de Terminator. Quand nous nous sommes embrassés la première fois, je ne savais pas si elle aimait Terminator. La deuxième fois non plus. Ni les fois d’après. Quand nous avons fait l’amour, je n’avais aucune idée de sa position sur le film de Cameron. C’était épuisant de ne pas savoir. Je pense que c’est ce qui a bouffé notre relation, et certainement aussi parce que je n’étais pas assez heureux pour elle-aussi.

Notre histoire n’a duré qu’un mois. Ce n’est pas moi qui y est mis un terme, vous vous en doutez. On sortait d’un cours, on marchait dans un couloir, elle s’est arrêtée, a lâché ma main et m’a dit:
– Je pense qu’il vaudrait mieux qu’on se sépare.

Paf! Dans ta tête Jules! Tu l’as pas vu venir celle-là! La veille tu lui faisais l’amour en pensant à Terminator, enfin pas vraiment, allez pas croire qu’un tueur du futur m’excite, et le lendemain elle me dégageait…

– Euh… Si c’est ce que tu veux…
– Je pense que c’est mieux oui.
– Est-ce que j’ai fait quelque chose…
– Non… Tu es génial… Mais… Tu vois la vie d’une façon trop sombre, ou trop réaliste… Et je me vois pas construire quelque chose avec toi. Ça me fait peur. Parfois, j’ai l’impression que tu es ailleurs, que tu penses à autre chose, comme hier quand on faisait l’amour…
– Tu veux dire que ça ne t’a pas plu?
– Si si, mais je te sens souvent absent alors que tu es physiquement là… »

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Voilà… Je m’étais ouvert à Barbara Ann comme à personne et elle me laissait, effrayée par un mec un peu triste qui pense qu’on vit dans un monde de merde irrécupérable…

Mais elle avait raison. J’étais souvent absent, concentré davantage à m’évader par la pensée qu’à vivre pleinement et intensément le moment. C’est peut-être absurde, mais j’ai le sentiment d’apprécier encore plus le moment lorsque je m’égare dans mes pensées ou quand je lis un bon livre et regarde un bon film. Barbara Ann avait raison, j’étais un garçon torturé, en colère, effacé, et je nous aurais envoyé direct dans le mur.

Ça aurait pu s’arrêter là, et puis non. J’ai fait la bêtise de tomber amoureux d’elle! Ça m’est tombé dessus comme quand… on tombe amoureux… J’ai essayé de la récupérer, mais c’était peine perdue. Et puis ça m’arrangeait aussi un peu. Quand tu as une personne dans le cœur, tu ne peux pas t’engager avec une autre. Du coup j’ai repris ma vie de célibataire, ai croisé des Elly, des Fanny, des Gaby et ça m’a suffit! Je vivais secrètement un amour sincère et solitaire pour une fille qui continuait à vivre sa vie sans moi, avec des hommes plus rayonnants. Je ne pouvais l’en blâmer, c’était compréhensible. On se croisait de temps en temps, on discutait, on s’entendait bien, parfois on allait boire un verre et quand je rentrais chez moi, je me maudissais de n’oser avouer à personne que je hais les bars, et puis je tombais dans une profonde détresse de ne pas vivre un amour partagé…

Tout aurait pu s’arrêter là, j’aurais pu essayer de l’oublier, trouver d’autres filles à aimer, mais ce n’était pas aussi simple. Je rencontrais des filles et je n’y arrivais pas, je n’arrivais pas à m’intéresser à elles, je ne voulais pas d’elles, j’en voulais une autre. Alors je suis tombé dans un confort embarrassant, de ceux qui te protègent de tout risque. Ne voulant pas revivre une déception amoureuse, j’ai gardé Barbara Ann bien au chaud dans mes pensées et me suis convaincu qu’un jour on se retrouverait, quand j’irai mieux.

A la fin de l’année scolaire, elle m’a annoncé qu’elle partait à Paris continuer ses études. Bien sûr on resterait en contact, mais je ne pourrais plus la croiser dans les couloirs de la fac ou au coin d’une rue, elle revenant d’un concert de salsa, moi d’un rendez-vous foireux. J’ai donc accusé le coup, me suis persuadé que ça ne changeait rien, qu’un jour on se retrouverait.

