bredi-breda – Chapitre 1

Il y a un homme en tutu rose au milieu de Grand Central Terminal.

En venant à New York, j’espérais voir des tas de choses, des trucs incroyables, gigantesques, dépaysants. Mais me retrouver nez à nez avec un homme un peu rond en tutu avec une barbe bien fournie ne m’avait jamais traversé l’esprit.

L’homme, qui semble savoir ce qu’il fait, me sourit et fait trois pas en arrière. Il enlève son sac à dos et le pose par terre. Quelques témoins de la scène reculent machinalement, ils pensent au pire. Je ne bouge pas. Il m’est inconcevable qu’un terroriste fasse sauter une bombe dans cette tenue.

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Il sort un radio-cd du sac et y glisse un disque. Les gens se détendent. Il augmente le son et laisse la musique démarrer.

Je n’entends pas les premières notes. Je dois admettre un peu honteusement que si je sais apprécier la musique classique, je suis incapable de relier un morceau à un compositeur.

Puis cela devient familier. Pierre et le loup. Il fallait que ça tombe sur Pierre et le Loup… Depuis toujours, je redoute cette foutue musique magnifique qui a la particularité de faire naître en moi une légère angoisse. Cela remonte à l’école maternelle alors que le film était projeté dans le réfectoire. J’avais ressenti un sentiment d’insécurité étonnement puissant en entendant ces notes mais surtout avec l’arrivée du loup que je voulais fuir obstinément.

Je regarde autour de moi, m’assurant qu’un loup ne se cache pas dans la foule. Bien entendu, je sais qu’il est impossible qu’une bête sauvage se balade ainsi dans une gare de New York, surtout si loin de Wall Street, mais cette musique a raison de ma lucidité. Je fais un pas en arrière et bute contre un homme. Je m’excuse en français puis en anglais. Je ne peux sortir sans embêter tout le monde. Trop timide ou trop bien élevé, je reste jusqu’au bout seul avec ma petite angoisse.

Nombre de passants se sont arrêtés et ont dessiné une ronde suffisamment grande pour laisser le danseur s’exprimer. Certains filment, prennent des photos.

L’homme fait quelques pas de danse. Il est agile pour son poids et maîtrise parfaitement le pas de bourré. C’est un fantastique danseur, et plus que tout, c’est un homme qui s’amuse.

Il sourit, saute, sautille, tourne sur lui-même, lève une jambe, une autre, tend les mains vers le ciel.

La foule se fait de plus en plus épaisse dans le hall de Grand Central Terminal. Des spectateurs ont pris de la hauteur pour observer ce magnifique être humain libre, tutu rose à la taille, sweat à capuche sur le tronc et baskets jaunes aux pieds.

Il conclut son numéro sur un enchaînement impressionnant: saut grand écart, salto arrière, roue, cabriole et piquet sur une main. La musique s’arrête tandis que le public reste bouche bée. Puis les applaudissements se font chaleureux et des bravos s’élèvent de la foule.

Puis cette dernière se dissipe. Je ne bouge pas, un peu sceptique par l’enchaînement de fin qui ne suivait pas la musique. L’angoisse est partie, noyée par le spectacle éphémère et sublime d’un homme avec un peu trop d’embonpoint. Est-ce que ce nouveau souvenir remplacera le petit trauma de mon enfance? Naïvement, je l’espère.

– Une seule danse Monsieur, c’est la règle! Me dit le danseur.

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Je recule machinalement, un peu déçu. J’ignorais qu’il y avait des règles pour ça. Il y a des règles pour tout. Mon regard s’arrête sur deux femmes qui visiblement essaient de prendre des selfies tout en ayant le plafond derrière elles. C’est peine perdue, un peu absurde, mais cela m’incite à lever les yeux et à découvrir à mon tour les constellations du plafond de ce magnifique bâtiment. Je pense à la Chapelle Sixtine, et inexorablement je pense à Gladys que j’ai laissée en France, que j’ai abandonnée faute d’arriver à lui parler. Un mois plus tôt je mettais fin à notre relation. Sept années. Elle me manque, on n’efface pas comme ça sept ans comme ça. J’aimerais qu’elle soit là. Tout me fait penser à elle. Combien de fois m’a-t-elle dit qu’elle voulait aller à Rome avec moi pour me montrer la Chapelle Sixtine et tout le reste? J’aimerais qu’elle soit là, qu’on efface tout et qu’on recommence, qu’on reconstruise, qu’on arrive à communiquer, que tout soit plus simple.

