bredi-breda – Chapitre 2

Ma passion inconsidérée pour Terminator, je ne vais pas le cacher, a eu pour conséquence de ruiner ma sexualité durant ma première année à l’université. Faut dire qu’à la faculté d’anthropologie, les filles ne semblaient absolument pas ouvertes à des débats animés sur Terminator et la place de Skynet[1] dans les mythes fondateurs de la fin du 20e siècle. Avec le recul, je trouve cela bien dommage. Il était bien gentil Levi-Strauss, mais si les mythes sont des histoires qui cherchent à rendre compte de l’origine des êtres et du monde, du présent et de l’avenir, et qu’ils cherchent à traiter les problèmes d’aujourd’hui, alors Skynet en est.

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J’avais eu beau l’expliquer, payer des verres à des filles très attirantes, il en résultait que soit Terminator c’était de la merde et qu’elles n’avaient pas de temps à perdre avec du cinéma de seconde zone, que soit je disais que des conneries et que je devrais passer plus de temps à lire les livres du programme plutôt qu’à essayer de donner au mythe de Skynet une portée qu’il n’aura de toute façon jamais.

Face à tant de scepticisme, j’avais eu une réflexion profonde sur moi-même et j’en étais arrivé à la conclusion suivante:

– C’est pas comme ça que je vais baiser…

Après une année de disette sexuelle, j’avais commencé à me remettre véritablement en question. J’en avais presque fini avec Marion. Je continuais à l’idéaliser et à la détester, pour la forme et le principe, et puis elle m’a prévenu qu’elle rentrait à Lyon pour l’été. Nous ne nous étions pas vu depuis presque un an. J’avais refusé de la voir jusqu’alors parce que je ne voulais pas qu’elle pense que j’étais le bon toutou qui répondait à l’affirmative à tout ce qu’elle demandait. J’étais idiot. J’aurais pu niquer.

Nous nous étions donnés rendez-vous au Parc de la Tête d’or. Je me vois encore l’attendre à écouter Fallen for You de Sheilla Nicholls. La musique me renvoyait à notre rencontre, à notre premier baiser, à notre première fois catastrophique, à notre premier je t’aime, et puis elle est arrivée, et bordel de merde, avec sa jupe toute légère, ses épaules dénudées, je redevenais le bon petit soldat amoureux prêt à tout pour un regard, pour un baiser. Elle était encore plus belle, elle n’était plus une adolescente, elle était une jeune femme. Moi qui n’avais jamais réussi à me voir encore comme un adulte, elle avait passé le cap sans mal. Elle me dit bonjour en appuyant chaque bise. Elle me demanda ce que j’écoutais, elle attrapa les écouteurs et les inséra dans ses oreilles. Ses yeux faisaient des va-et-vient entre le sol et mon visage. Elle semblait perplexe. Elle retira les écouteurs et me dit:

– Il me semblait que tu n’aimais pas les voix féminines.
– J’ai appris à en apprécier certaines.
– Comme qui?
– Aymee Mann par exemple. Billie Holiday.
– Je connais pas… T’as toujours eu plus de culture musicale que moi!
– C’est vrai. Et aussi plus de culture cinématographique. Et aussi en BD et en sport.

[1] Si malgré la lecture des présentes pages, vous n’avez toujours pas vu Terminator, je vous informe que Skynet est l’intelligence artificielle qui détruit l’humanité. Je vous informe aussi, par ailleurs, que votre attitude me blesse profondément.

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Elle savait que je la provoquais. Elle savait aussi que je disais la vérité. Normalement, elle aurait dû me dire qu’elle avait plus de culture politique que moi et que c’était foutrement plus important et je lui aurais dit que je n’en étais pas sûr. Mais elle se retint. Elle ne voulait pas qu’on s’engueule, elle n’était pas venue pour faire la guerre, pas venue pour se mesurer à moi.

Je ne pensais qu’à la serrer contre moi, qu’à lui faire l’amour, à tel point que j’étais prêt à faire l’impasse sur Terminator.

Parfois, il faut aussi savoir mettre ses principes de côté quand prime l’intérêt général, surtout quand t’as pas fait l’amour depuis des mois.