Puis mon père est mort.

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Quand j’étais adolescent, je vivais dans l’angoisse de croiser mon père. Qu’il se pointe devant moi sans prévenir pour rattraper le temps perdu, pour se rattraper de son abandon.

A New York, je me retrouve face à son sosie. Le même âge sans la moustache et la Gitane au bout des lèvres. Il me sourit et continue son chemin. Je me retourne, insistant. Je sais que ça ne peut pas être lui, il est mort quelques années plus tôt. Mais je suis secoué, mes jambes ont du mal à me porter. Avec tous les films à la con que j’ai vus, j’arrive à penser que mon père est au centre d’un complot international et qu’il n’est jamais mort (pas vu le corps), qu’il vit caché à Manhattan en attendant de régler ses problèmes liés au complot international dont je ne sais évidemment rien. Puis je redeviens lucide, je retrouve l’usage de mes jambes, j’arrive à respirer normalement, ou du moins aussi normalement qu’il est possible de respirer dans une ville aussi polluée, et je continue mon chemin avec l’image persistante de cet inconnu qui aurait pu être mon père dans les circonstances d’un complot international.

J’aimerais raconter ça à Gladys, mais elle n’est toujours pas là, on n’est pas dans un foutu film, elle ne va pas prendre l’avion pour me retrouver, elle n’a pas les moyens d’être à la hauteur d’une histoire d’amour hollywoodienne.

Je déteste la plupart des comédies romantiques. Les personnages sont toujours beaux, ont toujours de l’argent, des appartements incroyables, et ces gens n’ont pour seul et unique problème que de tomber amoureux. Il n’y a pas de guerre ou d’attentats, tout est léger, il faut juste avoir un peu de condition physique pour la scène de fin où il faut courir pour rattraper l’être aimé parce qu’à un moment on a dit ou fait un truc idiot et que ça a mis le doute alors qu’en fait pas du tout. Les codes de la comédie romantique sont exécrables. Ils te font voir l’amour comme il n’existe pas. Tout n’est pas à jeter, j’en conviens, le cinéma de Woody Allen réussit plutôt bien à rompre avec ces codes et à créer les siens, mais là-encore, c’est du cinéma! Les personnages principaux des comédies romantiques de Woody Allen ont l’air si intelligents, si brillants! Bien sûr qu’ils existent, les formidables auteurs, les universitaires omniscients, mais merde, j’aimerais un peu de réalisme, qu’on me raconte comment je suis un piètre homme amoureux, incapable de se libérer de ses démons intérieurs.

Y’a bien un film qui m’a marqué, mais je ne dirais pas que c’est une comédie romantique. Il s’agit de Sideways d’Alexander Payne. Paul Giamatti joue le personnage de Miles, un écrivain raté (voyez l’identification) amateur de vin qui part une semaine avec son meilleur ami qui va se marier et qui n’a qu’une seule idée en tête: tringler tout ce qui passe. Ce qu’il n’hésitera d’ailleurs pas à faire. Et donc, Miles rencontre une jeune femme qui partage sa passion pour le vin, et du coup ça colle entre eux. Bien sûr, rien n’est facile, il est déprimé, déteste sa vie, mais avec cette rencontre, son existence prend un autre sens, parce que c’est ça non l’amour? Que ton existence change et qu’elle prend un tout autre sens! Il aimera toujours le vin et continuera à en être amateur, mais cette passion ne le rendait pas pleinement heureux, elle comblait un peu quelque chose. On ne tombe pas amoureux pour combler une place à prendre, je ne crois pas à ça, mais quand on tombe amoureux, il est clair qu’une place se fait. Et moi, là, à Manhattan, New York, putain, mais y’a une grosse place à prendre, et je suis perdu, parce que non seulement je ne serai jamais un véritable écrivain, que je ne peux même pas me vanter d’être un écrivain raté (même si j’ose le dire parfois parce que j’ai l’impression que ça me met en valeur, comme si j’étais raté à cause du sort et non à cause de mon manque de talent), mais qu’en plus, et c’est certainement le plus triste, oh oui, c’est même le plus dramatique, je suis en train de foutre en l’air mon histoire d’amour parce qu’elle ne ressemble ni à un film de Woody Allen, ni à une scène de Quand Harry Rencontre Sally…