Le nez pointé vers le plafond, je me sens soudain si petit au milieu des constellations. Tout me ramène à mon humanité et à mes limites. Pourtant je veux en profiter, c’est assez cynique au fond de profiter de ce qui est inatteignable, et puis je sais que je ne verrai pas d’étoiles pendant mon séjour à New York, la lumière de la ville dominant la nuit inlassablement.

Le danseur passe un bas de survêtement par-dessus son tutu, cachant ainsi ses jambes poilues et potelées. Il récupère son sac et se dirige vers la sortie sud. Je le suis, nous allons dans la même direction.

Dehors, un vent glacial me saisit. Je regarde le danseur partir vers l’ouest, un bonnet sur le crâne.

J’attrape le mien et couvre ma tête à mon tour. J’enfile mes gants et continue ma route. Je ne sais pas vers où aller, j’ai faim mais n’ai aucune idée où manger.

A vrai dire, je n’ose entrer dans tous ces restaurants ou snacks autour de moi. Mon anglais me semble approximatif et je ne sais pas trop comment aborder la question. On me demanderait ce que je souhaiterais manger, je ne reconnaîtrais pas les noms car à part le poulet et la vache, je n’ai pas de vocabulaire pour la nourriture. Et comme je ne veux pas manger des hamburgers durant tout mon séjour, je devrais sans doute choisir la plupart de mes aliments un peu au hasard… D’autant plus que mon téléphone refuse de se connecter au réseau alors que j’avais explicitement demandé à mon foutu opérateur de mettre en place une solution internationale. Bien entendu, ça n’avait pas été fait.

Si Gladys avait été là, elle aurait lu le guide en long en large et en travers, et elle aurait fait un planning de tout ce qu’on doit voir, elle aurait tout organisé, et elle aurait présélectionné des restaurants et elle nous aurait fait entrer et puis elle m’aurait laissé parler. Et malgré tout, je l’aurais critiqué de tout organiser alors que c’est quand même fort pratique.

Gladys et moi nous sommes rencontrés à la fac.

J’aimais bien aller à la fac. J’avais une heure et demie de route à faire, bus, métro, tramway, mais ça n’était pas déplaisant. Je me posais dans un coin, j’avais ma musique dans mon lecteur mp3, j’étais plutôt satisfait. J’avais à l’époque un des tout premiers lecteurs mp3, pas le truc dans lequel tu peux mettre des milliers de morceaux, non je parle du bidule où t’en mettais vingt-quatre morceaux maximum et t’étais super content quand tout rentrait! Alors il fallait bien choisir le soir chez toi. Si je voulais écouter les Beatles, il fallait sacrifier tant de morceaux qu’au final, j’écoutais un autre groupe! Alors je passais à Dire Straits, mais fallait éviter les live ou alors les morceaux qui durent plus de dix minutes!

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J’appréciais le trajet jusqu’à la fac, parce que ça me permettait de m’isoler derrière mon flambant neuf lecteur mp3 fonctionnant avec deux piles AAA, et d’écouter tranquillement mes morceaux préférés judicieusement choisis, pendant que je m’enfonçais tendrement dans des rêves illustrés par foule de filles.

J’ai toujours apprécié me réfugier dans des rêveries idiotes  pour vivre des situations improbables avec des filles que je ne connaissais pas ou si peu. Du coup, avec un entraînement qui durait depuis une quinzaine d’années (j’ai dû commencer à m’échapper de la sorte fin de ma primaire), je pouvais donner une personnalité hyper complexe et réaliste à n’importe quelle fille que j’apercevais dans un métro ou un tramway (n’importe où à vrai dire).

Il m’était pratiquement impossible de trouver une jeune femme qui pouvait correspondre à certains idéaux que je m’étais fixé. Simplement parce que ce n’était humainement pas possible. En même temps, croire qu’il y a quelque part une fille qui serait capable d’aimer à la fois les jeux vidéo, le basket, le surf, la science-fiction, le cinéma d’action, Stallone, Conan le Barbare, Terminator, et qui en plus de tout ça combat les vampires la nuit, c’est un peu optimiste. Du coup, les déceptions s’accumulaient, à peine compensées par de faibles rêveries sans imagination.