Elle se disait très malheureuse, regrettait son départ. Elle ne se faisait pas à la vie parisienne, elle regrettait notre séparation, je lui manquais. Je restais silencieux, je ne savais pas très bien quoi dire. Je n’étais pas touché par ses mots, c’était à elle d’assumer ses choix, et je n’avais aucunement l’intention de l’aider à se déculpabiliser. Elle regrettait notre séparation, la belle affaire. Elle avait eu des copains, jamais rien de sérieux me dit-elle. L’idée que d’autres mains que les miennes aient pu la toucher me mit mal à l’aise. Elle m’attrapa la main et m’embrassa.

Nous passâmes l’été ensemble. Nous nous mîmes d’accord pour juste profiter du temps présent. Nous avions appris ça en regardant Le Cercle des Poètes Disparus bien que le message du film soit certainement un peu plus subtil que « Si on passait l’été à baiser? ». Ma famille était heureuse de nous savoir de nouveau ensemble, surtout ma petite sœur Caroline qui adorait plus que tout Marion. Je n’ai pas osé lui dire que ça ne durerait pas. Et quand elle a compris que Marion et moi étions de nouveau séparés, elle a décidé que tout était de ma faute et m’a dit que je n’étais qu’un putain d’égoïste. Ma petite sœur de 13 ans pensait que je devais lui faire plaisir et rester avec Marion, que c’est ce que les grands frères font, qu’ils font tout ce qu’il faut pour faire plaisir à leurs petites sœurs. Je lui ai dit que c’était la chose la plus idiote que j’avais jamais entendue, et elle m’a dit que je n’étais qu’un putain d’égocentrique. Elle avait appris un nouveau mot.

Je n’ai pas regretté le départ de Marion. Nous nous sommes envoyés des messages au début, puis nous n’en avons plus eu envie je suppose. Comme elle n’aimait pas plus Terminator et qu’elle préférait le deuxième au premier, je ne l’ai pas regrettée, vous en conviendrez.

****

A New York, mon hôtel se situe sur la 40e Rue, entre la 2e et la 3e Avenue. C’est un quartier calme, autant qu’un quartier de Manhattan peut l’être…

Je traverse la 41e rue et croise un homme qui me fait remarquer que nous portons tous les deux un bonnet. L’homme continue sa route, tandis que je me demande, perplexe, si j’ai bien compris ce qu’il m’a dit. Je continue à avancer, balayant cette pensée de ma tête ne la trouvant ni utile ni pertinente.

Je passe devant un fast food plein à craquer. Je m’arrête devant la vitrine pour observer. Les gens font la queue, semblent amicaux, comme si l’attente ne les dérangeait pas, qu’elle en valait la peine. Je regarde le menu sur le panneau extérieur. A ma droite, d’autres touristes, un guide à la main, hésitent à y entrer. Ils me sourient, un de ces sourires qui signifie qu’on se comprend. C’est un couple de quadragénaires emmitouflé dans des manteaux et des écharpes et des bonnets. Ils ouvrent le guide pour bien vérifier que c’est le bon restaurant. Ils en discutent mais conviennent qu’il y a beaucoup trop d’attente. Ils font quelques pas de plus et entrent dans le snack suivant, quasiment vide.

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J’hésite.

Ça a l’air bien. Mais la foule massée à l’intérieur me pousse à aller voir ailleurs. J’ai passé de longs moments à y réfléchir, je n’ai pourtant jamais compris comment tous ces individus peuvent s’accommoder de la présence des autres avec une telle habileté. Il y a même des gens seuls, concentrés sur leurs smartphones ou un livre. Le bordel ambiant ne semble pas les gêner, il paraît même les rassurer.

Un peu par désespoir, je finis par suivre le couple de touristes.

Je reçois un bonjour chaleureux de la part de toutes les vendeuses. J’ai pendant un instant la prétention de penser que c’est à cause de mes beaux yeux, mais le type derrière moi est accueilli de la même façon, lunettes de soleil sur le nez qu’il porte fièrement malgré la nuit sombre. Il n’y a presque que des femmes dans ce resto. Le seul homme est occupé à encaisser les clients, laissant ainsi penser que l’argent est une affaire de chromosome Y.

Le couple de touristes entré avant moi essaie de comprendre ce que leur dit la vendeuse blonde, mince et certainement très sportive qui semble faire preuve d’une patience impossible tandis qu’ils la font répéter une énième fois.