Outre le fait d’aimer Terminator (ce qui m’a permis d’avoir l’esprit libéré pour lui faire à peu près correctement l’amour), Gladys a de nombreuses qualités. Sa première qualité, et pas des moindres, c’est son prénom. Porter le même prénom que la femme qui chante You’re the Best Thing That Ever Happened To Me, l’illustre Gladys Knight, ça en impose. J’ai vite déchanter. Gladys ne sait pas chanter. Sa bouche produit des sons extrêmement désagréables quand elle se met à chanter, à tel point que tout être vivant capable de se déplacer s’éloigne prudemment de la source sonore tandis que les plantes se laissent mourir. Nous n’avons pas de plantes.

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Outre son prénom, Gladys est une femme très douce, elle dit que c’est à cause de crèmes dont elle tartine son corps, mais je crois que son épiderme est génétiquement conçu pour être doux à souhait. Bien sûr, toutes les pubs et tous les magazines vont te faire croire que c’est une crème miracle qui est à l’origine de ton joli teint et de ta douceur, mais il n’en est rien. Tu rayonnes parce que tu es amoureuse, tu es douce parce que c’est dans ta nature.

Gladys a la peau douce, un caractère de mule, mais peut parfois être aussi très douce dans son attitude. Elle ne me prend jamais de haut. Moi oui. Je moque ses goûts musicaux, ses films préférés. C’est immature, mais de bonne guerre. Mon inculture dans sa culture m’effraie. Au début de notre relation, son amour des peintres du 19e siècle et du début du 20e me laissait de marbre même si je citais certains peintres pour la frime.
– Je suis un grand fan de Van Gogh!
– Ah? Tu préfères quel tableau?
– Euh… Celui avec les tournesols?
– T’y connais rien en fait…

Elle n’avait pas tout à fait tort. Faut dire que ma culture de l’art pictural se résumait à l’époque à La Joconde, au Radeau de la Méduse, et aux tableaux que ma mère copiait quand elle faisait du pastel.
Et comme elle aimait copier des Van Gogh, il me paraissait naturel de l’apprécier, comme ça dans une conversation j’étais à peu près capable de parler de ses tableaux, celui avec des chaussures, celui avec des fleurs bleues… Bref j’étais nul.
Gladys m’a alors offert un livre sur Van Gogh et il est devenu de fait mon peintre préféré.

Au MoMA de New York, je reste un long moment devant Nuit Étoilée. Ce tableau est fascinant. Je ressentirai la même chose quelques années plus tard à Madrid devant Guernica. Je reste planté là pendant une demi-heure au moins. Un gardien veille à ce que les gens ne fassent pas n’importe quoi. Ils se prennent en photo a côté, une imbécile va jusqu’a poser sa tête contre le cadre, le gardien l’engueule, elle semble ne pas comprendre pourquoi. J’ai bien envie de lui expliquer à cette idiote, mais elle part se faire photographier à côté d’un Miro, et je me dis en mon for intérieur que ces pauvres peintres sont bien mal respectés ici-bas…
J’inspecte le tableau, les courbes, les couleurs, je suis fasciné. Je me sens happé. Je cherche Gladys du regard, je veux parler avec elle de ce tableau, lui demander si elle se souvient du livre qu’elle m’a offert quelques années auparavant. Je veux parler avec elle des tableaux de Picasso dans la salle d’à côté, qu’elle me dise de quelle période ils sont dans la vie artistique du peintre. La solitude me pèse, je m’enfonce dans la Nuit vangoghienne, les étoiles s’effacent, refusent de m’éclairer. Je ne sais plus qui je suis. Le personnage d’un mauvais livre? L’auteur d’un récit qui ne sait pas quoi faire de son héros? Un héros… Comment pourrais-je l’être? Je suis effrayé à l’idée d’être enfermé dans la nuit de la solitude. Une pièce de théâtre se joue autour de moi. Chaque personnage semble savoir ce qu’il doit faire, où aller, quoi dire. Il n’y a pas de marques au sol pour me renseigner sur la direction à prendre. Un homme montre un tableau du doigt où des chiens boivent dans une écuelle. Je connais ce tableau. Je prends la direction du doigt, c’est peut-être un signe, en tout cas c’est un début.

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