Ma première déception date du collège. Elle s’appelait Estelle, elle avait 12 ans tout comme moi, et je lui plaisais. Je n’ai jamais trop su pourquoi, mais je lui plaisais. Elle me trouvait mignon, drôle, et sans doute intéressant. Cela dit, j’avais déjà le recul suffisant pour savoir que j’étais un petit con d’adolescent qui ne savait communiquer avec les filles qu’en les bousculant un peu et en leur volant leurs chignons, ce qui les faisait certes râler, mais au fond d’elles-mêmes, bien qu’elles nous traitaient de gamins, elles étaient très heureuses d’avoir été le centre de notre attention durant quelques minutes.

Alors une copine à elle est venue me voir, j’ai perdu son prénom. Elle m’a demandé comment je trouvais Estelle, j’ai dit qu’elle était mignonne. Trois minutes après, des gens que je ne connaissais pas sont venus me voir pour me demander si c’était vrai que je voulais sortir avec Estelle, et que je n’avais pas le droit de le faire parce que Machin était déjà sur le coup, ce à quoi j’ai simplement répondu : j’ai juste dit à celle dont j’ai perdu le prénom que je trouvais Estelle mignonne. Il y a eu des ah ouais c’est vrai il veut se la faire!, des Machin va lui péter la gueule! (Je n’ai jamais su qui était ce Machin, mais durant bien quatre semaines, je regardais régulièrement autour de moi voir si quelqu’un ne m’épiait pas dans le but de me faire la peau.).

Bref.

Estelle, qui était dans ma classe, n’est pas venue me voir, ni me parler comme je l’avais espéré. Alors le soir, chez moi, je me suis prêté à quelques rêveries. Est-ce que je devais l’embrasser directement avec la langue ? Est-ce que ça serait agréable? Est-ce que je devais poser mes mains sur ses fesses? Et comme je bandais rien qu’à l’idée de l’effleurer, comment est-ce que je pourrais cacher cela? J’ai réfléchis et me suis dit que de plaquer mon sexe entre ma jambe et l’élastique de mon slip devrait m’éviter tout embarras.

Je me suis juré d’aller la voir le lendemain pour lui demander de sortir avec moi, mais le lendemain, celle dont j’ai perdu le prénom est venue à ma rencontre et m’a dit qu’Estelle me trouvait aussi mignon, mais qu’elle n’était pas certaine de ses sentiments.

Ses sentiments?, me suis-je dit la quéquette coincée dans l’élastique de mon slip. Qu’est-ce que ça pouvait bien signifier? J’ai rien dit, j’ai fait le gars qui pigeait, mais je ne comprenais rien. J’en ai parlé à mes potes, je leur ai dit qu’elle n’était pas certaine de ses sentiments, j’étais curieux de leurs réactions, savaient-ils de quoi elle parlait?, et ils ont fait comme moi, semblant de capter.

A midi, comme j’étais externe, je suis rentré chez moi et j’ai regardé dans un dictionnaire la définition de sentiment. Y’avait écrit qu’un sentiment était une intuition avec l’exemple suivant: J’ai l’intuition qu’il va pleuvoir.

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Estelle me trouvait donc mignon mais elle attendait de savoir s’il allait pleuvoir ou pas pour se décider de sortir avec moi. C’était compréhensible en même temps. Y’avait pas beaucoup d’endroits où s’abriter dans la ville, alors il fallait être sûr qu’il y ait du soleil, comme ça on pourrait se promener sur le port à regarder les bateaux, main dans la main, sans avoir peur de se tremper. Et puis c’est la honte pour une fille d’être toute mouillée, c’est un coup à voir ses seins, et les filles sont prudes à cet âge, et elles ont raison, parce que ça donnerait matière aux garçons pour fantasmer davantage et s’astiquer à n’en plus finir.

Je reviens au collège en début d’après-midi et je dis à celle dont j’ai perdu le prénom que je comprends ce que veut dire Estelle, et que je veux bien attendre, j’ai vu la météo, et ils annoncent de la pluie demain et après-demain.

Elle me regarde perplexe, sans doute ne s’attendait-elle pas à ce que je comprenne les sentiments d’Estelle aussi bien, et elle part voir sa copine en se retournant une ou deux fois, toujours avec ce regard qui en dit long sur l’étonnement que j’ai produit chez elle. Je regarde la réaction d’Estelle qui semble elle-aussi perplexe, je dirais dubitative, j’ai dû marquer un point, c’est dans la poche.