Une autre vendeuse, brune, mince et certainement très sportive, me souhaite la bienvenue et me demande si je vais bien. Sans attendre ma réponse, elle me demande ensuite si je connais le principe de cet endroit.

– Non, désolé. Mais je vais bien merci.

Elle comprend très vite que je ne suis pas d’ici et commence à me réciter son texte à toute vitesse. Elle me fait un laïus sur le bien manger, sur le manger équilibré. Je la coupe au bout de quelques secondes.

– Pouvez-vous parler moins vite s’il vous plaît? Lui dis-je poliment.

Elle me regarde d’un air dédaigneux.

Elle reprend lentement…

– Dans notre menu vous avez droit à une part de protéines, des féculents, des lipides, des glucides…

… puis réaccélère, jouant son rôle comme on le lui a appris. Chaque geste est calculé. Elle est dans son monde, le manager la regarde du coin de l’œil.

Je n’ai rien compris à tout son bazar. Je ne veux pas manger de foutus protéines, ou des lipides à la con. Je veux du poulet grillé servi avec du riz, alors je lui montre.

– Vous avez encore un légume vert à prendre, me dit-elle.

Je montre du doigt les haricots.

Elle met l’ensemble dans une boîte en carton puis m’invite à prendre une boisson sucrée ou une pâtisserie…

Je décline et m’approche de la caisse. Le manager me redemande si je ne veux rien de plus.

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Je fais non de la main et il se force à sourire. Il me présente la note qu’il pose juste à côté du pot à pourboires, au cas où je ne l’aurais pas vu.

J’hésite à donner. J’ai lu comment fonctionnent les tips à New York, pratique presque disparue en France. Je calcule le montant, m’étant convaincu avant mon arrivée ici que donner 20% est un minimum. Je paye donc mon repas et attend la monnaie pour laisser un pourboire. Je sens nombre d’yeux posés sur moi, ou peut-être que je me donne trop d’importance, comme l’acteur au milieu de la scène qui attire toute l’attention du public tandis que la vie continue ailleurs. Un peu tremblant, je laisse finalement un dollar, environ 10% de la note. Je n’ai pas aimé le service, les sourires figés, et le traitement réservé au couple de touriste. Il y a trois vendeuses qui s’occupent d’eux désormais dont deux qui se marrent sans ménagement. Un dollar de pourboire c’est déjà pas mal. Je n’ai pas droit à un merci, juste un good bye et à bientôt.

C’est un adieu. Je repasse devant le resto bondé qui semble pouvoir recevoir une infinité de personnes. Je file à l’hôtel, monte dans ma chambre, allume la télévision, me lave les mains et regarde une émission que je ne comprends qu’à moitié. Il y a un animateur qui passe son temps à parler et à plaisanter, et l’invité répond en disant des choses vraisemblablement marrantes, et le public applaudit.

Je zappe.

Il y a Terminator 4.

Gladys m’avait accompagné pour le voir au cinéma. Elle savait que j’en attendais beaucoup, j’attends toujours beaucoup des films de science-fiction. Après le film, nous avions marché cinq minutes sans parler. Puis elle avait rompu le silence:

– T’es pas trop déçu?
– Bah, ça fait longtemps que j’essaie de ne plus être déçu par des blockbusters hollywoodiens…
– Mais tu l’es quand même.
– Bé c’était à chier non?
– Je suis contente que c’est toi qui aies payé!

Seul, assis sur le lit d’une chambre d’hôtel new-yorkais, je rêve de pouvoir revenir en arrière. Je voudrais revoir le film avec elle, peu importe qu’il soit mauvais, nous avions quand même passé un bon moment. Ce n’était pas difficile, nous étions ensemble. A cette époque, nous réfléchissions toujours à deux fois avant d’aller au cinéma. N’ayant pas un niveau de vie très élevé, nous téléchargions alors nombre de films, nous nous installions sous une couverture et nous profitions d’un peu de culture gratuite dans notre canapé. A dix euros la place de ciné, c’était la seule solution pour regarder les derniers films.

Je mange mon repas sans plaisir, m’étonnant à peine du peu de goût de la nourriture. Mais j’ai des protéines et des lipides et certainement des glucides, j’ai tout le nécessaire, alors je ne me plains pas.

Je me couche.