Durant ces journées pluvieuses, j’imagine quel beau couple nous allons former. Tout le monde nous dira que nous allons bien ensemble, Estelle leur expliquera que c’est parce que j’ai été à l’écoute de ses sentiments et les gens feront des grands Oh! Quel bonhomme!

J’ai enseigné mon savoir à mes potes qui étaient ébahis, et je peux vous dire avec certitude que tous mes copains du collège ont regardé quotidiennement la météo au moins jusqu’en Seconde.

Quand la pluie a cessé, je suis directement allé voir Estelle, sans intermédiaire.

– Salut! T’as vu, il fait beau aujourd’hui.
– Oui.
– On ne va pas se mouiller, c’est bien parce que tu as mis un t-shirt blanc.
– Je ne vois pas le rapport.
– Bé on verra pas à travers comme ça.
– Pourquoi tu voudrais qu’on voit à travers?
– Je ne veux pas, je dis que s’il ne pleut pas, tu ne risques rien.
– Je comprends pas…
– Bon… Enfin… Tant pis… Tu veux qu’on se voit après les cours?
– Je sais pas… Je ne suis toujours pas sûr de mes sentiments.
– Oh! T’inquiètes pas! J’ai vu la météo hier, ça ne risque rien!
– Mais de quoi tu parles?

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C’est là que j’ai commencé à voir que quelque chose ne collait pas. Qu’on ne se comprenait pas. Et ça a été ma première expérience difficile de communication avec une fille. On n’était clairement pas sur la même longueur d’onde…

– C’est à cause de Machin c’est ça?
– Oui et non.
– Tu sais, plutôt que de me dire que tu préfères qu’il fasse beau, je préférerais que tu me dises que tu n’as pas encore fait ton choix.
– Quoi?
– Non, c’est pas grave… De toute façon, ça n’aurait pas marché toi et moi… On est trop différents. Déjà, t’es une fille, et du coup, t’as pas les mêmes goûts que moi. Je suis sûr que t’as jamais joué à la console!
– Si, j’adore les jeux vidéo!
– Ah bon? Mais tu joues à des trucs de filles.
– Je préfère Zelda, Mario Kart, Super Metroïd, ISS
– Ah ouais, on aime les mêmes jeux!
– On pourrait s’en prêter!
– Certes, mais je suis sûr que tu ne lis pas de BD, tu dois penser que c’est pour les bébés.
– Non. Mon père en a plein! J’adore Thorgal. Tu connais La Quête de l’Oiseau du Temps? C’est génial!
– Bon d’accord, et en musique? Tu écoutes quoi?
– J’y connais pas grand-chose, ce qui passe à la radio, mais mon père a tous les disques des Beatles, et j’aime beaucoup, et Elvis Presley aussi. Tu connais les Kinks? C’est vraiment excellent, je peux te prêter un disque si tu veux!
– Merde… Tu aimes tout comme moi… Et les Girondins? Tu aimes le foot?
Ah non, bof…
Ah! Je savais bien que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre!

L’année d’après, elle a quitté la ville, et je n’en ai jamais plus entendu parler. Même sur le web elle est introuvable.

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J’ai attendu quelques années avant de (re)tomber amoureux. J’étais en Première et y’avait cette Marion en cours avec moi. Le genre parfaite physiquement quand on a dix-sept ans. Gros seins, super cul, et joli visage. En plus, elle avait une tête bien remplie, elle avait toujours les meilleures notes. J’étais au CDI à bosser mes maths lorsqu’elle s’est pointée et m’a demandé si elle pouvait se joindre à moi. On était dans la même classe mais nous n’avions jamais pris le temps de discuter, pas le même groupe d’amis. Elle voit que je bosse les maths et que j’en chie pas mal alors elle commence à m’aider, à m’expliquer, et elle est là, juste à côté de moi, et elle sent super bon, enfin, aujourd’hui, je trouverais ça puant sans doute, mais son parfum de supermarché était un mélange de vanille, noix de coco, de rose peut-être, et à vrai dire, avec son genou qui cogne contre le mien, j’ai du mal à me concentrer, et une érection vient priver mon cerveau du sang nécessaire à la compréhension totale de cette nouvelle leçon.