Je m’endors instantanément mais me réveille brutalement au milieu de la nuit en sueur. Je regarde tout autour de moi, je ne reconnais pas. Puis mon cerveau se reconnecte à la réalité. Je suis à Manhattan. J’allume la lumière, je regarde l’heure, il est 3 heures, heure de New York. Je me lève et file à la salle de bain. Je passe de l’eau sur mon visage. Cela faisait longtemps que je n’avais pas rêvé de Caroline.

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J’essaie de me recoucher, mais le souvenir du cauchemar m’a marqué physiquement. Je sens une tension dans ma poitrine. Je déteste cette sensation. Je tourne en rond pendant une demi-heure. Je finis par me lever. Je m’habille. Je sors faire un tour dehors.

Caroline aurait aimé voir New York. Je regrette que Gladys ne l’aie pas connue. Quand on aime quelqu’un, on a envie qu’elle connaisse ce qu’on a connu de mieux.

Nous avions six années d’écart avec Caroline, et bien que nous ne partagions pas le même père, je ne disais jamais d’elle qu’elle n’était que ma demi-sœur. Elle était une sœur à part entière, avec ses défauts de petite merdeuse qui sait les choses mieux que tout le monde alors qu’elle ne sait rien, avec ses qualités humaines, son altruisme, son regard généreux sur le monde.

Je pourrais compter ici les détails d’une journée impossible à effacer de ma mémoire, le coup de téléphone, mes parents incapables de tenir sur leurs jambes, mon grand frère tapant dans les portes de la maison à s’en casser les doigts. Et pourtant, l’image qui me hante, c’est celle que je n’ai pas vue, celle de l’impact, quand le camion a déboité derrière le bus et qu’il l’a renversée. A quoi a-t-elle pu penser durant cette courte seconde? A-t-elle perdu conscience de suite ou a-t-elle eu le temps de comprendre?

Je n’en ai presque pas dormi pendant des mois, je revoyais la scène dans mes rêves, toujours plus violente. J’étais là, toujours là, j’arrivais toujours en retard, incapable de courir plus vite, incapable de faire barrage avec mon corps. Incapable de protéger cette petite fille, si douce et si jolie, si pleine de vie, dont je revivais la mort éternellement.

Je n’arrivais pas à me rendormir, me levais alors, croisais ma mère dans la cuisine en train de lire et boire un café. Nous n’avions pas besoin de parler. Je récupérais mon bouquin sur la pile du buffet et m’asseyais en face d’elle. J’avais pris du retard par rapport à elle  qui lisait à une vitesse folle et qui profitait, autant qu’on peut en profiter dans ces circonstances, de son arrêt maladie pour s’enfermer dans d’innombrables lectures. Nous avions décidé que nous lirions les mêmes romans, elle en choisirait un, j’en choisirais un, et puis on en parlerait.

Nous n’en parlâmes jamais. Nous n’étions pas d’humeur à discuter. Et puis autant je détestais ses lectures, autant je suis sûr qu’elle détestait les miennes! J’imagine qu’elle tournait les pages lorsque des trolls ou des magiciens entraient trop dans les détails de leurs complexes existences.

Elle avait surtout choisi des polars, et tous ces gens assassinés me mettaient mal à l’aise, ce n’était pas le bon moment pour moi.

C’était la seule façon que nous avions trouvé ma mère et moi pour garder le lien en attendant. En attendant que ça aille mieux.

Avec mon beau-père, c’était un peu plus compliqué. Nous nous sommes toujours très bien entendus, et si on me demandait qui a été le plus un père pour moi, je répondrais lui sans hésiter. Je ne lui ai jamais dit. J’espère qu’il le sait.

Notre relation serait difficile à expliquer. N’importe quel foutu psy vous dirait que le départ de mon père et son absence ont eu sur moi l’effet de ne pas m’accrocher aux gens, de tenir une distance raisonnée entre eux et moi, par manque de confiance, par peur d’être déçu, par facilité. Mon beau-père a été la première victime de ce comportement. Nous n’avons jamais été très proches, nous nous sommes toujours bien entendus, mais la distance physique a toujours été là. Je ne sais pas s’il en a souffert, si même il en a eu conscience. Mais lorsqu’Caroline est morte, son unique fille, je ne savais pas comment l’aider. C’était une épreuve pour tout le monde, j’en avais conscience. J’ai essayé de continuer à vivre normalement, mais le temps du deuil a toujours raison de nous. Il ne pouvait en être autrement.