Puis finalement tout se tasse, on fait nos devoirs ensemble, on sort du lycée ensemble, on discute pas mal, surtout des profs et des cours, on tombe d’accord pour dire que notre prof d’anglais est une calamité, mais ça ne va pas plus loin.

Le lendemain, on se croise, on se sourit, mais rien de plus. Je me demande si j’ai fait quelque chose de mal, mais je n’ose aller la voir.

Une semaine plus tard, je suis de nouveau au CDI, même jour, même heure, même place, et la voilà qui revient. Sauf qu’elle s’installe plus loin et je suis perplexe et je ne comprends pas. Je me lève et vais vers elle.

– Tu ne veux pas qu’on bosse ensemble?
– Tu veux toi? Ai-je pour réponse.
– Bien sûr!
– Je pensais que tu ne voulais plus me parler.
– Pourquoi donc?
– Je sais pas, tu ne m’as pas dit bonjour, tu ne m’as pas adressé la parole…
– Toi non plus…
– Comment ça?
– Toi non plus tu n’es pas venue me parler…
– Je croyais que tu ne voulais pas me parler.
– Je croyais la même chose…

Elle sourit, rougit. On se sent bête.

Elle prit ses affaires et s’installa avec moi.

Mes notes ont très vite été meilleures, et je lui dois non seulement d’être passé en Terminale, mais aussi d’avoir eu mon Bac, mention bien.

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Nous sommes sortis ensemble jusqu’à la fin du lycée, c’était vraiment chouette. Première véritable petite amie. On fait l’amour souvent, enfin aussi souvent qu’il est possible de le faire quand les parents de l’un ou de l’autre s’absentent. Je fantasme toujours, mais non pas sur d’autres filles, mais sur nous, sur ce que nous allons devenir. Je m’imagine avec des enfants, deux, un chien, un gros, une chouette maison avec un grand jardin, et j’aimerais une piscine, mais Marion n’est pas sûre d’en vouloir une si vite. Je suis un bon père, aimant et aimé, elle est une mère parfaite bien que son boulot lui prenne plus de temps que le mien. Elle gagne plus d’argent que moi. C’est vachement bien la vie avec Marion.

Puis elle est admise à Science-Po Paris et me voilà comme un con, célibataire. J’arrive à la fac à moitié bousillé. Je rêve toujours, je rêve qu’elle m’appelle, qu’elle rentre, qu’elle me dise qu’elle a fait une bêtise, que je suis l’homme de sa vie.

En plus, j’ai eu l’idée idiote (remarquez que ces deux mots commencent pareillement) de mettre Love Hurts par les Nazareth dans mon lecteur mp3, et bien que je préfère peut-être la version de Roy Orbison (bien qu’elles soient vraiment différentes), je n’arrive pas à m’enlever de la tête cette fille qui me tourmente au plus haut point.

Elle m’écrit parfois des lettres où elle me raconte sa vie parisienne, combien son école est géniale, et combien les gens qu’elle rencontre sont tous hyper intéressants. Elle espère que je vais bien et je ne lui réponds pas, je ne veux plus entendre parler d’elle, non pas par rancune, mais parce que je veux l’oublier. Au fond de moi, je souhaite surtout qu’elle prenne conscience que tous les gens dont elle fait nouvellement connaissance ne sont pas aussi intéressants que moi, et qu’elle va alors prendre le premier TGV pour descendre à Lyon où je pourrais lui faire l’amour dix fois dans la journée pour lui montrer combien je suis content de la voir et combien je l’aime.

Chez moi, le soir, je mets les mélodies les plus tristes que je connaisse dans mon lecteur mp3. Je crois en la thérapie par la douleur. Me faire mal à travers des chansons qui parlent d’amour, de déceptions, que sais-je encore ?, tant que leurs aires me ramènent à des jours meilleurs. J’ai espoir que ça accélère le processus.