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Mes parents ont pris dix ans d’un coup. Mes parents ont dû choisir d’éteindre la machine. Mes parents ont voulu croire qu’on pouvait la sauver. Mes parents ont voulu croire que les miracles ça existe. Puis mes parents ont été raisonnables. Un cerveau en bouillie ça ne redémarre pas. Alors ils ont regardé la machine arrêter de la faire respirer. Je n’étais pas là. Je ne suis pas assez courageux.

Je ne sais pas comment on peut se remettre d’une telle chose. J’ai toujours respecté mes parents. J’admire leur force, leur capacité à continuer. Les mois qui ont suivi ont été parmi les plus difficiles. Tout était compliqué, tout devenait une épreuve, le moindre effort était insurmontable, les regards de ma mère étaient insupportables, elle me voyait mourir dès que je quittais la maison, quand j’allais à la fac, quand j’allais jouer au basket. Je n’avais aucun mot pour la rassurer. Quand le téléphone sonnait on se demandait toujours qui était mort cette fois-ci.

Ce fut le frère de ma mère qui mourut quatre mois après Caroline.

Accident de la route.

Le gouffre.

Cette année-là, à la fac, je n’y suis pas beaucoup allé, presque pas, le strict minimum: rendre les travaux, se présenter aux partiels. Deux fois par semaine je m’enfermais dans une salle de ciné à regarder tout et n’importe quoi, tant que ça me permettait de voyager un peu, de sortir du quotidien. Tous les mercredis et vendredis, à la séance de 11 heures, pour 30 Francs, je m’isolais dans une salle obscure en quête peut-être de réponses, peut-être de tranquillité. Je consommais les films, ne les appréciais pas, ne les détestais pas, c’était juste l’occasion de ne pas avoir à penser et me laisser transporter dans une histoire différente de la mienne.

Le temps à fait son œuvre en partie. Les cauchemars ont fini par cesser, mais parfois mon inconscient me rappelle la fragilité d’une existence. J’ai rêvé impuissant de la mort de toutes les personnes à qui je tiens, toutes renversées, tuées sur le coup. Je me suis réveillé en sanglot, j’ai essayé de revenir dans chaque rêve et d’en prendre le contrôle, revenir en arrière et éviter l’inévitable.

J’avais acquis une véritable expérience en la matière. J’arrivais à contrôler la plupart de mes rêves. Je prenais ainsi le contrôle de mon personnage comme si je tenais une manette de jeux vidéo. S’il fallait courir plus vite j’y arrivais, si ce que je voyais me déplaisait, je passais à autre chose, j’étais maître de mes rêves, me réveillant quand je le décidai. Inexorablement pourtant, une partie de mon cerveau que je n’arrivais pas à atteindre aimait à me rappeler la fragilité de la vie. Il me mettait face à la réalité même quand je n’en voulais pas, me punissant de mon attitude, de fuir une mort que j’étais incapable d’accepter.

Mes parents ont retrouvé du poil de la bête. Ils ne ressemblaient plus à des zombies, ont repris leurs activités, ont recommencé à voir du monde.

C’est étrange que nous soyons capables de nous reconstruire ainsi. Personne ne nous a jamais appris à le faire. Personne ne nous prépare à la mort. A l’école, j’ai jamais eu un seul cours sur comment se remettre de la mort d’un être cher. J’ai bien eu un cours sur le système législatif des États-Unis et ça reste toujours un mystère pour moi. Pourquoi pas celui du Kenya? On m’a fait lire quantité de textes, mais aucun qui explique comment vivre son deuil.

Laissé pour compte, je me réfugiais dans l’écriture. J’écrivais ce que je voyais, ce que j’avais vécu.

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Dans les rues humides et froides d’un New York hivernal, je repense à l’enterrement. A ces connasses d’adolescentes qui chouinaient comme si leurs vies étaient anéanties. J’ai entendu des pourquoi et même des cons qui osèrent de parler de Dieu. Comme si ça nous importait. Quelques membres de la famille ne sont pas venus car nous avions décidé de ne pas faire de cérémonie religieuse. On ne les a plus jamais revus. C’était un moment étrange. Je n’avais pas pleuré jusqu’alors. Je pris violemment la réalité en pleine face lorsque je vis son petit corps froid étendu dans le cercueil. Je voulais qu’elle se réveille. Elle me donnait l’impression de faire semblant de dormir comme quand elle voulait rester au lit parce qu’elle était fatiguée, tu te rends pas compte je me lève tous les jours pour aller au collège!

On m’avait demandé de choisir la musique à passer pour lui rendre hommage. J’étais incapable de faire un choix logique. Il y avait beaucoup de monde à l’enterrement, profs, élèves, famille, amis de la famille. C’était l’occasion de leur faire découvrir de la bonne musique. Sa prof de musique m’avait demandé si on pouvait passer un enregistrement car elle avait filmé chaque élève sur une chanson et elle aurait voulu partager la chanson d’Aurelie. Je refusai parce que les gens souffraient assez comme ça. J’avais alors choisi des morceaux que je lui avais fait découvrir parce que je n’en pouvais plus de sa soupe de collégienne.

Caroline était devenue fan d’Oasis. Un jour, alors que la chanson Stop Crying Your Heart Out passait à la radio, elle m’avait demandé:

– Tu connais le chanteur qui chante là?
– C’est Oasis.
– Le chanteur s’appelle Oasis?
– C’est un groupe de rock anglais.
– J’aime bien. On a des CD d’Oasis?
– J’irai à la médiathèque t’en trouver un.

Le lendemain, en rentrant du lycée, je suis allé lui trouver des disques d’Oasis. Je lui avais pris les albums (What’s the Story) Morning Glory? et Heathen Chemistry et quand je les lui avais donnés, elle m’avait regardé avec des yeux de petite fille trop ravie. Elle m’avait alors volé deux CD vierges et avait gravé les albums sans même me le demander. Je n’avais même pas râlé.

J’avais choisi cinq morceaux, cinq chansons pour se recueillir, cinq bonnes chansons qu’elle aimait. Outre Stop Crying Your Heart Out qui ouvrit la cérémonie, j’avais choisi dans l’ordre de passage:

She’s Always a Woman de Billy Joel,
My Baby Just Cares for Me version Nina Simone,
The Queen is Dead des The Smiths,
Sweet Caroline de Neil Diamond pour finir sur une note un peu plus gaie et parce que c’était la chanson qui avait inspiré son prénom.

Je ne sais pas si tout le monde a compris la subtilité de certains de ces choix. J’écoute ces morceaux régulièrement pour me rappeler d’elle chantant si mal, d’elle dansant toujours un temps en retard, d’elle souriant sans jamais se soucier du regard des autres.

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Depuis que je suis arrivé à New York, y’a cette chanson d’Alicia Keys et Jay-Z qui ne sort pas de ma tête : Empire State of Mind. Je me souviens très bien la première fois où j’ai entendu la chanson d’Alicia Keys : Girl on Fire, je me suis dit que cette chanson aurait été parfaite pour Caroline. Depuis, j’associe Alicia Keys à Caroline. Je ne me sens pas trop triste pour autant.

Parfois, je me demande ce qu’elle aurait pu devenir. Je pense aux moments ratés, son premier chagrin d’amour, sa première cuite, son premier petit ami sérieux. J’aurais été là à chaque fois. Je l’aurais réconfortée, je l’aurais engueulée, je l’aurais mise en garde. J’aurais été un grand frère protecteur, un poil sexiste peut-être. Elle aurait été brillante, elle l’était déjà, elle aurait fait ce qu’elle veut de sa vie, mais surtout elle aurait été heureuse. Très heureuse. Elle aurait été de ceux qui changent le monde.

On me reprocha de n’avoir choisi que des chansons en anglais, ce à quoi je rétorquai qu’elle n’aimait pas la chanson française, ce qui était une qualité que j’appréciais plus que tout chez elle.

J’ai mal à la tête. Je manque cruellement de sommeil. Je suis passé devant l’Empire State Building, j’ai prévu d’y aller, c’est inscrit dans mon programme. La ville est si calme. Madison Square Parc m’effraie un peu, la lumière projette les ombres étranges d’arbres sans feuilles. Ils ont l’air tellement torturés. Je rentre à l’hôtel terminer ma nuit si je peux.

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