Je commence avec les Crash Test Dummies, Just shoot me, baby, bon dieu que j’aimerais qu’on m’achève! Je passe à Loser de Beck, c’est juste pour me rappeler que je ne vaux pas grand-chose, bien que je n’ai en rien besoin de me le rappeler, mon cerveau, tous les matins, m’envoient des signaux dans ce sens:
– Hey mec! T’es qu’une grosse merde, ta copine est partie voir mieux ailleurs!
Puis après j’arrive à caser Lover Lover Lover de Leonard Cohen. Une chanson assez entrainante. Ensuite je charge Life on Mars? de Bowie bien que je doute qu’il y ait même de la vie en moi tellement je me traine. C’est donc ça un chagrin d’amour? Bordel que c’est ridicule! Vient l’absurde envie d’écouter Radiohaed, No Surprises, le truc qui t’enfonce tellement profond dans ta déprime, que si t’arrives encore à bouger, t’es champion mec. Puis j’enchaine avec Elvis Presley. Ça me vient de ma mère. Je choisis peut-être la pire soupe qu’il ait chanté, mais Always on my mind, bordel, c’est un classique pour une rupture. Merde, j’ai envie de chialer, et j’ai envie de tenir cette fille dans mes bras, l’écraser ou l’enlacer, je ne sais plus si je l’aime ou la déteste…

Toutes les chansons du monde ne m’auraient pas aidé. Seul le temps a atténué la douleur. Alors plutôt que d’aller en cours, j’ai trainé dans les cinémas de la ville, à zoner dans les séances à 30 Francs projetées à 11 heures.

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Je suis devenu amer à cause de cette nana qui me dit qu’elle m’aime, que je suis l’homme de sa vie et qui va à Paris faire ses études et rencontrer des gens mieux que moi. Je l’imagine:
– Mon ex? Je me demande comment j’ai pu rester aussi longtemps avec lui! Il ne s’intéressait qu’au foot, aux BD, un peu à la musique, au cinéma… Si, il lisait un peu, mais il n’avait pas cette faculté d’analyse que nous avons-nous dans notre Grande école! Il était gentil, mais c’était encore un gosse ! Fallait l’entendre parler des Girondins! Il se montait contre tout le monde à Lyon sous prétexte qu’il était de Bordeaux! Alors il allait au stade quand il était petit, et il trouvait que c’était un univers particulier, un jour il m’a emmené, les gens passent leur temps à insulter l’arbitre et les joueurs adverses! Je vous dis! L’antiquité romaine! Ils pourraient tuer des joueurs qu’ils le feraient!

C’est vrai, je le ferais…

J’ai fait un jour une liste avec des copains des footballeurs que j’aimerais qu’ils soient morts plutôt qu’ils aient joués certains matchs. C’était pour déconner, certes ce n’était pas drôle, mais ça défoulait. Avec le temps, je me suis rendu compte qu’elle n’avait jamais fait aucun effort pour comprendre mon univers. J’avais lu les livres qu’elle aimait, y’en avait des biens, mais je me serais bien passé de lire E=MC² mon amour par exemple. D’ailleurs, je ne suis pas allé au bout. J’ai demandé à ma mère de me faire un résumé, bordel que c’était chiant  comme bouquin ! Enfin, j’ai fait des efforts, j’ai regardé ses films même, des trucs muets avec des décors tordus et tout. Quand je lui parlais de Terminator, elle me riait au nez et me disait:
– Je déteste ce genre de films débiles gonflés de testostérone!

Merde! De la superbe science-fiction! Et les Alien? Vous savez ce qu’elle en disait?
– On aurait mis Stallone à la Place de Sigourney Weaver, ça aurait été du pareil au même! Merde, on ne peut pas donner aux femmes des rôles où elles sont mises vraiment en valeur?

Putain, mais elle en disait des conneries la fille là! Une fois, elle a fait l’effort de lire une de mes BD, enfin une de celles qu’elle ne connaissait pas déjà. Elle commence à lire Akira, vous voyez, un des plus grands classiques du manga, le truc qui fait l’unanimité, genre, personne au monde n’en dit du mal parce que ça saute aux yeux comme une évidence que c’est trop génial! Et elle lit la moitié du premier tome et c’est déjà trop violent, et puis une société comme ça, ça ne peut pas arriver, et quel intérêt de lire ça?

Bon, je vous la fais courte. Je suis d’ailleurs bien conscient que je ne mets là que les mauvaises choses, je suis obligé parce que c’est ça qui aide à se défaire des ex, enfin je crois. Quoiqu’il en soit, une fille qui dit du mal de Terminator ne mérite pas que je perde mon temps avec elle.

Depuis cette époque, Je n’aime pas les filles qui n’aiment pas Terminator.

Gladys aime Terminator.

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